VI - Dorée
Elle n’était plus sur scène.
Elle était assise à la table d’un sénateur, d’un avocat ou d’un entrepreneur, enfin, d’un de ses admirateurs qui lui avait offert une flûte de champagne. Attention, pas un ersatz, un vrai, Moët, Mumm, ou Veuve Clicquot, bref un champagne cher. Agressivement pétillant. Le costume guindé ne suffisait pas, il fallait l’éblouir, l’impressionner. À cinquante ans passés, impressionner une femme comme elle, ça devait passer par des signes extérieurs de richesse, de pouvoir.
L’orchestre jouait en sourdine, le lancinant bourdonnement de la salle avait repris, quelques regards l’avaient suivie jusqu’à cette table, juste au-dessous de l’alcôve.
De là-haut, Miles observait les allées et venues, tendait l’oreille pour discrètement écouter les commentaires du public, s’imprégnait de cette atmosphère.
Evelyn hocha la tête, prit la flûte que son hôte lui tendait, la leva à hauteur de ses yeux. Elle ne but pas tout de suite.
‑ Vous devriez finir votre verre. Les hommes qui regardent trop la scène oublient toujours de boire.
La phrase flotta un instant, suspendue dans le vide. Le col blanc eut un léger rire. Il était puissant, en avait conscience.
‑ Oh, je vais en commander un autre, ne vous inquiétez pas, ma chère…
Elle ne lui répondit pas, ses yeux se perdaient dans le vide.
‑ Je ne regarde pas la scène, lança Miles, juste la salle.
Elle tourna la tête vers lui. Pas franchement. Juste assez pour que son regard le frôle.
‑ C’est toujours ce qu’ils disent.
Elle but une gorgée de champagne. Juste une. Puis rendit la flûte à l’homme en costume.
‑ Merci.
Juste ce mot, poli, froid, définitif.
L’homme hésita, attendit une suite qui ne vint pas. Evelyn s’était déjà levée, avait déjà fait un pas de côté. Il resta là, perdu, à fixer sa bouteille de champagne trop chère.
Elle gravit les quelques marches qui menaient à l’alcôve, s’assit à la table de Miles.
‑ Vous n’aimez pas le jazz, dit-elle.
‑ J’aime, quand il est sincère.
Ses yeux souriaient pour elle, inspirés d’une certaine lassitude.
‑ Alors vous êtes au mauvais endroit.
Ils s’observaient en silence. Il attrapa son verre.
‑ Vous attendez quelqu’un..., reprit-elle.
Miles releva la tête.
‑ … Il ne viendra plus.
Il la fixa. Cette fois, franchement.
‑ Vous dites ça à tout le monde ?
‑ Non, seulement à ceux qui le savent déjà. Ou qui s’en doutent. Il a eu sa dernière soirée. C’est toujours comme ça.
L’orchestre enchaîna avec un nouveau morceau. Un morceau lent. Trop lent pour couvrir ce qui venait d’être dit. Miles alluma une cigarette, prit une inspiration, posa la photo sur la table, de façon qu’elle la voie correctement...
‑ Vous le connaissiez ?
Du bout des doigts, elle retourna le cliché vers Miles.
‑ Je connais beaucoup d’hommes… Très peu reviennent.
La scène la rappelait. Déjà happée par l’ombre, elle s’éloigna, laissant derrière elle les volutes de fumée de la Pall-Mall, laissant glisser ses doigts sur l’épaule du col blanc abandonné, déprimé, puis sur les tables qui se trouvaient sur son chemin. L’orchestre reprit un peu plus fort, elle prit le micro en main.
Miles vida son verre, regarda passer un type qui traînait la jambe, puis héla une jeune serveuse. Four Roses.

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