Chapitre 4(3/4): amitié en perspective

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— Tu es venu seul ? Par quelle obscure raison vas-tu justifier son absence ? exigea une voix autoritaire.

Cette dernière appartenait à un homme dont les rares mèches grises dans sa chevelure auburn hirsute, semi-longue et plaquée, pouvaient trahir son âge fort avancé. Aucune ride, aucune tache de vieillesse ne marquaient la blancheur de sa peau. Son visage neutre, imberbe, exhalait de sagesse et ses sourcils légèrement froncés témoignaient d’une profonde concentration mais également d’un certain agacement. De sa main gauche, dont les doigts à la peau sèche présentaient des séquelles, il tenait fermement la tige tandis que de l’autre il s’affairait à mouvoir à distance des tubes à essai dans une danse d’apparence chaotique. De blanches lanières agrémentées de sinueux motifs verts et dorés ceignaient élégamment ses avant-bras. Avec cette particularité, il avait toujours créé la confusion, mais malgré cela jamais il ne s’en séparait ; si ce n’était lors du coucher. La peau de ses bras restait vierge de tout regard et cela ne faisait qu’attiser la curiosité. Outre leur touche fantaisie qu’elles apportaient à ses tenues, elles avaient une véritable fonction mais cela seul lui la connaissait. En cet instant, elles emprisonnaient les manches sobrement bouffies de sa chemise turquoise déboutonnée.

Derrière son fastueux bureau en bois acajou, il paraissait presque minuscule. De nombreuses tables parallèles surchargées d’étrangetés aiguillaient quiconque ignorait son titre ou même sa fonction. Sans oublier les immenses rangées labyrinthiques dont il disposait : une vaste collection de rouleaux, de livres anciens, de grimoires, de manifestes et recueils historiques très complets. Alors qu’un elfe allait à lui, l’homme se penchait lentement sur son parchemin maintenant achevé. Une dernière étape subsistait : assécher l’encre afin d’éviter sa désagrégation lors de l’enroulement. Il souffla sans effort sur le papier, une brève lueur bleue teinta ses iris bruns. Une fine couche de givre recouvrit le parchemin à l’instant même où son expiration rencontra sa surface, lui procurant momentanément la brillance caractéristique de la glace. Et en un battement de cils, il acheva son œuvre. Tandis qu’il s’affairait à classer sa dernière œuvre, peinant à dénicher l’emplacement idéal au sein de son désordre, l’elfe l’avait rejoint d’un pas pressé.

— Dieu vous en garde. Je me retiens de vous assommer du pommeau de mon épée, Valence !

— Que me vaut une telle rage ? répliqua le mage alors qu’il ne cessait de slalomer dans sa bibliothèque, sans prêter le moindre crédit aux menaces de ce dernier.

— Vous m’avez fait perdre mon temps, mage ! J’avais embarqué les meilleurs de mes hommes avec moi, j’ai fait preuve de prudence à cause de votre avertissement insensé et me suis couvert de honte devant mes soldats ! Tant d’effort et cela pour quoi ? Une jeune naine mais qui n’en est pas une ? Qu’est-elle au juste ? Si ce n’est autre qu’une déserteuse, indigne du sermon qui la lie depuis sa naissance ! Dites-moi pour quelle raison est-elle importante à vos yeux ? Je le jure sur tout ce qui m’est cher, s’il s’agissait là d’une chasse aux bêtes de foire pour l’une de vos expériences étranges, que je ne répondrais plus de moi ! Parlez, Valence !

Le vieux mage le gratifia enfin de son attention.

— Tu es irrité, je le conçois parfaitement. Transpiration, crise de colère, langue pâteuse... Tu es en manque de repos. Je suis flatté que tu m’aies rendu visite à peine rentré au château, Hèros ! Tu es un ami sur qui on peut compter.

— Épargnez-moi vos flatteries, Valence !

— Quel tempérament ! J’espère que tu lui as réservé un meilleur accueil qu’à moi, lança-t-il d’un ton moqueur, agitant un index désapprobateur.

— Pourquoi bien traiter la vermine qui fuit son devoir ?

— Quel charmeur tu fais !

— Valence !

— Trêve de plaisanterie. Tu ne l’as point blessée, je l’espère.

— Non, elle était déjà mutilée à notre arrivée. Fortement diminuée à cause du transfert. Je ne vois franchement pas...

— La fatigue ne te réussit guère mon ami, elle met ton jugement et ta patience à rude épreuve. Cette recrue n’a pas été enrôlée selon les règles. Tu aurais dû t’en rendre compte au moment même où je t’ai fait part de ma requête, je t’avais expressément demandé de l’escorter et non de capturer une fugitive ! Cette demoiselle nous vient d’un autre monde.

— Vous divaguez...

— Cesse donc de m’interrompre, impertinent ! Je ne suis qu’à moitié surpris je dois dire : de nombreux signes indiquaient sa particularité à venir mais cela dépasse toutes mes espérances. Je dois l’examiner afin de confirmer mes soupçons. Tu connais le principe de ces Sffærë, aucune jusque là n’avait traversé l’atmosphère, voire le temps et l’espace pour s’unir à son propriétaire. C’est tout bonnement une exception ! Sa Sffærë n’a été offerte que récemment au prince Lins : il s’agit d’un présent des Anciens ! Au premier regard, j’ai su que l’être qui lui était lié serait unique. Sa structure alliant la dureté et l’aspect brut du diamant, sa combinaison parfaite avec le nacré... Sans oublier sa taille considérable : là où les autres tiennent dans la paume d’une main, celle-ci pouvait à peine être portée par deux hommes.

L’ancêtre faisait les cent pas, enthousiasmé par son propre discours. Sceptique, Hèros le dévisageait.

— Je le sais : tu ne saisis absolument rien à ce que je te raconte. As-tu récupéré la Sffærë ?

— Il a été difficile de la déloger de la terre, elle y était sacrément bien incrustée mais oui, nous l’avons.

— Fort bien. Tu comprendras mieux plus tard. En attendant, tiens-toi bien avec la donzelle. Elle n’a rien d’une déserteuse et subit sans doute une situation qui la dépasse. Elle aura besoin d’un guide.

— Je comprends mieux son ignorance, donc... Il subsiste cependant une incohérence, Valence.

— Laquelle ? demanda le mage soudainement intrigué.

— Eh bien, d’après vos dires, elle aurait été incapable de communiquer avec nous puisqu’elle nous viendrait d’ailleurs. Or, elle comprenait, et répliquait même avec insolence.

— Oh ! s’exclama-t-il avec joie. Ma parole, je crois que nous allons bien nous entendre ! En ce qui concerne sa capacité à nous comprendre, j’avoue que cela m’étonne. Comme je l’ai dit précédemment, j’ai étudié le signal de son objet de transfert et je n’avais lors rien détecté sur Trae tout entière. Nulle trace d’elle dans notre monde. Je peine à croire qu’elle ait pu m’être dissimulée par une barrière. Ce genre d’enchantement, aussi complexe soit-il, laisse transparaître des irrégularités et des lézardes en surface, presque invisibles certes, mais je ne suis guère novice en la matière. Une telle anomalie ne m’aurait point échappé.

— Le mystère s’épaissit, on dirait, soupira Hèros alors qu’il se laissait choir sur un des fauteuils confortables le plus proche.

— Et comment ! Il me faut étudier la Sffærë avant sa décomposition afin d’en savoir plus ! Sa forme étrange et son envergure anormale y sont pour quelque chose, j’en suis certain. Peut-être renfermait-elle un certain savoir qui s’est transmis lors du processus de téléportation, un échange dynamique ? Amène-la-moi sans attendre, et veille à ce qu’on n’esquisse aucun geste brusque pendant le transport de la roche. Elle devient extrêmement fragile une fois sa mission accomplie.

— Puis-je seulement me reposer une heure ?

— C’est urgent !

— Vous n’avez que ce mot à la bouche !

— La roche peut se détériorer à n’importe quel moment !

Il se tut, plissa les yeux comme s’il fouillait l’elfe du regard.

— Ha, je sais. La culpabilité te ronge, n’est-ce pas ? Tu t’es comporté en ours mal léché et tu as honte de te confronter à elle à nouveau ! Je te connais, Hèros, constata-t-il, un rictus chaleureux et compatissant sur les lèvres. Mais tu vas devoir prendre tes responsabilités, cher ami. Prendre ton courage à deux mains et t’excuser envers cette gente demoiselle qui ne méritait point ton hostilité !

L’elfe grogna, soupira lourdement avant de se lever. Il quitta la tour du mage, mal à l’aise, plus de questions dans la tête qu’à son arrivée. Il l’avait mal jugée.

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