H2O

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Une douche (quand il ne fallait pas attendre quinze minutes pour qu'elle chauffe) : 50 litres. Je me souviens avec envie et délectation de cette douce sensation : celle du savon glissant sur ma peau, chassée par une abondance d’eau chaude et réconfortante après une journée de boulot. Il m’arrivait de rester sous l’eau même une fois propre, juste pour le plaisir… Et après, je prenais le temps de racler minutieusement le carrelage et la vitre de ma douche italienne, pour ne pas voir de trace, pour éviter l’humidité et les moisissures.

Une vaisselle (quand je pensais à la faire tout de suite au lieu d’attendre qu’elle ne s’entasse) : 15 litres. J’étais plutôt économe, je pense. Je laissais rarement l’eau couler pendant que je nettoyais, comme pour le brossage des dents d’ailleurs (10 litres), j’avais même fini par adopter un gobelet : je me sentais tellement écologique en faisant ça !

Le plus risible reste la chasse d’eau : 9 litres. Neuf putains de litres d’eau potable pour évacuer mes déjections… Et comme j’étais une sacrée pisseuse, j’allais fréquemment aux toilettes. Disons 45 litres par jour, en moyenne.

Plus d’une centaine de litres par jour pour moi toute seule ! Sans compter celle pour préparer à manger (l’eau des pâtes, pour rincer les légumes, etc.), se laver les mains ou pour boire. Je n’ai jamais trop aimé boire de l’eau : pas de goût, pas d’intérêt ! Je préférais le thé ou les sodas, au grand désarroi de mon dentiste.

Ahhh… Le temps de l’insouciance et de l’innocence.

Un sourire nostalgique étire mes lèvres qui se craquellent. Aujourd’hui, je tuerai pour un verre d’eau.

Nan, pas la bonne formule.

Aujourd’hui, je tue pour la moindre goutte d’eau.

Pas plus tard qu’hier, je fouillais les décombres d’un carrefour market avec Bérénice, une quinquagénaire croisée par hasard, avec qui j’ai partagé quelques nuits froides dans une carcasse de voiture. Les lieux avaient déjà été visités avant nous, mais nous cherchions malgré tout. Nous cherchions quelque chose à boire ou à manger, quelque chose de non contaminé. J’avais vu des hommes mourir dans d’atroces souffrances en buvant de l’eau souillée par la pluie noire. Cela avait été dur avec cette terrible chaleur, mais heureusement j’avais réussi à me retenir de boire cette eau ; j’étais donc une survivante.

Avec la force du désespoir, je soulevais les débris, les poutres, les amas de graviers, les barres de métal et Bérénice s’affairait à fouiller ce qui se trouvait dessous. Dans la théorie, c’était brillant : s’entraider pour survivre, une idée belle et pleine d’humanité. Mais la réalité est qu’il n’y a rien de beau dans l’humanité. Il n’y a que laideur. Et lorsque cette vieille peau a trouvé une canette de Perrier défoncée, mais non percée, sous la poutre que je portais, elle m’a violemment bousculée et a essayé de prendre la fuite. Ce qui devait arriver arriva : en courant, son pied s’est coincé entre les décombres, elle s’est brisée la cheville en chutant et moi je lui ai brisé le crâne avec un morceau de parpaing.

Je n’ai pas attendu que son corps soit froid, je n’ai même pas attendu qu’elle rende son dernier souffle pour lui arracher des mains le fruit de mon dur labeur. Bah oui, c’est quand même moi qui faisais le plus dur, non ? Mes mains tremblaient d’excitation : de l’eau ! J’ai failli l’ouvrir tout de suite pour la vider, mais heureusement, une fois encore, ma vigilance m’a certainement sauvée : malgré le bruit des gravats déplacés, des quintes de toux des agonisants, le doux chuintement de la canette aurait résonné comme un appel au meurtre et aurait ameuté tous les charognards alentour.

J’ai donc caché mon trésor et j’ai longuement marché, j’ai titubé dans l’air lourd et toxique jusqu’à être sûre d’être seule. Là seulement, je l’ai décapsulée. Ce simple son m’a fait frémir ! J’ai pleuré des larmes sèches en me remémorant les apéros avec les copines de la fac, le soleil, le ciel bleu, les rires en terrasse ! Avec mille précautions, les yeux fermés, j’ai porté la canette à mon oreille et j’ai savouré les crépitements des fines bulles contre le métal, semblable à une douce pluie printanière sur le toit d’une voiture, une pluie propre que n’importe quel enfant s’est déjà amusé à laisser tomber sur sa langue ! Enfin, j’ai bu. La première gorgée fut un véritable supplice : une eau aussi gazeuse après deux jours sans boire, j’ai eu l’impression d’avaler des aiguilles, mais j’ai tenu et surtout, je n’ai rien recraché !

Ahh… ce Perrier était si bon, si désaltérant !

Péniblement, je me redresse de mon lit de fortune, alors que je m’appuie sur ma main, un de mes ongles s’arrache mollement et reste sur le bitume, encore un. Je ne l’ai presque pas senti.

Mes yeux se portent sur l’horizon. Là où se tenait fièrement une des plus grandes villes de France avec ses buildings, ses centres commerciaux, ses parcs, ses barres d’immeubles, il n’y a plus que des débris. Le ciel est sombre, bas, menaçant. Je n’ai pas le souvenir d’une éclaircie depuis le champignon. Le sol a tellement tremblé ce jour-là… plus d’une ville est tombée, c’est certain.

Les bombes de Nagasaki et Hiroshima font pâle figure face à ce qui a été lâché ici. Quand je pense que je me trouve à presque cent cinquante kilomètres du point de bombardement… Je n’ose pas imaginer à quoi ça ressemble « là-bas », probablement un vaste désert stérile et radioactif sur des centaines de kilomètres. Mais ces considérations sont pour ceux qui ont plus de chances. Moi, je dois survivre. Je dois avancer et trouver une autre Bérénice pour fouiller les décombres du Lidl au coin de la rue. Cette fois, je serai plus rapide, après tout j’ai bu 33 cl hier.

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