IV - Blanche
La journée avait été pluvieuse, mais ce soir, le ciel était étoilé. L’humidité de la rue parfumait l’atmosphère d’un mélange de fraîcheur et de rance velouté, les gaz d’échappement y ajoutaient de l’épaisseur. La lumière des réverbères, comme des phares, ou des enseignes en tubes à néons se reflétaient dans les flaques, amplifiant l’impression d’immensité de la ville, un monstre qui engloutissait tout ce qui s’y trouvait.
Comme tout le monde, il avait entendu parler de ce jazz club, mais il n’y avait jamais mis les pieds. Cette musique, originaire du sud des États-Unis, ne lui était pas inconnue. Sa mère avait été admiratrice de ce rythme, du son de ces instruments, de ces voix, de cette histoire américaine. Sa collection de disques lui avait permis d’entretenir sa mémoire. Elle qui avait tragiquement disparu, assassinée, le soir du 22 Novembre 1963, une date traumatisante pour tout un peuple, et encore plus pour lui et son père. Une mère qui avait tant aimé le jazz, qu’elle avait prénommé son enfant, Miles.
Aujourd’hui, Miles avait été engagé par une dame de la grande bourgeoisie dont l’époux n’était pas rentré à la maison depuis plusieurs jours. Sur les conseils de sa cliente, le détective privé allait démarrer son enquête ici. Il avait bien senti que la sexagénaire ne portait pas le Blue Velvet dans son cœur. Et c’était un euphémisme. Elle était persuadée que son époux était tombé sous le charme de cette « garce en robe blanche » qui s’y produisait, et dont tout le monde parlait. Il était de notoriété publique que bien des couples avaient été détruits aux abords de cet établissement, ce « lupanar hanté par des croqueuses d’hommes, une en particulier ».
Miles tira de sa poche un paquet de Pall-Mall, en sortit une tige, qu’il coinça entre ses lèvres. La main rangea le paquet de clopes et fouilla la poche pour y trouver le Zippo. Il aspira une bouffée, la fumée ressortit par les narines, tandis qu’il cherchait l’inspiration devant le néon, de l’autre côté de la chaussée, où se succédaient les limousines et les voitures de maître.
Un feu de circulation passé au rouge, au bout de la rue, lui offrit une opportunité de traverser. Le portier le dévisagea. Il lui rendit son regard.
— Alors, chef, la soirée est bonne, on dirait…
— Comme chaque jour, sauf le jeudi, Monsieur.
— Jour de fermeture ?
— Précisément, Monsieur.
— Tout le monde vient en Cadillac, ici ?
— Pas Monsieur. Je vois que Monsieur est à pied.
Miles comprit dans cette dernière phrase que, si High Society que pouvait être le public, il ne semblait pas y avoir de dress code rédhibitoire. Même en jean usé et blouson de cuir, il serait autorisé à entrer.
— Je vous raconterait la soirée, chef.
— Ce ne sera pas nécessaire, Monsieur.
Miles monta sur la première marche de l’entrée, puis se retourna vers le portier, une photo à la main, tout juste tirée de la poche intérieure de son blouson.
— Dites-moi, chef, vous savez si mon père est un habitué de cette boîte ? Vous l’avez déjà vu, ici ?
Sans même regarder le cliché du mari recherché, posant avec son épouse, que lui tendait Miles, le portier, toujours aussi poliment, répondit simplement.
— Je ne suis pas habilité à évoquer la clientèle avec la clientèle, Monsieur.
Une espèce de brouhaha feutré accueillit Miles. Les volutes de fumée, quelques tintements de verres, la musique, cette voix, étrange. Si le mari de sa cliente était un habitué du lieu, comme elle semblait le savoir, alors c’était sûrement pour fuir l’atmosphère aseptisé de sa maison bourgeoise, en banlieue est de la ville. Là-bas, tout était clair, propre, rangé, figé, étouffant. Ici, pas de photo de mariage, pas de bouquet de fleurs séchées, pas de napperon en dentelle sur des tablettes vernies, pas de femme de ménage de cinquante ans en robe et tablier dentelé impeccables. Ici, il faisait sombre, les serveuses n’avaient pas plus de vingt-cinq ans, étaient souriantes, portaient pantalon à pinces noir et chemisier rouge mettant en valeur leur silhouette.
Miles s’approcha du bar, la photo à la main. Il s’adressa au barman.
— Salut ! Four Roses.
— Kentucky… L’une des rares distilleries américaines à avoir continué à produire pendant la Prohibition...
— Je cherche mon père. On m’a dit qu’il venait ici régulièrement.
— Ce sont vos parents, ça ? Vous ne ressemblez ni à l’un, ni à l’autre… répondit le barman, méfiant.
— J’ai été adopté.
— Vous êtes flic ?
— Vous trouvez que j’ai l’air d’un flic ?
— Alors comme ça, c’est votre père ? Alors vous êtes le cousin du futur marié ?
— Je n’ai plus de contact avec mes cousins… Vous l’avez vu, donc ?
— Ouais, mais il ne viendra plus, ici… Comme j’ai dit à votre cousin, c’était sa dernière soirée, la semaine dernière…
— Oubliez le cousin… Il est venu souvent ?
— Chaque jour depuis un mois, un mois et demi.
— Sauf le jeudi, hein ?
— Sauf le jeudi…
— Dites, ça gueule toujours autant dans ce rade ?
— Qu’est-ce que vous voulez ? Toutes les chanteuses n’ont pas le talent d’Evelyn…
— Et, c’est qui, Evelyn ?
— Allez dans la salle du fond, trouvez-vous une chaise, et attendez une petite demi-heure. Et vous saurez qui est Evelyn.
Miles tourna la tête vers la salle du fond et grimaça.
— J’aime bien votre conversation. J’irai là-bas tout à l’heure.
— Comme vous voulez, mais, tout à l’heure, vous n’aurez plus de place…
Miles se dirigea à contrecœur vers la salle du fond. Cette mauvaise interprétation jazzie d’un tube de Bobby Vinton faisait presque saigner ses oreilles. Une alcôve, sur la droite, surplombant légèrement la salle, attira son attention. La table était inoccupée. « Pas pour longtemps », se dit-il.
L’une des demi-heures les plus longues de la vie de Miles s’écoula, pendant laquelle la chanteuse réinventa, avec un mauvais goût certain, en version jazz, quelques tubes des années 1980, de Culture Club à Alphaville, de Duran Duran à Kim Wilde.
La salle s’était remplie petit à petit. Le barman avait raison, il n’y eut bientôt plus de place. Les costumes trois pièces s’étaient multipliés, jusque dans les moindres recoins de la salle. Les lumières s’éteignirent, les premières notes se firent entendre. Puis La Voix.
She sings low like she’s reading my spine
Every note feels a little too mine
White dress glowing under blue light
Like she’s already seen my last night
I’ve bought silence, I’ve bought respect
But the way she looks at me— I’m in debt
She doesn’t ask, she doesn’t bend
She just smiles like she knows the end
Un frisson parcourut l’assistance, Miles le perçut immédiatement, alors que le brouhaha avait cessé dès les premiers couplets.
I tell myself I’m in control
But she’s inside my pulse, my skull
She knows my name
I never said it out loud
She knows my shame
I feel it when she’s not around
I swear she’s not even looking at me
Still my hands are shaking in my seat
She doesn’t touch, she doesn’t claim
But God…
She knows my name
Les projecteurs s’étaient rallumés, une lumière tamisée jouait avec les ombres sur la silhouette et le visage de l’artiste. L’assistance écoutait religieusement, absorbée par cette apparition presque divine.
I’ve met women dressed like desire
But none of them ever sparked this fire
She don’t want favors, she don’t want keys
She don’t need nothing from men like me
The room goes quiet when she breathes
Like something’s listening underneath
I laugh it off, order another drink
But I don’t like the way the mirrors blink
« Voilà donc la fameuse garce en robe blanche », se dit Miles. Il commençait à comprendre le point de vue de sa cliente. Tous les hommes qu’il surplombait étaient hypnotisés.
There’s a sound behind every song
Like footsteps counting all night long
She knows my name
I feel it carved into the tune
She knows my game
And I think she wants me doomed
I say I’ll leave, I say I’m fine
But I’m still here every night
She doesn’t chase, she doesn’t stay
She just sings…
And I decay
Evelyn était une Gorgone, La Méduse sans les serpents. Ils restaient pétrifiés dès qu’ils croisaient son regard. De trente à soixante-dix ans, ils étaient tous des petits garçons, tel que Miles les voyait.
Men like me don’t disappear
We own the rooms, we buy the fear
But lately I don’t sleep alone
I hear her voice inside my phone
No missed calls, no trace, no proof
Still her shadow’s on my roof
She smiled tonight…
I think that was goodbye.
She knows my name
I feel it slipping from my mouth
She knows my face
Like she’s already written me out
If they ask where I went wrong
Tell them I just heard a song
Soft as velvet, dark as blame
And she…
She knew my name
Blue Velvet’s closing
Lights go low
If she’s not guilty
Then why do I feel…
Like I won’t make it home?
La lumière s’éteignit de nouveau, les applaudissements des cols blancs envahirent la salle, en contre bas, Miles comprenait maintenant le ressentiment de sa cliente, face au Blue Velvet. Elle y avait peut-être perdu son époux.

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