Chapitre 1
On pouvait la sentir partout dans le restaurant. L’eau de javel. Une odeur âcre qui me prenait à la gorge, qui s'incrustait dans mes narines comme une promesse de propreté. Les nappes avaient cette coleur blanc jaunâtre des draps d'hôpital jamais tout à fait propres. De fausses promesses, évidemment.
J'avais commandé un risotto que je ne mangerais pas. Je le savais déjà.
C'est là que je l'ai vu.
Quarante-trois putains d'années que ma mère trimbalait sa photo. Quarante-trois ans qu'elle la sortait de son portefeuille crasseux, les soirs où le vin bon marché lui brûlait trop les tripes pour dormir. Je connaissais ce visage mieux que le mien. Les pommettes hautes. Le menton carré. Cette façon de pencher la tête qui me donnait envie de vomir. Sur la photo, il avait vingt-deux ans et des cheveux de corbeau. Là, à trois tables de moi, il en avait soixante-cinq et cette élégance grise des hommes qui ont réussi. Costume qui sentait l'argent. Montre qui luisait sous les néons.
J'aurais dû faire comme si je ne le reconnaissais pas.
J'aurais dû m'enfouir mon risotto dans la gueule, payer et me tirer de ce trou à rats qui jouait au restaurant chic avec ses bougies qui puaient la cire rance.
Sauf que.
Sauf qu'il parlait à deux ados assis face à lui. Quinze et dix-sept ans, peut-être. Ses gosses. Ses vrais gosses. Ceux qu'il avait gardés. Ils avaient ses yeux. Ces yeux de merde que je cherchais parfois dans le miroir, en me demandant si c'était pour ça que j'avais toujours eu l'impression d'être sale.
— Écoutez-moi bien, tous les deux. Sa voix traversait l'air gras du restaurant comme une lame. Un engagement, ce n'est pas juste des mots. C'est un contrat moral.
Mes doigts se sont enfoncés dans le bois collant de la table. Une substance poisseuse. Peut-être du gras. Peut-être autre chose. Je ne voulais pas savoir. Le garçon tripotait quelque chose dans son assiette. Des morceaux de viande qui baignaient dans une sauce brunâtre.
— Je sais, papa. Mais c'était juste un match.
— Justement. Il a posé sa fourchette avec un petit bruit métallique qui m'a fait grincer des dents.
— Tu t'étais engagé. Dix personnes comptaient sur toi. Ce n'est pas une question de football. C'est une question de parole donnée.
La parole donnée, tu parles.
Les mots me remontaient dans la gorge comme de la bile. L'ironie me brûlait l'œsophage. J'ai bu une gorgée de vin qui avait le goût du vinaigre et de la terre mouillée.
La fille a ouvert sa bouche trop maquillée.
— Mais papa, tout le monde fait faux bond parfois...
— Peut-être.
Il l'a regardée avec cette tendresse obscène qui m'a retourné les tripes.
— Mais nous, on fait mieux. On assume nos responsabilités. Même quand c'est difficile. C'est ça qui définit notre caractère.
Notre caractère. Notre. Nous.
Ma mère, enceinte de cinq mois, qui avait attendu trois jours devant son appartement étudiant. Trois jours en octobre 1982. Il pleuvait. Elle me l'avait raconté tellement de fois que je sentais presque l'odeur de l'eau sale qui ruisselait sur le trottoir défoncé.
La lettre. Cette putain de lettre : « Je ne peux pas. Pardon. » Pas de numéro. Pas d'adresse. Rien.
Quarante-trois ans. Quarante-trois ans où il avait construit cette vie propre et nette, cette famille de carte postale, ces gosses à qui il expliquait la morale comme un curé explique les commandements.
Je me suis levée. Mes jambes tremblaient. Le sol du restaurant était gras sous mes semelles. Ça collait. Ça faisait un bruit obscène à chaque pas. Squish. Squish. Comme marcher sur des organes. J'ai traversé la salle. Chaque table que je passais puait quelque chose de différent. L'ail. La sueur froide. Le parfum bon marché. La mort lente des gens qui mangent seuls. Mon ombre est tombée sur leur table comme une tache.
Il a levé les yeux.
— Excusez-moi. Ma voix ne tremblait pas. C'était étrange. Elle était comme morte.
— Je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre votre petit sermon sur les engagements.
Il m'a souri. Ce sourire de politesse qui ne montrait pas les dents. Il ne me reconnaissait pas. Bien sûr que non. Comment est-ce qu'il aurait pu ? Je n'étais qu'un souvenir qu'il avait enterré vivant quelque part au fond de son crâne.
— Une discussion père-fils, a-t-il dit.
— C'est beau.
J'ai senti quelque chose se fissurer en moi. Quelque chose de vieux et de pourri qui commençait à suinter.
— Ça doit être merveilleux d'avoir un père qui croit tellement fort en la responsabilité. En la parole donnée.
Les deux ados me fixaient maintenant. Bouches entrouvertes. Yeux humides dans la lumière des bougies. Lui fronçait les sourcils. Il commençait à comprendre que quelque chose clochait.
— J'ai une photo de vous. Les mots sortaient tout seuls maintenant. Comme du vomi.
— Cheveux noirs. Vingt-deux ans. Devant un campus universitaire. Au dos, une date : mars 1982. L'écriture de ma mère. Son écriture tremblante.
Le sang s'est alors retiré de son visage. Ses doigts se sont crispés sur le bord de la table. Des doigts propres. Des ongles manucurés. Des mains qui n'avaient jamais gratté le fond du réfrigérateur pour nourrir un gosse.
— Elle l'a gardée quarante-trois ans, cette photo. Elle la sortait les soirs où elle buvait trop. Où elle pleurait en se demandant pourquoi. Pourquoi elle n'avait pas été assez bien.
Ma voix montait. Les autres clients commençaient à nous regarder. Tant pis.
Qu'ils regardent.
Qu'ils voient.
— Elle me disait que tout le monde méritait une seconde chance. Que peut-être vous aviez eu vos raisons.
Un rire m'a échappé. Un rire qui ressemblait à un sanglot.
— Moi je me demandais surtout si vous pensiez parfois à l'engagement que vous n'aviez pas tenu. Si ça vous empêchait de dormir. Si ça vous brûlait les tripes.
Le silence était épais. Gras. On aurait pu le découper au couteau.
— Claire...
Il a murmuré ce prénom comme on murmure une prière. Ou une malédiction.
— Claire est morte. Je lui crachais les mots en plein visage. Il y a six mois. Un cancer qui lui a bouffé le corps de l'intérieur pendant deux ans. Elle travaillait comme infirmière. Soixante heures par semaine. Pour me payer mes études. Pour qu'on puisse manger autre chose que de la merde en boîte.
Les larmes coulaient maintenant. Sales. Chaudes. Elles avaient le goût du sel et de la rage.
— Elle a tenu tous ses engagements, elle. Jusqu'au bout. Jusqu'à ce que son corps ne soit plus qu'un sac d'os qui puait la morphine et la pisse.
— Léa…
Il connaissait mon prénom. Il avait toujours su.
— Fermez-la. Ma voix était un sifflement. Vous n'avez pas le droit de prononcer mon prénom. Vous n'avez jamais eu ce droit.
Les deux gosses nous fixaient, pétrifiés. La fille avait les yeux rouges. Le garçon était blanc comme un linge.
— Je ne voulais pas faire de scène.
J'ai reculé d'un pas. Mes jambes tremblaient tellement que j'avais peur de tomber.
— J'aurais dû faire comme si je ne vous reconnaissais pas. Sauf que je vous ai entendu. Je vous ai entendu leur expliquer l'importance de tenir parole.
J'ai regardé les deux ados. Ils me fixaient comme on fixe un accident de voiture. Avec horreur et fascination.
— Écoutez bien votre père. Ma voix s'est cassée. Il a raison sur un point. Quand on brise ses engagements, ça laisse des traces. Des cicatrices. Des plaies qui ne se referment jamais complètement.
Je me suis retournée. J'ai marché vers la sortie sur ce sol gras qui collait sous mes semelles. J'ai jeté plus d'argent que nécessaire sur ma table. Que le risotto pourrisse.
Dehors, l'air était glacé et humide. Il sentait les gaz d'échappement et la pluie qui allait tomber. Je tremblais. De froid. De rage. De soulagement.
Mon téléphone vibrait dans ma poche. Un texto : « Tu es où ? »
J'ai regardé à travers la vitre crasseuse du restaurant. Il était debout. Les mains à plat sur la table. Le visage décomposé. Ses gosses le regardaient comme s'ils découvraient un monstre.
Tant mieux.
Qu'ils sachent.
Qu'ils voient ce qu'il était vraiment sous le vernis. Un lâche qui avait fui ses responsabilités et qui s'était construit une nouvelle vie propre sur les ruines de l'ancienne.
« J'arrive », j'ai tapé. « Je viens de faire quelque chose que j'aurais dû faire il y a longtemps. »
Peut-être que j'aurais dû me taire. Peut-être que j'aurais dû laisser le passé pourrir tranquillement dans son coin. Mais au moins, maintenant, il savait. Il savait que je savais. Que je n'avais jamais oublié. Que la plaie était toujours ouverte. Toujours purulente.
Et cette nuit, quand il serait seul dans son lit, dans sa belle maison avec sa belle vie, peut-être qu'il sentirait enfin ce que j'avais senti toute ma vie. Le poids de l'absence. Le goût de l'abandon. La brûlure du rejet qui ne s'éteint jamais.
J'ai allumé une cigarette. Mes mains tremblaient encore. La première bouffée m'a brûlé les poumons.
C'était bon.
C'était sale… parfait.
Comme la vengeance.

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