V - Noir

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Le salon était luxueusement meublé. Assis dans un confortable canapé en cuir, il regardait la télévision. L’interview qu’il avait donnée, hier soir, sur CNN.

‑ Vous voici donc de retour, prêt à remettre dans la lumière votre nom, qui a été terni, il y a dix ans, maintenant ?

‑ Deux choses, si vous me permettez. Tout d’abord, il ne s’agit pas uniquement de mon nom. Mon père le portait. Et son père avant lui. Et ils étaient de grands hommes, qui ont permis à des milliers de nos concitoyens d’avoir un emploi, un salaire décent, une vie juste. La deuxième chose que je voudrais préciser ce soir, devant vos téléspectateurs, nos concitoyens, c’est que ce nom n’a pas juste été terni. Il a été traîné dans la poussière, dans la boue. Et j’ai la ferme intention de réhabiliter ce nom.

‑ Dans la boue… Mais ne s’y est-il pas un peu jeté tout seul ?

‑ Je ne peux pas vous laisser dire ça sans réagir.

‑ Il a tout de même été établi la preuve de son comportement violent, pour le moins, avec sa femme.

‑ Une femme de vingt-huit ans sa cadette, et qui s’est empressée de disparaître au lendemain de cette affaire. Quelle belle façon de profiter de ce qu’il lui a laissé, sans n’avoir plus aucun compte à rendre sur l’échec d’un mariage dont elle porte sa part de responsabilité.

‑ Vous ne pouvez pas nier qu’il la maltraitait…

‑ Mon père n’était certes pas le modèle du mari parfait, je dois en convenir. S’il l’avait été, mes parents n’auraient, en effet, sûrement pas divorcé. Quoi qu’il en soit, un représentant des forces de l’ordre a fait usage de son arme sans discernement, et mon père est mort. Et il a été suspendu, pour ça. Et, aujourd’hui, il ne porte plus l’uniforme.

‑ Mais il a été blanchi, à la suite du témoignage de son équipier, blessé par balle lors de l’intervention.

Michael W. Sommers avait la télécommande en main. D’un geste nerveux, il la dirigea vers son écran géant et l’éteignit.

‑ Quelle conne ! Aucune impartialité ! Journaliste de merde !

La tête d’Edward St. John osa se montrer à la porte du salon. L’ancien sénateur, aujourd’hui devenu le conseiller de Sommers, portait un exemplaire de l’édition du matin du Tribune.

‑ Mike, regarde ça, trois pages sur ton interview d’hier.

Sommers déplia le journal. Il faisait la Une. Le gros titre était flatteur : « HE IS BACK ! ». En milieu de page, la photo ne l’était pas moins, montrant un homme paraissant dix ans de moins, à l’allure dynamique, énergique. Le paragraphe, entre le titre et la photo, décrivait un homme au verbe précis qui avait su déjouer les pièges tendus par la journaliste au cours d’un entretien télévisé d’une heure trente. Un homme qui venait enfin briser une longue période de silence pour présenter une ambition politique qui le destinait aux plus hautes fonctions.

‑ Je m’en suis bien sorti, apparemment.

‑ Ne commets pas l’erreur de t’arrêter à la Une, crois-moi. Lis l’article entier.

‑ Je connais la musique Ed., les journalistes ne sont pas si subtiles, ils sont moins malins qu’ils le pensent.

‑ Laisse-moi te rappeler que ce sont ces types pas très malins qui ont ruiné la réputation de ton père, et qui m’ont fait tomber par la même occasion. C’est pour ça que je suis ici. Ma carrière, elle, est cuite. Quand on tombe de la falaise que tu t'apprêtes à gravir, on n'y remonte plus. Mais toi, ne te laisse pas détruire avant l’escalade… Fais attention à ton image.

Sommers prit quelques minutes, tandis que St. John se servit un whisky.

‑ Mais qu’est-ce que c’est que ce putain de fouille-merde de scribouillard ! éclata Sommers !

‑ Mike, je t’en prie…

Cette voix féminine attira l’attention de Sommers. Il fit un signe de tête à son conseiller, qui prit congé respectueusement.

‑ Tu parles comme ton père… Et tu sais combien j’avais ce comportement en horreur. Et tu sais quelles conséquences ça a pu avoir.

‑ Pardonnez-moi, mère, mais ce…

‑ Il fait son travail, que ça te plaise ou non.

‑ Qui c’est, ce type qui est trop lâche pour signer de son nom ? G. C. T. ?

‑ Peu importe qui il est. Ce qui importe, c’est ce qu’il fait.

‑ Et qu’est-ce qu’il fait, selon vous ?

‑ Il te défie. En te regardant dans les yeux.

‑ Il se cache derrière son stylo !

‑ Ton père n’aimait pas les journalistes. Mais il savait jouer avec eux, c’était sa grande force.

‑ Et ces lâches l’ont détruit après sa mort.

‑ Il a commis des erreurs, ils se sont introduits dans la brèche. C’est ce qu’ils font.

‑ Ils m’ont coupé les ailes !

‑ Et tu commences à les corriger. Tu dois garder le cap. Ton objectif est clair, tu l’atteindras, à condition de ne pas te tromper de combat. C’est une partie d’échec, pas un combat de boxe.

Elle prit les mains de son fils entre les siennes. Un geste d’apaisement.

‑ Tout est question de priorités. As-tu retrouvé cette garce ?

‑ Je dois les rappeler.

Il décrocha le téléphone, composa le numéro, attendit qu’on décroche.

‑Alors, vous en êtes où, avec cette salope ?

‑ …

‑ Comment ça, vous ne l’avez pas encore retrouvée ?

‑ …

‑ Ça fait combien de temps que je vous paie, bordel ?

‑ …

‑ Je me contrefous de vos excuses. Trouvez-la, Bande d’incapables ! et avant les sénatoriales !

‑…

‑ Et faites en sorte qu’elle ne reparaisse jamais.

Sa mère posa doucement la main sur son poignet.

‑ Donne

Elle prit le combiné.

‑ Vous savez ce qui est en jeu. Faites ce qu’il faut. Quoi qu’il en coûte.

‑ …

‑ Et ne rappelez pas tant que ce n’est pas réglé.

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