XV – Deep Purple
Samedi soir. Elle illuminait la scène de sa présence. Elle enchantait la salle de son aura.
No headlines, no final scene
Just empty rooms kept clean, kept clean
They folded dreams like wedding lace
And vanished slow without a trace
Listen close, the night still hums
With all the words that never come
This is a requiem for the unseen
For the almost-girls, the in-betweens
For the ones who lived, for the ones who stayed
But left themselves along the way
Sing it low, don’t wake the room
Some wounds don’t bleed, they bloom
This is a requiem, soft and slow
For the souls we’ll never know
Miles s’était habitué à voir ces mâles dominants réduits à se comporter tantôt comme des ânes, tantôt comme des agneaux. Une ombre rouge et noire se tenait à proximité de sa table. Il leva les yeux vers la serveuse.
‑ Four Roses, s’il vous plaît.
‑ Quelqu’un vous demande, au téléphone.
‑ . ?.
‑ Derrière le bar, entre les toilettes et l’entrée.
Se levant, il lui désigna son verre vide de l’index. Elle le déposa sur son plateau et le regarda quitter la salle.
Miles chopa le combiné et se signala.
‑ Miles ? Turner. Vous aviez raison, votre client…
‑ Je sais, coupa Miles.
‑ C’est du lourd. Vous auriez intérêt à ralentir sur le whisky, et la clope. Faudrait pas que vos mains se mettent à trembler… Et, Evelyn, elle n’est pas…
La ligne fut coupée brutalement, ne laissant pas Gabriel finir sa phrase.
‑ Turner ! Turner ? Turner !
Turner ne répondait pas, seul le sifflement du téléphone dans le vide renvoyait son écho à Miles.
Absorbé dans ses pensées, ce coup de fil interrompu, il retournait vers la salle du fond, où l’attirait la voix d’Evelyn. Evelyn… « Evelyn n’est pas… ». Il heurta distraitement l’épaule d’un des habitués en trois pièces, particulièrement bien rasé, pour une heure si tardive… Qui se rasait pour venir écouter du jazz, le soir, dans une boîte aussi sombre ?
This is a requiem for the unseen
For the cracked porcelain queens
For the ones who screamed inside their heads
While lying next to living dead
Dans l’alcôve, un verre de whisky, plein, l’attendait. « Ralentir sur le whisky… ». L’orchestre libéra Evelyn qui prit sa pause. Elle attrapa la flûte de champagne qu’on lui tendait, sans même regarder son admirateur, et se dirigea vers Miles.
‑ Votre nouvel ami n’est pas avec vous…
Il s’alluma une Pall-Mall. Qu’il déposa aussitôt dans le cendrier.
‑ Il ne viendra plus, je pense.
‑ M. Gratte Papier ne va plus gratter de papier.
La clope se consumait doucement.
‑ Turner.
‑ …
‑ Gabriel Cornelius Turner.
‑ …
‑ Oh putain!...
Il leva enfin les yeux vers elle.
‑ Vos clients…
‑ Les clients du bar.
‑ Vos… admirateurs ?
‑ Va pour admirateurs.
‑ Ils se tiennent bien, je veux dire, quand vous les voyez de plus près ?
Il avait piqué sa curiosité.
‑ Je ne les vois jamais de si près…
‑ Qui, alors ?
‑ Les chanteuses, les serveuses, les quelques professionnelles, là…
‑ Je dois savoir. Comment ils sont.
‑ Je vous en envoie une ?
La clope n’était plus que cendres et filtre. L’orchestre ne jouait plus.
‑ Vous voulez bien chanter encore ?
‑ Pour monsieur « Quelque Chose comme ça », avec plaisir…
‑ Pour vous.
Elle se leva, intriguée, se dirigea vers la scène. Elle glissa, au passage, un mot à l’oreille d’une des « professionnelles » qui se dirigea, à son tour, sans se faire prier, vers l’alcôve.
La scène s’éclaira de nouveau, Evelyn s’approcha d’un musicien, lui murmura quelque chose à l’oreille. La musique reprit, Evelyn la mit en valeur, pour le plus grand plaisir des hommes qui étaient restés.
I don’t choose faces, I choose patterns
The way they speak, the way they matter
Too loud, too safe, too sure they’ll stay
Men who think the night’s a game
I don’t hear prayers, I hear noise
Old excuses dressed as choice
They all say love, they all say right
They all say “I’d never”…
At night
Tandis qu’Evelyn captivait son public, la femme en tenue sombre, fatale, s’installa à la table de Miles. Ils se dévisagèrent, quelques secondes, sans dire un mot.
‑ Je pense que je suis un peu chère, pour toi, mon grand…
‑ Ça tombe bien.
La réponse de Miles l’ébranla. Son masque de chasseresse tomba.
‑ T’es un flic, ou quoi ? demanda-t-elle dans un mouvement de retrait.
‑ Pourquoi tout le monde croit que je suis un flic ? Rasseyez-vous, s’il vous plaît.
‑ Tu veux quoi ?
‑ Vos clients, comment sont-ils, en privé ?
‑ OK, t’es pas un flic… t’es un pervers ?
‑ Je m’inquiète, c’est tout…
‑ Pour elle ?
Miles tourna la tête, en silence, vers la scène.
You call it fate, you call it chance
I call it balance with dirty hands
Someone has to close the door
When apologies are just décor
Someone has to end the night
When power still thinks it’s right
I don’t need thanks, I don’t need praise
I leave no notes, I leave no names
If justice sleeps, if God ignores
Someone has to close the door
‑ OK. Alors imagine, on est en fin de journée. Ces types bossent dur. Ils ont besoin de se détendre, mais la douche ne suffit pas…
‑ Ils se détendent avec vous, ou vos copines…
‑ Oh, je ne suis pas dupe. Je sais que c’est sur elle, qu’ils fantasment. On le sait toutes. Mais elle ne va jamais plus loin que la flûte de champagne. Et nous, on est là pour finir le boulot.
Miles sortit de son inquiétude, presque désabusé, de nouveau.
‑ Ils vous paient bien, au moins ?
‑ Y’a intérêt ! Déjà qu’ils ont toujours la barbe de la journée, c’est irritant, sur la peau ! En plus, avec ce qu’ils consomment, ils sentent la barrique à plein nez… au fond, c’est sûrement elle qui a raison…
Ils arrivent seuls, bien habillés
Des voix sûres, des passés rangés
Ils me parlent bas, comme à confesse
Mais ne demandent jamais la messe
Ils disent pouvoir, ils disent réseau
Ils disent toujours qu’ils savent dire non
Je chante lent, je chante vrai
Ils me regardent comme un secret
Je ne promets rien
Je ne retiens pas
Je laisse la nuit
Faire ce qu’elle a
Il y a des hommes qui ne rentrent pas
Après minuit, après ma voix
Des hommes droits, des hommes certains
Qui perdent leur nom en chemin
Miles venait de sentir un frisson lui parcourir l’échine. Il sortit un billet de cinquante dollars pour le temps qu’il avait passé avec elle et lui donna congé. Il savait qu’il dénotait, au milieu de ce beau monde. Mais quelqu’un, maintenant, lui semblait encore moins assorti au décor. Trop net. Trop lisse. Un visage qui ne portait pas la fatigue du jour. Un homme qui n’était pas venu se détendre. Un homme qu’il avait heurté, par hasard, quelques minutes plus tôt.

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