X - Ambre

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Comme chaque soir, Evelyn, en prenant le relais de la chanteuse qui la précédait, changeait l’ambiance de la boîte de jazz. Comme chaque soir, les chaises vides se remplissaient à l’approche de la seconde partie de soirée. Ses admirateurs l’attendaient, comme chaque soir, sauf le jeudi.


Je penche la tête, je souris trop

Ils pensent que c’est cadeau

Chaque mot est calcul, chaque geste un écho

Je laisse deviner ce qu’ils veulent croire

Les musiciens reprenaient leur rythme doux d’un jazz de haut niveau. La voix, chaude, et grave, marquait de son empreinte la soirée des puissants, les désarmait.


Ils approchent, fiers de leurs chaînes

Mais je fais danser leurs peurs

Un frisson ici, un murmure là

Et je garde mes mains propres

Elle attirait la lumière des projecteurs, qu’elle renvoyait, telle une étoile, vers l’assistance. Les chansons, que le public connaissait par cœur, se succédaient.


Je ne touche rien

Je ne donne rien

Juste un souffle,

Et le reste m’appartient

Ils ne pouvaient détacher leur regard. Elle l’avait repéré, dans l’alcôve. Une fois encore, il avait dû arriver plus tôt que tout le monde. Cette table était la mieux située de l’établissement, elle le savait, il l’avait découvert. Elle n’échapperait pas au regard de quiconque s’y trouverait, il avait une vue d’ensemble parfaite.

Jeu de pouvoir, je tire les fils

Je fais tourner la pièce, je choisis les profils

Ils veulent comprendre, je laisse le doute

Je ris dans l’ombre, ils tombent sans route

Le temps de la pause arriva. Elle marcha lentement à travers la salle, laissant rêver, puis désespérer les quidams les plus importants de la ville, ceux qui étaient venus pour elle. Elle allait le rejoindre.

— Vous avez retrouvé votre père ?

— Ce n’est pas mon père.

Evelyn tira la chaise et s’installa. Miles lui alluma une cigarette.

— Alors le barman doit être un menteur, reprit-elle dans un souffle de fumée.

— On peut dire ça comme ça.

— On peut le dire autrement ?

— Aussi…

Elle le fixa un instant.

— Vous vous méfiez des gens.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Vous parlez peu… ici, les hommes parlent beaucoup…

Elle marqua une pause.

— … en particulier avec moi

— J’ai trop parlé, par le passé.

Elle esquissa un sourire. Pas moqueur. Presque curieux.

— Qui êtes-vous, Monsieur « qui a trop parlé » ?

— Miles.

— Comme Miles Davis ?

— Quelque chose comme ça.

Elle se leva, lentement, comme appelée ailleurs, comme retenue ici. La robe blanche était tournée vers la scène. Le regard, lui, resta accroché une seconde de trop à Miles. Juste une seconde. Une éternité.

Une lueur subtile. Une main, des doigts tendus, comme si…

Un geste inachevé.

Miles porta une cigarette à ses lèvres, l’alluma. La flamme éclaira furtivement son visage.

— Eh bien M. « Quelque chose comme ça », si vous parlez peu, moi, je dois chanter beaucoup...

Ces derniers mots s’étaient perdus dans l’obscurité et la fumée - dans le bourdonnement ambiant qui diminuait. Le pianiste reprenait sa place. Le batteur, ses baguettes. Le bassiste cajolait sa contrebasse. Le trombone souffla quelques notes, elle revenait.

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