VIII - Ardoise

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Le Blue Velvet était un club relativement jeune. Cinq ans seulement qu’il avait vu le jour, sur les cendres d’une affaire qui avait périclité, à la fin de 1989, emportant dans sa chute toute la culture d’une décennie passée trop insouciante. Désormais bien implanté, il accueillait les plus grands de la région, ceux que l’ambition privait de temps de détente, sinon durant deux heures, le soir, quand la ville ralentissait enfin. Ils venaient évacuer dans le champagne le stress accumulé. Souvent, après le champagne, il y avait une femme, qui n’était pas la leur. Qui n’était pas non plus celle qu’ils auraient voulue.

Edward St. John ne faisait pas exception. Bien que déchu de son siège de sénateur depuis dix ans, il faisait partie de ceux-là. Ceux qui venaient le soir, en Cadillac, dépenser en champagne et en tentative de séduction plus encore que ce que les professionnelles du haut du panier facturaient le câlin.

Mais Edward St. John faisait plus. Il n’écoutait pas seulement la chanteuse en robe blanche. Il tendait l’oreille comme un pêcheur lançait ses filets. Et il attrapait, des bribes d’information, et, parfois les laissaient se développer. Le barman… Ce type, inintéressant au plus haut point, ne l’était plus, ce soir. Son client, un boiteux sapé comme un clodo venait de le rendre lumineux. Son quart d’heure de gloire était arrivé, quelqu’un l’écoutait.

‑ Ils sont nombreux à la convoiter. Mais aucun d’eux ne l’aura.

‑ Vous avez l’air bien sûr de vous…

‑ Regardez-les, ils sont pitoyables. Tout puissants qu’ils soient. Ils ne sont rien, Regardez-la ? Elle les domine, elle les éclipse.

‑ Vous l’observez depuis longtemps, on dirait.

‑ Je la protège.

‑ Quoi ? D’ici ?

‑ Ce sont des prédateurs, même s’ils n’en ont pas l’air… Mais ils ne repartent jamais avec elle.

‑ Ça, je le sais déjà… Mais y êtes-vous pour quelque chose ?

‑ Bien sûr ! Je les retiens quand elle sort…

‑ Une illusion…

St John admirait l’assurance du barman, malgré son contradicteur, tenace.

‑ Que vous dites. Tenez, récemment, un vieux, un patron d’entreprise, Andrews, il est connu, celui-là…

Et le barman ne s’arrêta plus.

‑ Il jouait au type qui la connaissait depuis toujours… Tu parles d’un séducteur… Il aurait pu être son père, pitoyable. Il lui a dit qu’il l’avait reconnue, qu’il avait travaillé avec son père, autrefois…

‑ Il ne vous est jamais venu à l’idée que ça pouvait être…

‑ Réel ? Ils sont tous pareils...Ils jouent un rôle, ils sont quelqu’un d’autre. Vous savez comment s’appelle notre meilleur client ? John Smith… Mais on les connaît tous. Et, lui, ben… c’était Andrews.

‑ Et il a dit Smith, comme les autres ?

‑ Non, pas lui…

‑ Et vous ne vous êtes pas demandé pourquoi ?

‑ Qu’est-ce que j’en ai à foutre ? C’est évident qu’il voulait coucher avec elle. Et il a pris un vent monumental, comme les autres.

‑ Et comment elle a réagi ?

‑ Evelyn ? Comme d’habitude… Elle a bu du champagne avec lui, et elle est retournée chanter ?

‑ Soyez précis !

‑ Ben, je sais pas, moi… Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

‑ Comment était-elle ? Hautaine ? Attentive à ce qu’il disait ?

‑ OK, elle lui a dit qu’elle n’était pas celle qu’il croyait…

‑ Comment ?

‑ Plusieurs fois, elle lui a dit qu’il se trompait, qu’elle n’était pas la fillette dont il parlait, qu’elle n’avait jamais mis les pieds à Paris, ce genre de conneries.

St John ne perdait pas un mot de la conversation du barman et de son client. En fin stratège politique, il savait que toute information était bonne à prendre, qu’elle servirait, un jour ou l’autre. Et là, l’actionnaire principal d’une entreprise à la renommée mondiale, il y avait quelque chose à garder de tout ça. Une recherche fine à faire sur le passé d’Andrews. En temps voulu, cela servirait les intérêts de l’homme qu’il conseillait, Michael William Sommers, deuxième du nom, candidat, à terme, à la présidence.

Il serait soit un adversaire facile à éliminer, soit un riche allié dont il faudrait, du coup, effacer les traces d’une double vie avant que le camp d’en face ne se charge d’en profiter.

Une petite enquête sur le passé d’Andrews. Et Sommers Jr. n’aurait plus qu’à être informé.

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