I - Rouge

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1985

— Tenez, mademoiselle, buvez un peu d’eau, ça vous fera du bien.

La pâleur de son visage contrastait avec les hématomes et les égratignures, témoins de ce qu’elle avait enduré depuis deux ans. Aujourd’hui, elle s’était résolue à y échapper, et elle était là, sur la table en bois de cette aire de repos, au bord de la route.

Le verre d’eau tremblait un peu dans sa main. L’agent le posa doucement sur la table, entre eux deux. Un geste simple, presque banal, appris à l’école, répété des dizaines de fois. Il s’assit en face d’elle, à bonne distance. Pas trop près. Pas trop loin.

— Buvez doucement.

Elle hocha la tête sans le regarder. Ses mains étaient rouges, striées de marques plus sombres. Elle porta le verre à ses lèvres, but une gorgée, s’arrêta, comme si son corps devait réapprendre le geste.

Le silence n’était pas lourd. Il était là, en suspension, en observation.

— Mademoiselle...

Elle ne répondait pas.

— Clara ?...

Elle le regarda, surprise.

— J’ai entendu quand ils vous ont appelée.

Un léger sourire passa sur son visage. Fragile. Éphémère.

— D’accord.

— On a appelé votre père. Il arrive. Il est en route.

Elle inspira profondément. L’air entra trop vite, ressortit mal. Il attendit. Ne combla pas.

— Il… il est mort ? demanda-t-elle enfin.

Miles soutint son regard. Pas de détour.

— Oui.

Elle ferma les yeux. Une seconde. Peut-être deux. Pas de cri. Pas de sanglot. Juste un léger mouvement des épaules, comme si quelque chose venait de lâcher à l’intérieur.

— C’est… c’est vous ?

La question le surprit à peine.

— Oui.

— Vous avez tiré.

Ce n’était pas un reproche. Juste une phrase posée là, comme on poserait une pièce manquante.

— Oui.

Elle hocha lentement la tête. Puis, après un temps :

— C’est la première fois ?

Il la regarda. Elle aussi le regardait, maintenant. Vraiment.

— Oui.

Elle fronça les sourcils.

— Alors… comment vous faites pour être aussi calme ?

Il réfléchit. Pas à la réponse. À la formulation.

— Si je ne l’étais pas, dit-il, vous ne seriez pas en train de boire de l’eau.

Elle baissa les yeux vers le verre. Une goutte glissa le long du rebord, tomba sur la table.

— Il me tenait, murmura-t-elle.

Miles ne répondit pas tout de suite.

— Oui.

— J’ai senti… j’ai senti qu’il me tirait contre lui.

Il acquiesça.

— Il ne restait que sa tête.

Elle releva les yeux brusquement. Le regard accrocha le sien.

— Et vous avez quand même tiré.

— Oui.

Silence.

— Vous auriez pu me toucher.

— J’aurais pu.

Elle laissa passer un souffle, presque un rire sans son.

— Alors merci.

Cette fois, il baissa les yeux.

Des pas bruissaient sur les graviers. Des voix. Des radios. Le monde revenait doucement.

— Votre père, il sera là dans quelques minutes, reprit-il. Quelqu’un va rester avec vous.

Elle hocha la tête. Puis, juste avant qu’il se lève :

— Monsieur l’agent… ?

Il hésita une fraction de seconde.

— Taylor.

— Merci, Agent Taylor.

Parmi les véhicules aux gyrophares brillant de mille feux, entre les uniformes des différents policiers, des ambulanciers, une civière emmenait le flic blessé. Taylor se fraya un chemin jusqu’au Chevrolet blanc et rouge. Un homme en costume trois pièces noir s’interposa avant qu’il n’arrive au chevet de son équipier.

— Taylor, bordel, qu’est-ce que vous avez foutu ?

— Monsieur ?...

— Votre équipier sur le carreau, nom de Dieu ! Et l’homme que vous avez abattu ! Vous savez qui c’est, au moins ?

— Un homme qui a tiré sur un flic sans hésiter, Monsieur, et qui était prêt à faire pareil avec la jeune fille…

— Sa femme, putain, Taylor, Madame Michael Sommers ! Une putain de querelle d’amoureux, bordel… Et vous l’avez exécuté.

— Pardon, Capitaine, mais j’ai analysé, et j’ai déterminé que c’était la seule option possible.

— Vous avez perdu le contrôle, Taylor !

— Jamais, Capitaine…

— Vous n’auriez jamais dû tirer !

— Alors c’est à lui que vous seriez en train de parler, monsieur, et... Madame Sommers, et moi aussi, on serait à sa place, là, sur les graviers.

— Tenez-vous à carreau, Taylor. Vous pouvez être le meilleur tireur de la ville, ça ne vous donne pas le droit de jouer les héros, bordel !

— Capitaine…

— Fermez-la, putain !... Je vais avoir le maire sur le dos, et le fils de Sommers !

— Mais c’était un mari violent ! Vous l’avez vue, elle a des blessures qui ne datent pas d’aujourd’hui… Elle essayait de lui échapper…

— Oh, arrêtez ! Vous allez me faire pleurer, putain ! Mais si vous réfléchissiez avec votre tête, plutôt qu’avec votre queue, on ne serait pas dans cette merde !

— Voilà son père, je vais aller le voir…

— Restez ici, petit con ! Je vais m’en occuper ! Et croisez les doigts pour que Sommers ne nous emmerde pas.

Un groupe de journalistes essayait d’attraper des informations, de capturer un visage, un corps à photographier. Le capitaine s’adressa à Taylor.

— Allez plutôt vous occuper d’éloigner cette bande de macaques, qu’on puisse travailler en paix !

Sommers… Bien sûr que Taylor savait. Le tycoon faisait la une des magazines au moins une fois par mois depuis près de trente ans. Il eût fallu vivre sur une île déserte pour ne pas savoir qui il était. Et, évidemment, il savait que Clara était sa jeune épouse. Mais il ne pouvait se résoudre à l’appeler Madame Sommers - il s’était fait violence, devant le capitaine. Ce genre d’homme épousait une fille si jeune pour flatter son égo, principalement. L’amour ne pouvait être qu’à sens unique - et éphémère… Et puis les masques tombaient, faisant presque toujours de la jeune femme une prisonnière, certes, enfermée dans une cage dorée, et la fin était très souvent tragique. D’une certaine façon, Clara était peut-être chanceuse, aujourd’hui.

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