Chapitre 7
La cruauté est une loi immuable de ce monde. Ne jamais l’oublier, sous peine de devenir une simple marionnette dans les jeux mesquins du destin.
Riwall
— Veuillez prêter allégeance à votre nouveau souverain, déclara le général Rogard d'une voix impérieuse.
— Mon serment va au roi Dixtys d’Axarion, et non à un imposteur, répliqua l'homme face à lui.
Riwall observait la scène, adossé à une colonne de pierre. Urien, assis sur l’ancien trône de Dixtys, surplombait la salle remplie de hauts officiers militaires de Sidora et d'une partie de l’aristocratie du royaume conquis.
La guerre était terminée. Lorsque les portes de la capitale s’ouvrirent, l’armée de Sidora avait envahi la ville, massacrant soldat d’Axarion et civils sans distinction. Une véritable hécatombe.
Riwall se délectait de cette ironie. Son père n’était pas idiot, pourtant commencer son règne par un bain de sang n'allait pas faciliter le contrôle sur ce pays. Mais, il était difficile, une fois les sangs échauffés, de maîtriser les bêtes tapis dans chaque homme, après tout.
— Rien d’autre à ajouter ? insista Rogard, l'air impatient.
Le noble resta ferme, défiant ses ennemis aux côtés de sa femme, également impassible.
Les enfants furent arrachés. D'un geste impitoyable, les soldats dégainèrent leurs dagues et tranchèrent les gorges du couple. Nul ne bougea. Juste un silence de mort.
Tous pareils. La loyauté à Axarion n’est qu’un mythe. Comme c’est étonnant.
Les corps s’effondrèrent dans des gargouillements sinistres. Ils furent traînés sur le sol, laissant des sillages de sang, accompagnés des cris de détresse de leurs enfants.
Qu’ils cessent de gémir ! Ce n’est que leur ouvrir les yeux sur la réalité de l’existence. Une leçon inestimable à leur âge, pensa Riwall en se massant les tempes.
La douleur martelait sa tête. Son traitement ne semblait pas faire effet cette fois.
Au centre de la salle, un nobliau s’avança vers le trône.
— Es-tu prêt à servir ton nouveau roi ? À lui obéir et à répondre présent en toute circonstance ? tonna Rogard.
Il hésita, puis hocha la tête, les yeux baissés. On lui ordonna de se mettre à genoux. Il chercha un espace libre de toute souillure avant de s'exécuter.
— Moi, Melenig de la maison d’Alberet, prête serment de loyauté absolue au roi Urien de Sidora, souverain légitime d’Axarion. Je m'engage à obéir à ses ordres, à défendre son règne et à servir fidèlement les royaumes réunifiés.
Riwall en eut assez de cette mascarade. Profitant que l’attention générale soit dirigée ailleurs, il s’éclipsa par la grande porte.
Il marcha dans les couloirs désertés, ses pas résonnaient sur les dalles en pierre. Les murs nus semblaient absorber la lumière. Ici, pas de tapis brodés ni de dorures. Juste la matière brute, silencieuse.
Ce château n’avait rien à voir avec celui de Nuradis : austère, froid, dépourvu de luxe ostentatoire. Riwall s’y sentait plus à son aise.
Peut-être devrais-je demander à père de rester. J’aurais plus de chance de me faire une place ici qu’à Sidora. La situation étant délicate, il devra laisser des hommes solides et dignes de confiance. C’est un coup à tenter.
Ses pensées dérivèrent vers Dixtys. La brève discussion de la veille tournait en boucle dans son esprit. Riwall serra les dents.
Que sait-il de moi ? Rien. Il s'agissait sans doute d’une manœuvre désespérée pour me dresser contre père. Comme s’il fallait ça pour comprendre qui il est vraiment.
Et puis cet air serein, face à sa défaite fulgurante, à sa mort imminente. Riwall était curieux de voir si son attitude avait changé. Il se dirigea vers les quartiers où était retenu le roi déchu. L'endroit fourmillait de soldats.
Quatre gardes surveillaient l’entrée. À son approche, deux lui barrèrent la route, lances croisées.
— Laissez-moi passer.
— Nous avons ordre de sa majesté de n'autoriser aucun visiteur, répondit l’un d’eux.
— Et je ne suis pas n'importe quel visiteur. Écartez-vous avant de le regretter.
— Je n'obéis qu'à mon roi. Et il ne m'a pas dit que son bâtard avait l'autorisation de voir le prisonnier.
Riwall serra les poings. Sa mâchoire se crispa. Il frappa l'homme au visage —un craquement sinistre retentit. Il lui arracha la lance, le saisit par le cou et le jeta à terre. Le garde tenta de dégainer son épée, mais Riwall écrasa ses doigts. Le soldat grogna, le regard assassin. Riwall lui donna un coup de pied au visage, si fort qu’il perdit connaissance.
Il se tourna vers les trois autres, la voix glaciale :
— Un autre volontaire ?
Ils s’écartèrent sans un mot.
— Je préfère ça, dit-il en rajustant sa cape.
Il ouvrit les portes sur une pièce modeste : table, chaises, lit. Une cheminée apportait un peu de chaleur. Dixtys était assis devant l’âtre, un livre à la main. Paisible. Riwall ne pouvait s'empêcher d'admirer ce calme.
Après un instant, le roi déchu se tourna vers lui.
— Je me doutais que vous viendriez, mon garçon.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que vous êtes intelligent. Lors de notre… entretien d'hier, vous avez dû vous poser des questions.
— Vous êtes bien présomptueux, répondit Riwall avec un rictus.
— Alors, pourquoi me rendre visite ?
— Par ennui. Les exécutions d’aristocrate deviennent lassantes.
Dixtys baissa les yeux sur son livre. Riwall s'approcha de la fenêtre. La pluie fouettait le verre poussiéreux.
— J'ai toujours voulu des fils. Je les aurais chéris plus que ma propre vie. Le destin en a décidé autrement. C'est ironique… votre père, homme abject, a été béni de deux fils qu'il n'a jamais su apprécier.
Riwall fronça les sourcils. Ce n'étaient pas les insultes envers Urien qui le dérangeaient, cette étrange connaissance des affaires familiales.
— Ne m'en voulez pas. Il faut toujours garder un œil sur ses alliés comme sur ses ennemis. Éplucher chaque détail de leur vie pour en déceler les failles. En tant que membre éminent des Ombres Ecarlate, vous devez le savoir.
Où veut-il en venir, ce vieillard ?
— Le parcours de votre père est admirable. De paysan à soldat, puis général… jusqu’à renverser son roi et prendre sa place. Cela mérite un certain respect. J'ai eu tort de le sous-estimer — jusqu'à ce qu'il tue Oana de ses propres mains. Ma sœur. Si bonne. Mariée à un rustre. Elle ne méritait pas une telle fin.
Riwall se tourna vers lui.
— Pourquoi me raconter vos lamentations ? Je n'en ai que faire.
— Vous n'avez aucune obligation, tout comme moi. Et l’on peut apprendre beaucoup d'un vieillard, dit-il avec un sourire malicieux.
— L'ancien roi laissait son peuple mourir. Mon père a simplement rendu justice en l’éliminant, lui et votre sœur. Et aujourd'hui, c'est votre tour. Voilà ce qu’on récolte après avoir semé tant de malheur.
Riwall perçut la souffrance sur les traits de Dixtys. Étrangement, il n'en ressentit aucune satisfaction.
— J'ai commis bien des erreurs. Faire pression sur Sidora, allié si faible, pour utiliser ses hommes… Détruire nos ennemis, et ceux qui n’étaient pas tout à fait nos amis, me semblait judicieux à l’époque.
Dixtys soupira, le regard perdu dans le vide. Riwall s'adossa au mur, bras croisés.
— Vous avez donné l’ordre de tuer Aël, en infiltrant la garde royale et les soldats de la famille Rochevès.
Dixtys le fixa, abasourdi.
— Quel monstre tuerait un membre de sa famille ? Il est le fils de ma nièce ! Non. Le coupable est ailleurs. Et je n’ai aucune idée de son identité. Votre père à de nombreux ennemis.
Il referma son livre et s'approcha.
— D’après mes sources, votre relation fraternelle est... délicate. Pourtant, vous semblez vous inquiéter pour lui.
— En aucune façon. Je regrette seulement que cette tentative ait échoué.
Contre toute attente, Dixtys éclata de rire. Riwall décroisa les bras, lèvres serrées.
— Je n’en crois pas un mot.
Le roi déchu se mit à faire les cent pas. Une main dans le dos, l’autre caressant sa barbe.
— Au début, je ne me suis guère intéressé au bâtard qu'Urien avait engendré avec une catin. Il n’y avait aucune place pour vous dans ce royaume. Mais lorsque j’ai appris la proximité avec mon petit-neveu, j'ai creusé. Jusqu’à votre disparition. Il n’est pas rare d’éliminer les bâtards à Sidora.
Riwall se redressa, prêt à bondir. Il s’approcha dangereusement, mais Dixtys, impassible, continua :
— Que vous a-t-il fait pendant toutes ces années ? Comment un enfant joyeux et timide est-il devenu un jeune homme à la fois prometteur, tyrannique, manipulateur et cruel ?
Riwall le saisit par le col et le plaqua contre la table. Ses doigts s’enroulèrent autour de sa gorge.
— Faites attention à ce que vous dites. Je pourrais vous tuer d’une seule main.
Ses doigts se resserrèrent. Le bois craqua sous la pression.
Et soudain, une image le traversa. Fulgurante.
Un lit trop grand pour deux enfants. Aël, assis en tailleur, lui lisait un conte d’une voix hésitante, butant sur les mots compliqués. Riwall faisait semblant de ne pas les connaître, juste pour l’entendre continuer.
Puis le fracas des bottes. Des soldats surgissent. Des cris. Des pleurs. Aël s’accroche à sa manche. Riwall hurle.
Le souvenir s’éteint dans un vertige.
Une main se posa sur la sienne. Riwall raffermit sa prise, puis relâcha. Sa migraine s’accentua jusqu’à la nausée. Il recula d’un pas. Le regard de Dixtys, calme, presque paternel, le heurta plus violemment que n’importe quelle insulte.
Dixtys ôta une bague de son doigt. La même qui s’était illuminée la veille. Ou avait-il rêvé ? Une illusion, sans doute.
— Prenez-la, insista Dixtys.
Riwall hésita.
— Vous êtes bien plus que ce que votre père a fait de vous. Je suis persuadé qu’un grand destin vous attend, si vous suivez votre propre chemin.
*****
Il tombe.
Encore et encore.
Le cri reste coincé.
Il cligne des yeux.
Un homme est là, enroulé sur lui-même, le regard noyé de désespoir.
— Tue-le.
Des sanglots agitent une peau trop étroite pour lui. Un poignard se matérialise dans ses mains. Disparaît. Réapparaît. Plus lourd. Plus froid. Le sol tangue sous ses pieds.
Soudain, une poigne invisible serre sa tête. L'arme glisse, heurte le sol dans un tintement métallique. La pression augmente. Insupportable. Son crâne va éclater.
Il veut hurler.
Rien.
Il veut fuir.
Impossible.
Il tente de résister. Mauvaise idée.
Ses doigts, engourdis, ne répondent plus. Sa vision se brouille. Ses oreilles bourdonnent — non, hurlent — comme si des milliers d’insectes se logeaient dans son cerveau. Ses membres se figent, durs comme la pierre.
— Ramasse le poignard et tue-le.
Chaque syllabe vibre dans ses os. Ses bras bougent. Pas les siens. Des bras étrangers. Trop courts.
Il n’est plus qu’un corps. Une enveloppe. Une marionnette.
Il lève les yeux vers l’homme. C’est lui. Son propre visage.
Les orbites vides. Des larmes noires. La bouche cousue de fer.
Quelqu’un rit.
Ou pleure.
Ou prie.
— Maintenant.
Il lève le bras.
Et frappe.
Riwall se réveilla en sursaut, haletant. Il se pencha et vomit de la bile sur le sol.
— Mon seigneur !
Une main se posa sur son épaule.
— Je vais chercher un médecin.
Malgré sa vue floue, il reconnut Servan et repoussa son aide.
— Non. Laisse-moi, dit-il, les dents serrées.
— Je suis désolé. Je pensais que vous étiez déjà levé. L’exécution a lieu dans moins d’une heure. Et votre père vous fait demander. Je serai derrière la porte si vous avez besoin.
Dès que le claquement de la porte retentit, Riwall s’écroula sur le lit.
Il mit plusieurs minutes à reprendre ses esprits. Des points noirs dansaient devant ses yeux. Ses veines battaient dans son crâne, prêtes à se rompre. Sa main glissa sur son visage trempé de sueur. Une traînée de sang marquait sa paume.
Pourquoi cet état ? Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit ?
Il lutta avec les draps et s’assit au bord du lit. L’idée de voir son père et d’assister à la mise à mort d’un roi accentuait son malaise. Seule l'idée de s'enivrer dans un bordel pourrait l’apaiser.
Blasé, il saisit une fiole sur la table, en vida le contenu et grimaça, assailli par le goût âcre. Pourquoi continuer d'avaler ce remède ? C’est de pire en pire. Ce médecin est un charlatan. Il prend plaisir à me voir souffrir.
Riwall jeta le flacon contre le mur. Le verre éclata et répandit ses morceaux tout autour.
En entrant dans les appartements réquisitionnés par son père, Riwall le vit ajuster sa couronne : une pièce d’acier noir, sertie de rubis, dont les tiges entrelacées se terminaient en pointe acérée, dressée vers le ciel.
— Je ne t’ai pas vu depuis hier. Toi qui aimes tant les exécutions, pourtant.
Riwall resta muet. À écouter son père, il n’existait que pour semer la terreur et jouir de la ruine des autres.
— Pourquoi avoir dit que Dixtys avait organisé la tentative d’assassinat contre Aël ? La majorité des conseillers étaient déjà pour la guerre.
Urien s’approcha.
— Peu importe. Axarion est désormais rattaché à Sidora. Le royaume n’a jamais été aussi puissant. Deux nations, tour à tour alliées et ennemis, ne font plus qu’un. Tu devrais être honoré d’assister à cela. Je croyais que ton pays comptait plus que tout pour toi. Alors cesse de poser des questions inutiles.
— Vous n’allez jamais vous arrêter, n’est-ce pas ?
— Pourquoi le ferais-je ?
Riwall se tut. Lui aussi désirait toujours plus. Il ne jetterait pas la pierre à son père pour cela. Urien posa une main sur son épaule.
— Cependant, j’ai donné des ordres. Tu n’avais pas à voir Dixtys sans ma permission. Nous en reparlerons. Je ne te lâcherai pas tant que j’ignorerai la teneur de votre conversation, murmura-t-il, ses doigts s’enfonçant dans l’épaule de son fils. Allons-y.
Entourés de la garde royale, ils se dirigèrent vers l’extérieur du château. Riwall sentit les regards lourds de rancœur des domestiques et des nobles.
Ils ne se laisseront pas faire. Ce peuple est trop libre pour la rigidité de Sidora. Mon père à de quoi s’inquiéter.
Ils franchirent la herse et se retrouvèrent derrière un échafaud dressé à la hâte. Dixtys attendait déjà, debout devant le billot, les mains liées. Tout autour, une foule compacte, grondait comme un orage, retenu par des soldats de Sidora,
Riwall monta sur l’estrade aux côtés de son père et du général Rogard. Il posa un regard sur le condamné.
La météo était à l’unisson de ce jour lugubre. Le vent emportait une pluie drue, fouettant tout sur son passage. Urien éleva la voix pour couvrir le tumulte. Riwall, lui, se détacha de la scène. Il refusait d’écouter les éloges creux, vanter la grandeur de Sidora et l’avenir radieux qui les attendaient.
Mais il ne put ignorer le moment où Urien se tourna vers Dixtys, levant une main impérieuse.
Le bourreau masqué s’avança. La pointe de son épée traîna sur le bois, la lame encore tachée du sang d'anciens condamnés. Le prisonnier fut accroupi de force, son cou exposé.
Dixtys tourna la tête vers Riwall. Ses lèvres formèrent les mots : vive le roi. Du moins, c’est ce que Riwall crut lire.
Puis il lui fit un clin d’œil. Ce simple geste, presque imperceptible, le laissa perplexe.
— Vieux fou, murmura-t-il, tandis que Dixtys reposait sa tête.
La foule se tut, retenant son souffle comme un seul homme. Le bourreau leva son arme.
Et l’abattit.

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