Chapitre 16

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Qu’ils broient ma chair, brisent mes os, déchirent mes veines… jamais ils n’auront mes secrets.

Nérys



Ses paupières s’ouvrirent sur une pièce faiblement éclairée. L’odeur d’urine, de sueur envahit aussitôt ses narines. La pierre suintait l’humidité, et un relent de sang séché se mêlait à la puanteur. Chaque respiration embrasait sa gorge, lui donna un haut-le-cœur.

Elle tenta de bouger son corps ankylosé. Un cliquetis métallique retentit : des chaînes retenaient ses poignets. Les souvenirs affluèrent — l’ancien village, des hommes, le noir complet.

Céleste. Elle était venue à son secours. Pour la dernière fois. Un sanglot lui échappa.

— Tu es enfin réveillée.

Nérys sursauta. Un homme, adossé au mur, l’observait. Depuis combien de temps ?

Il s’avança d’un pas mesuré. Sa main saisit le visage de Nérys. Son pouce effleura sa joue, puis ses lèvres. Le froid transperça ses entrailles.

Jamais elle n’avait été aussi vulnérable. Pas d’arc. Pas de poignard. Aucune louve pour veiller dans l’ombre. Lui, dominait l’espace. Un prédateur prêt à savouré sa proie.

— Dans d’autres circonstances, on aurait peut-être pu s’entendre, murmura-t-il d’une voix suave. Mais je dois faire mon travail. J’espère que tu comprends.

Il s’éloigna.

— Dis-moi ce que je veux entendre, et je saurai être clément.

Si tu crois que je céderai aussi facilement.

Es-tu la catin d’Aël ?

Son pouls s’accéléra. Elle réprima sa surprise.

— Je m’en doutais. Pas vraiment le genre de mon frère…

Frère ? Un vertige la saisit. Non. C’est une erreur.

— Pourquoi l’as-tu rencontré dans la grande forêt de Sidora ?

Un cauchemar. Rien de plus.

— Tu as choisi de ne rien dire… Qu’il en soit ainsi.

L’homme l’obligea à croiser son regard. Malgré l’obscurité, elle distingua la couleur grise de ses iris. Glaciale. Terrifiante.

— Prends-tu plaisir à la souffrance ? demanda-t-il d’un air imperturbable.

Nérys redressa le menton. Une proie, certes. Mais elle ne se laissera pas briser sans se battre. Jamais.

— Moi, j’adore l’infliger, poursuivit-il, un sourire en coin. J’aime voir les autres se soumettre. En temps normal, j’ai une approche différente avec les femmes… mais je sais m’adapter.

Il lui embrassa le front. Nérys eut envie de hurler.

— Ce n’est pas ta faute. Tous les faits et gestes d’Aël sont surveillés. Bien plus qu’il ne le pense. Cet idiot est l’héritier du trône, après tout.

Cette fois, elle ne put cacher sa surprise.

— Ah ! Tu n’étais pas au courant, ricana-t-il. Est-ce que ça te convainc de parler ?

Après un moment de silence, il haussa les épaules. Le coup partit sans préavis. Sec, brutal. Sa tête pivota sous l’impact, un goût métallique envahit sa bouche. Elle ne flancha pas, le fixa sans ciller.

— La patience n'est pas mon fort, murmura-t-il, presque avec tendresse.

Il l’examina de haut en bas. Chaque geste semblait peser, chaque silence calculé.

Alors qu’il se dirigeait vers une table, Nérys tenta de se libérer des chaînes. Il prit un couteau, fit glisser son index le long de l’acier, puis revint.

La lame effleura sa joue, descendit sur sa gorge et s’arrêta au commencement de sa poitrine. Nérys ferma les yeux.

— Il t’a retrouvée à plusieurs reprises dans la forêt. J’ai cherché des informations sur toi. Rien. Tu n’es ni une paysanne, ni catin. Encore moins noble. Tu n’es pas du royaume. Alors, qui es-tu ? demanda-t-il, enfonçant la pointe dans sa peau.

Le sang coula, se répandant sur sa chemise. Elle serra les dents.

— Quelqu’un t’aurait-il coupé la langue ?

Il força sa bouche à s’ouvrir.

— Elle est pourtant bien là. Peut-être devrais-je te la prendre ? Mais quel gâchis…, susurra-t-il en passant sa langue sur ses lèvres.

Nérys lui cracha au visage. Il essuya la salive avec une grimace de dégoût. La seconde gifle fut plus violente. L’arrière de son crâne heurta le mur. Prise de vertige, elle vacilla. Ses bras enchaînés la retinrent. La douleur était si vive qu’elle crut ses bras prêts à se détacher de son corps.

Une larme glissa sur sa joue. Ne montre rien. Tiens bon. Encore un peu.

Il se colla presque à elle. Elle lui donna un coup de pied dans le tibia. Il grogna, la plaqua contre le mur, ses doigts serrés autour de son cou.

— Lâche-moi ! cria-t-elle.

— Tu sais parler, finalement…

La lame effleura sa cuisse.

— Tu refuses de me faciliter la tâche. C’est admirable. Tu es plus courageuse que bien des hommes.

La pression de l’arme augmenta.

— Autrefois, un peuple vivait dans la grande forêt au nord du royaume, murmura-t-il. Les Edoryens. Ils appelaient cette forêt Ozdal. On disait qu’ils possédaient des capacités hors norme. Mais tu le sais déjà, n'est-ce pas ?

Sa respiration se coupa. Elle le voyait enregistrer chacune de ses réactions. Un sourire cruel fendit son visage, une lueur de victoire dans ses yeux.

Soudain, il enfonça la lame dans sa chair et la glissa horizontalement, marquant sa cuisse d’une profonde entaille. Le cri de Nérys résonna dans la pièce. La douleur la submergea, mais une pensée s’accrocha : je ne parlerai pas. Pas à lui.

— Hmmm. J’ai été un peu fort. Ce serait bête que tu te vides de ton sang avant de parler, dit-il en se caressant le menton. Nous allons juste le laisser couler un peu.

La vision de Nérys se brouilla. Il s’accroupit, prêt à enrouler un chiffon autour de la plaie. Elle trouva la force de lui donner un second coup de pied, mais il l’intercepta.

— À quoi bon lutter ? Jamais tu n’auras le dessus sur moi. Si tu veux éviter trop de souffrance, parle.

Tantôt cruel, tantôt doux. Elle ne comprenait plus rien.

Pendant qu'il serrait le garrot, elle pensa à Doaris. Viendrait-elle l'aider ? Elle n'était même pas sûre que la divinité puisse quitter le lac.

Quelle idiote. Doaris m’avait prévenue. Pourquoi ai-je baissé ma garde ? Aël n'est pas différent. Pourquoi ne l’ai-je pas achevé ? songea Nérys, abattue par sa propre naïveté.

Le geôlier la dévisagea, la tête légèrement penchée.

— Quel serait le meilleur moyen pour te délier la langue ?

Il se releva et examina ses mains.

— Rugueuses et peu soignées. Je doute que t'arracher les ongles soit efficace. Un étireur de doigts peut-être. Ou des coups de fouet. C’est ce que je préfère, si tu veux mon avis. Ou alors… nous avons un instrument qui broie lentement les os des pieds et des mains. Qu'en dis-tu ? Je te laisse choisir.

— Tu es un monstre, cracha-t-elle.

Il approcha son visage du sien, mis une mèche de ses cheveux humides derrière son oreille. Son souffle chaud effleura la peau de Nérys. Un jour, je te tuerai.

— Je sais.

Il mordilla le lobe de son oreille. Elle s’écarta autant qu’elle le put, mais un moment de faiblesse la fit presque tomber. Il la rattrapa d’un bras autour du ventre.

Quelle échappatoire lui restait-il ? Aucune. Il fallait se rendre à l’évidence : accepter la situation, faute de mieux, jusqu’à ce que mort s'ensuive afin d’emporter avec elle les secrets de son peuple. Un piège. Frère d’Aël… Héritier… Urien… tout est lié.

Avec une rapidité fulgurante, il attrapa de nouveau son cou et exerça une forte pression. Elle suffoqua. Je dois rester consciente. Que fera-t-il de moi sinon ?

— Parle maintenant !

Elle le toisa. Sa mâchoire se crispa, il détourna un instant le regard.

Son genou lui broya l’estomac. La nausée monta. Une toux sèche et violente lui déchira la gorge. Elle ne voyait plus rien et s’écroula.

Il la saisit par les cheveux, l’obligea à lui faire face. Elle lui montra ses dents. Cela le fit sourire.

— Comme tu le voudras… J’aime aussi qu’on me supplie.

Un crissement de métal rouillé résonna dans la pièce. Nérys et son bourreau s’affrontèrent du regard.

— Je m’en occupe, Riwall.

Il pinça les lèvres puis s’écarta. Nérys baissa la tête et lutta pour ne pas sombrer. Sans succès. Les bottes qui apparurent dans son champ de vision furent la dernière chose qu’elle vit avant de perdre connaissance.

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