XXIX – Or
Depuis plus d'un an, il n'avait plus remis les pieds dans ce quartier. Près de quatre-cents jours pour essayer d'oublier cette affaire, ses conséquences dramatiques, ses enjeux, troubles, fascinants, dérangeants. La métropole s'en remettrait-elle ? Sombrerait-elle, au contraire, sous cette vague de déprime grunge qui menaçait de tout avaler ?
L'oubli... Miles avait renoncé... Et il était là, presque las, sur ce bitume qu'il avait tant usé à l'arpenter. Le néon redevint, bientôt, un point de repère, un cap, une destination... Le Blue Velvet l'avait attiré, sans qu'il s'en rende compte, comme un papillon... Il sortit les mains de ses poches. Un paquet de Pall-Mall, la dernière cigarette l'attendait. Le filtre coincé entre les lèvres, il jeta le paquet vide dans le caniveau, fouilla dans la poche gauche de son pantalon, trouva le Zippo qui éclaira tout à coup son visage d'une lueur vacillante nouvelle. Il tira une bouffée, souffla la fumée par le nez, comme un vieux dragon fatigué, salua le portier.
‑ Bonsoir, Monsieur, répondit le portier.
Il marqua un temps d’arrêt.
‑ Ça faisait longtemps.
Miles le regarda avec un léger sourire.
‑ Vous allez être surpris, compléta le portier.
Miles entra dans la boîte de jazz. Était-elle toujours là ?...
La voix, débordant de la salle du fond, l'accueillit. Elle était toujours là. La voix n'avait pas changé, gravée dans son souvenir. Mais la chanson était différente... Du rock au Blue Velvet ? Voilà une nouveauté qu'il n'attendait pas. Du rock dans sa voix ? Comment ?
La guitare emplissait le Blue Velvet d'un son que Miles ne lui connaissait pas, la basse et la batterie alourdissaient l'atmosphère du morceau qui, paradoxalement, allégeait l'ambiance habituellement feutrée de la boîte de jazz. La voix d'Evelyn reprit le pouvoir.
I am free, I breathe
No chains, no grief
The world can crumble all around
I am free, I am sound
Deep breath, silence falls…
The story continues, but the mask is gone.
Les instruments s'étaient tus, les applaudissement fournis prirent le relais, Miles commanda un whisky du Kentucky. Assis au bar, fixant son verre, il se demandait. Devait-il franchir le Rubicon ? Aller dans la salle du fond, la revoir, l'entendre mieux ? Ça ne l'aiderait pas plus à oublier... Mais le voulait-il encore ?
La voix d'Evelyn, débordant de sincérité, se fit entendre, de nouveau, sortant Miles de la torpeur de ses réflexions.
‑ Ce soir, j'aimerais dédier ce dernier morceau à quelqu'un. Une sorte d'ange gardien, qui a disparu, un jour. Où que soit cet ange gardien, j'aimerais tellement qu'il entende, ce soir...
Les premières notes, rock, énergiques, la guitare saturée, décidément, quelque chose avait changé, au Blue Velvet... quelque chose qui l'attirait... Il se leva de son tabouret de bar, se dirigea vers la lueur de la salle du fond.
I’m not afraid, I’m not cold
Since you’ve been here, somewhere untold
I walk upright, eyes to the sky
Every breath reminds me why
All the nights I thought I’d fall
You were there, silent through it all
To my angel, my guiding light
Thank you for the life, thank you for the fight
To my angel, I sing for you
And now I find you, here, in view
La salle était noire de monde, la voix d'Evelyn baignait, noyait la foule. Il l'entendait, ne pouvait la voir. Mais il se souvenait. À droite, au fond, une alcôve surélevée. Il y avait eu ses habitudes. Avec le monde qui dansait, il n'y aurait personne, là-haut... Il tenta sa chance. L'alcôve était, miraculeusement, inoccupée. La petite table et sa chaise l'attendaient.
I’ve worn masks far too long
I’ve walked between shadow and wrong
But tonight, the masks all fall
And my voice becomes the call
Every note a silent thanks
Every breath a “fearless” stance
To my angel, my guiding light
Thank you for the life, thank you for the fight
To my angel, I sing for you
And now I find you, here, in view
Il la voyait, maintenant, habitant sa chanson, la voix envoûtante, toujours, mais ce n'était pas elle. Ce n'était pas Evelyn. Pas de robe blanche soulignant la silhouette que tant d'hommes avaient fantasmé de posséder, pas de luisants cheveux blonds immaculés que tant de doigts avaient rêvé de caresser, pas de langueur dans l'interprétation. L'artiste, vêtue d'une sobre robe noire, fine, portait de longs cheveux bruns qu'il ne reconnut pas immédiatement. L'énergie qui se dégageait de cette jeune femme irradiait, contaminait la salle. Elle, serrant son micro de toutes ses forces, comme le bien le plus précieux de son histoire, vivait sa chanson, lisait les paroles derrière ses paupières, au fond de son âme.
Quelques riffs de guitare, la basse, elle ouvrit les yeux, leurs regards se captèrent immédiatement, ne se quittèrent plus. Un sourire, que seul Miles perçut, s'afficha sur ses lèvres.
To my angel, my guiding light
Thank you for the life, thank you for the fight
To my angel, I sing for you
And now I find you, here, in view
Elle referma les yeux, les instruments se calmèrent, une larme coula sur sa joue.
Thank you… Thank you…
Les instruments se turent. Les musiciens restèrent suspendus à ses lèvres. Elle reprit son souffle, fixa son regard par-delà la foule.
Thank you…
Un sourire brisa la ligne de ses lèvres, il ferma les yeux, sa tête hocha de gauche à droite. Il porta le verre à ses lèvres et le vida.
‑ Clara Simmons…

Annotations
Versions