VII - Gris
L’homme aux tempes grisonnantes s’installa difficilement sur la chaise que la serveuse venait de tirer. Il la remercia et commanda un café, allongé.
My voice is a weapon, soft and slow
It lingers, it burns, it bends them so
No touch, no crime, just melody
And by the end, they belong to me
Evelyn emplissait la salle de son aura. Sa cour de prétendants en cols blancs restait silencieuse. Il les observait, ne les admirait pas vraiment. Lui ne faisait pas partie du décor. La tenue de sa chemise était approximative, il était arrivé en boîtant, rien n’aurait permis de le confondre avec ces hommes d’un autre univers.
If words were bullets
I’d be a war
If sighs were chains
I’d hold the floor
Le calepin qu’il tira de sa poche semblait aussi fatigué que lui. Le petit crayon à papier avait déjà été taillé des centaines de fois. Et l’homme prit des notes. Le café fut servi, sans qu’il s’interrompe. Le parfum qui se dégageait de la tasse lui fut toutefois une bouffée d’oxygène, au milieu des volutes que les cigares recrachaient.
Every note, a little theft
Every pause, a quiet theft
And when they rise, they know
I already have their breath
La musique s’atténua, le public se réveilla pour applaudir la chanteuse. C’était sa pause, elle descendit de la scène. Chacun espérait qu’elle viendrait à sa table, boire la flûte de champagne qu’il lui avait préparée. Contre toute attente, elle s’arrêta près de l’intrus.
— Vous êtes revenu.
Elle s’installa sur la chaise vide, tira une bouffée sur sa cigarette. Elle ne le quittait pas des yeux.
— Paradoxal…
Gabriel leva la tête. Avait-il l’air surpris ?
— Un journaliste musical qui n’aime pas la musique, et vous êtes là, de nouveau, alors que votre article a été publié…
Un sourire fatigué se dessina sur son visage, tandis qu’il reposait sa tasse de café.
— Je plaide coupable…
— Alors comme ça, j’ai une présence magnétique, une voix hypnotique...Et vous, vous avez été hypnotisé, je vois.
Il ne répondit pas.
— Vous avez écrit que je ne chantais pas pour séduire, mais pour retenir. C’est flatteur… et c’est faux.
— Pourquoi croyez-vous que j’aie…
— J’ai lu le magazine, j’ai lu l’article, lâcha-t-elle en soufflant la fumée en direction du journaliste.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est moi ?
— Le barman, Monsieur Gratte-Papier. Il me dit tout… Je crois qu’il a un petit béguin pour moi, ajouta-t-elle en murmurant ce secret de Polichinelle.
— Ce n’est sûrement pas votre intention, mais c’est un fait.
Elle tira une nouvelle bouffée, la retint, les yeux fermés. Puis souffla la fumée.
— Les hommes sont faciles à retenir.
Il prit une nouvelle gorgée de café.
— Faciles à berner ?
— Évidemment, puisque c’est ce qu’ils viennent chercher.
— Le lion qui se change en faon…
— C’est un jeu. Un jeu qui les happe.
— Un jeu qui les bouffe. On parle de dévoreuses d’hommes.
— Laissez-les parler.
— Ils se couchent d’eux-mêmes à vos pieds. Des proies faciles…
— Les fantasmes ne durent que tant qu’ils ne sont pas assouvis.
Il était temps. Temps de remonter sur scène. La démarche gracieuse, elle éblouissait les faons. Laissait ses doigts glisser sur leurs tables. Gabriel vida sa tasse de café. Le fond était froid. Amer. La musique reprit, un tempo plus lent, plus dense. Il se leva avec précaution, ramassa son calepin, le glissa dans sa poche. Son boitement attira quelques regards distraits, aussitôt retournés vers la scène.
Il passa près du bar. Le barman essuyait un verre, sans lever les yeux.
— Pas sûr que vous ayez fait le bon choix, mon gars, dit Gabriel en déposant un billet
— Pardon ?
Gabriel esquissa un sourire fatigué.
— Cette fille, Evelyn, croyez-moi, vous n’êtes pas fait pour elle…
Le barman fronça les sourcils, cherchant une réplique qui ne vint pas. Gabriel avait déjà tourné les talons. Il franchit la porte. Un courant d’air froid s’engouffra dans le bar. Il emportait avec lui un reste de fumée et de musique.
Dehors, la nuit était humide. La ville continuait de respirer, indifférente. Gabriel s’arrêta un instant sur le trottoir, comme s’il hésitait à se retourner. Il ne le fit pas.
There are three ways to be right
When the system’s wrong
One sings it loud into the light
One waits too long
Il s’éloigna en boîtant, avalé par l’obscurité, tandis que la voix d’Evelyn montait à nouveau, plus grave, plus profonde – comme si elle retenait déjà quelque chose qui cherchait à fuir.
One pulls the truth into the street
One pulls the trigger out of sight
And one just watches hearts collapse
Every night

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