II - Indigo

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La scène avait été aménagée spectaculairement. Des banderoles rouges, blanches, bleues, des bannières étoilées, tout contribuait à mettre en avant la volonté du candidat de glorifier la nation. Dans la salle, le public était au diapason, chacun s’étant pourvu d’un badge et d’un fanion. Et, pour assurer l’atmosphère festive, une flûte de champagne, ou plutôt d’un crément mousseux qui ferait parfaitement illusion pour un coût autrement plus raisonnable.

Il arriva près du pupitre, jeune, dynamique, énergique, l’incarnation de l’avenir. La chemise était blanche, la cravate aux couleurs du drapeau national, la veste avait été laissée au vestiaire. L’audience ne s’y était pas trompée, transformant le brouhaha latent en un vrombissement de triomphe et d’espoir.

Mes amis,

Un tonnerre d’applaudissements l’accueillit.

Merci. Merci pour cet accueil, merci pour votre présence, merci pour cette énergie que vous apportez ce soir.

Les applaudissements s’intensifièrent. L’allégresse envahit la salle.

Nous vivons une époque où notre nation doute. Où la confiance, parfois, vacille. Où les citoyens se demandent si les institutions qui sont censées les protéger sont encore capables de remplir leur mission.

Je suis ici ce soir pour vous dire une chose simple : nous méritons mieux.

Le consentement général tournait presque à l’hystérie.

Certains d’entre vous le savent, d’autres peut-être l’ignorent, mais mon engagement n’est pas né d’une ambition personnelle ou d’un calcul politique. Et aujourd’hui il s’appuie sur une blessure, une injustice.

Il y a quelques jours, mon père, Michael Sommers, a perdu la vie.

Michael W. Sommers Jr marqua un temps d’arrêt, observant la foule devenue tout à coup silencieuse, rendant hommage au défunt père de l’orateur.

Un homme que beaucoup ici connaissaient. Un entrepreneur. Un bâtisseur. Un homme parfois dur, exigeant, oui - mais un homme qui croyait profondément en ce pays et en ses valeurs.

Ce jour-là, il n’a pas été jugé.

Il n’a pas été entendu.

Il a été mortellement touché par un policier qui, aujourd’hui encore, n’a pas été tenu de s’expliquer publiquement.

Le calme relatif fut emporté par une vague d’indignation qui se traduisit par des hurlements, des sifflements, des cris de colère.

On m’a dit que c’était un “incident”. On m’a parlé de “contexte”, de “pression”, de “fraction de seconde”.

Mais depuis quand une fraction de seconde remplace-t-elle un tribunal ?

La foule confirma son approbation par de nouveaux applaudissements assourdissants...

Depuis quand une arme remplace-t-elle la justice ?

… qui s’amplifièrent aussitôt.

Mes amis, je crois dans la loi. Je crois dans nos forces de l’ordre. Mais je crois aussi que, quel que soit l’uniforme, le pouvoir sans contrôle est un danger.

De nouveau, Michael W. Sommers Jr. observa un instant la foule de ses admirateurs, avant de reprendre.

Aujourd’hui, alors que mon père repose à peine en terre, certains cherchent déjà à réécrire l’histoire.

Et déjà, avant même que les faits ne soient établis, on murmure. On insinue. On brosse le portrait d’une jeune épouse prétendument victime, comme si cela suffisait à justifier l’irréparable.

Est-ce cela, la justice ?

Il jubilait intérieurement, à voir ce peuple l’acclamer à chaque reprise de parole...

Est-ce ainsi que nous traitons nos morts, quand ils deviennent encombrants ?

… quelque chose qui lui tirait un sourire satisfait...

Je ne suis pas ici pour réclamer la vengeance.

Je suis ici pour réclamer la responsabilité.

La responsabilité des hommes en uniforme.

La responsabilité des institutions.

La responsabilité de ceux qui décident, dans l’ombre, de qui mérite de vivre ou de mourir.

… qui suspendait le temps autour de lui.

Un pays fort n’est pas un pays où l’on tire d’abord et où l’on s’explique ensuite.

Un pays fort est un pays où la loi s’applique à tous — sans exception.

Un frisson parcourut la salle, perceptible, se propageant jusque sur la scène.

C’est pour cela que je me présente devant vous aujourd’hui.

La phrase fit exploser de joie les partisans du candidat. L’euphorie ne s’arrêterait plus, gagnant en volume, couvrant pratiquement les derniers mots de l’orateur.

Pour que plus jamais un badge ne serve de permis de tuer.

Pour que plus jamais une famille ne découvre, au détour d’un communiqué, que la vérité a été arrangée.

Pour que la justice ne soit pas un privilège, mais un droit.

Ensemble, nous pouvons restaurer la confiance.

Ensemble, nous pouvons bâtir un avenir où autorité rime avec responsabilité.

Ensemble, nous pouvons faire en sorte que plus jamais un drame personnel ne soit étouffé au nom du confort politique.

Merci. Que Dieu vous bénisse. Et que Dieu bénisse cette nation. »

Les murs tremblaient, à présent, sous les acclamations d’une foule en transe, que Michael William Sommers Jr. contemplait, comme s’il contemplait sa propre gloire. Ils étaient acquis à sa cause, d’autres suivraient bientôt, et, un jour, la nation serait à ses pieds...

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