XXVII – Onyx

6 minutes de lecture

La nuit pesait toujours sur la petite bourgade. Il faisait étonnamment doux, pour un mois de novembre. Et sec. La Mustang roulait doucement. L’épicerie, le 35, Oak Street, la maison. Une demi-douzaine de Chevrolet Caprice éclairait de lueurs rouge vif la rue qui se trouvait bloquée.

Un agent fit stopper Miles. Briggs montra son insigne, en guise de laisser-passer. La Mustang trouva son chemin, s’arrêta le long du trottoir. Une Cadillac noire avait été garée à la va-vite dans l’entrée de garage de la maison.

Le capitaine Murphy s’approcha, salua chaleureusement Briggs, qui lui présenta Miles.

‑ C’est sa maison. C’est un ancien de la maison.

‑ On en est où, demanda Miles.

‑ On est venu dès que Briggs nous a prévenus. Sommers, si c’est bien lui, était déjà arrivé. En tout cas, la Cadi était déjà là.

‑ Vous lui avez parlé ? demanda Briggs.

‑ Le téléphone ne décroche pas, le mégaphone n’a rien donné.

‑ Il ne s’est pas manifesté ? s’étonna Miles.

‑ On ne peut pas vraiment dire ça. Il a fait usage de son arme. On a un gars aux urgences.

‑ Et du coup, devina Briggs, vous le laissez fatiguer, pour qu’il s’endorme.

‑ S’il peut éviter de flinguer l’otage dans une intervention… compléta Murphy.

Evelyn n’était pas un otage, Miles le savait, elle était une cible. Il était même surprenant qu’elle fût encore en vie.

‑ Vous avez des infos sur elle ? demanda-t-il.

‑ En fait, non, mais, d’après ce que Briggs nous a dit, on a préféré gérer ça comme une prise d’otage ordinaire. Comme si l’otage n’avait encore rien.

‑ Quelles sont ses chances ? demanda Briggs.

‑ Difficile à dire. Le gars a l’air déterminé, mais il n’a rien demandé. Écoutez, ajouta Murphy en regardant Miles, même si on fait comme si elle était toujours en vie, rien ne le confirme. Et en fait, quand on y pense…

‑ On va s’en tenir à la première hypothèse, coupa Miles, si vous voulez bien.

‑ Bien sûr, confirma Murphy. Mais préparez-vous au pire, quand même.

Evelyn n’était pas un otage, Miles se le répétait, elle était une cible. Il savait que Murphy avait raison. Mais il gardait espoir.

‑ On va réessayer de l’appeler, annonça Murphy.

Miles accompagna les deux capitaines vers le point de télécommunications. Le téléphone sonnait déjà. À la surprise générale, on décrocha.

‑ Le privé est là, je veux lui parler.

On passa le micro à Miles.

‑ Je suis là. Comment va-t-elle ?

‑ Pour le moment, elle est encore en vie, ne me fais pas chier avec ça. C’est elle qui est responsable de tout ce bordel !

‑ Vous vouliez devenir président. Vous savez que c’est foutu, maintenant.

‑ Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne sais même pas qui je suis !

‑ Je sais, Sommers, je sais ce que vous avez fait.

‑ Ta gueule ! Pourquoi tu l’as ramenée ici ? Elle m’a dit que tu connaissais cette famille. Ils étaient quoi, pour toi ?

‑ Sommers, laissez-moi lui parler…

‑ Va chier, connard ! Tu ne parles qu’à moi. Alors ! Réponds, c’est quoi, pour toi, cette baraque ?

‑ Quelle importance, Sommers ? Cette maison, je l’ai achetée, pas encore vidée, mentit Miles. Mais vous, Sommers… Carver, Ackerman, Abercomby. Vous avez éliminé ceux qui ont trahi la mémoire de votre père, c’est ça ?

‑ Tu vas la fermer, enfoiré ?

‑ Et Simmons ? Et Andrews ?

‑ Putain, ta gueule, tu ne sais rien ! Rien du tout !

‑ Mais Turner avait tout compris. Et lui aussi, vous l’avez éliminé…

‑ Un connard de scribouillard de merde, un fouineur comme tous ceux qui font chier le monde.

‑ Ça suffit, Sommers, relâchez l’otage, tout est fini.

Sommers avait raccroché le téléphone... Les journalistes commençaient à affluer aux abords du périmètre. Les curieux aussi, des voisins réveillés par tout ce bazar, des badauds.

Murphy proposa qu’on contacte Miranda Sommers pour calmer son fils. Miles suggéra que l’idée était moins bonne qu’elle ne paraissait.

‑ Ce type est candidat à la Maison Blanche. Mais vous avez vu, il est incapable de se maîtriser sous stress. Elle risquerait d’envenimer la situation, je pense…

Evelyn n’était pas un otage, elle était une cible. Mais qui visait vraiment ? Qui avait vraiment le doigt sur la détente ?

La fenêtre s’entrouvrit, pas assez pour offrir une possibilité à un sniper. Un canon passa dans la fente. Il n’était pas visible. Un coup de feu claqua. Une Chevrolet fut touchée.

‑ Ne tirez pas ! ordonna Miles. Il y a un otage.

Le canon tira de nouveau aussitôt. Murphy s’écroula, grimaçant.

‑ Sommers, arrêtez ! lança Briggs. Dites-nous ce que vous voulez !

Le silence. Il était pesant. Il dura. Le ciel commençait à peine à s’éclaircir. Les projecteurs étaient maintenant braqués sur la fenêtre. « Le salon », pensa Miles. Si Evelyn était encore en vie, elle ne pouvait pas être dans cette pièce. Le salon était trop vaste, Sommers était occupé à la fenêtre, avec sa carabine. Il ne pouvait pas la maîtriser en même temps. Il sortit son arme et la pointa vers la fenêtre…

‑ Qu’est-ce que tu fous, Miles, intervint Briggs, tu veux la blesser ?

‑ Aucune chance, répondit froidement Miles. S’il tire, il est cuit.

Miles avait en tête les dernières paroles de Gabriel. « Faudrait pas que tes mains tremblent ». Il ne tremblait pas. Le silence, toujours. Les policiers étaient tendus. Miles ne tendait que l’oreille.

Des pas. Presque imperceptibles. Pas pour Miles. Le grincement de la porte du couloir d’entrée. Miles ajusta sa visée sur la porte principale.

Les premiers rayons du soleil perçaient la fin de la nuit, éclairaient le perron de rose. Quelqu’un essayait de manipuler la poignée de la porte. Soit Sommers était encombré de son otage, soit Evelyn était dans une situation de stress insupportable. En tout cas, Evelyn était en vie. On allait s’en rendre compte d’une minute à l’autre…

On parvint enfin à déclencher le mécanisme. La porte s’entrouvrit, quelques pouces.

‑ Personne ne tire ! ordonna Briggs.

Quelques pouces de plus. Puis un espace plus important. Miles se leva, sortit de sa cachette improvisée, de derrière la Chevrolet. Une jambe. Un pied. Une vieille tennis usée, recouverte d’un jogging trop grand. « Elle est vivante ».

Un bras glissé sous son aisselle la retenait, le canon d’un Smith & Wesson était appliqué sous son maxillaire. Miles avançait lentement vers le perron, l’arme en visée. Evelyn était sortie de la maison, Sommers se devinait à peine, caché derrière elle.

‑ N’avance plus, hurla Sommers.

Miles savait ce qui allait se passer. Nul besoin de précipiter les choses.

‑ C’est fini, Sommers. Pas besoin de faire plus de victimes. La Maison Blanche ne sera pas pour vous, vous le savez.

‑ C’était mon destin !

‑ Je sais, j’ai vu l’interview. Mais ce n’est plus la question.

‑ Quelle est la question, alors ? demanda Sommers en ajustant la pression du canon sur la mâchoire d’Evelyn Qu’est-ce qui est encore important ?

‑ Miles, dit Briggs, il va la flinguer…

‑ Laissez-là partir, Sommers, conseilla Miles.

‑ Mon père…

‑ Miles…

‑ Je sais, laissez-la partir.

‑ Il était seul…

Il colla sa joue sur celle d’Evelyn, à l’opposé de son revolver.

‑ Putain, Miles…

‑ Sommers, s’il vous plaît, lâchez-la.

‑ Quel monde pourri, ajouta-t-il en appliquant le canon sur la tempe d’Evelyn.

‑ Sommers…

‑ Un homme riche, une petite salope, une réputation ruinée.

‑ Miles… on ne peut pas bouger…

Miles échangea un regard avec Evelyn. Il savait. Elle ferma les yeux. Sommers regarda les flics impuissants.

‑ Chienne de vie…

Un coup de feu claqua. Un seul. L’étreinte se desserra, les bras de Sommers glissèrent sur le corps d’Evelyn, le canon de l’automatique de Miles fumait.

Il rangea son arme, s’approcha d’Evelyn, la retint dans son amorce de chute. Elle ouvrit enfin les yeux. Il était là, la soutenait, la regardait. Un échange de regards, du « c’est fini » au « merci », le silence.

Ils restèrent là une minute. Il la tenait. Pas un mot, pas une larme.

Les policiers s’activaient autour de la dépouille de Sommers. Le tir avait été précis. Milieu du front. Une sonnerie de téléphone retentit. Une ambulance arrivait, des secouristes commençaient à brancarder le capitaine Murphy, salement blessé.

Evelyn décolla sa joue de l’épaule de Miles.

Ses cheveux effleurèrent le menton de Miles.

Elle le regarda.

‑ Miles… J’ai quelque chose à vous dire.

‑ Miles ! appela Briggs. Amène-toi, c’est pas fini !

Elle baissa la tête dans un sourire. Puis releva les yeux vers lui.

‑ Allez-y, ça pourra attendre.

‑ Restez autant que vous voulez. je vais revenir.

Miles rejoignit la Mustang, qui démarra dans le vrombissement du V8, derrière la Lincoln de Briggs.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire FredH ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0