XVII – Bleu pétrole
Elle chantait, illuminant la salle, depuis son piédestal. Sa seule présence suffisait à leur bonheur. Mais en plus, elle chantait. Plus rien, plus personne n’existait, ni pour eux, ni pour elle. Ni pour elle ?
Lui, était là, elle le savait, il lui avait demandé de retourner chanter. Et il l’observait, elle le savait, mais pas comme eux, les autres, ces importants quidams, des anonymes parmi les plus influents de la ville. Non, lui, c’était autre chose. Il ne la regardait pas, il l’observait. Autre chose…
Une serveuse lui apporta un verre estampillé Jack Daniels. Pourquoi ? Il ne buvait que du Four Roses. La remarque du barman lui revint à l’esprit : « Kentucky… L’une des rares distilleries américaines à avoir continué à produire pendant la Prohibition... ».
Miles capta le regard de la serveuse.
‑ Je suis désolée, il m’a dit qu’il n’avait plus de Four Roses.
‑ OK…
‑ Au fait, on vous demande au téléphone.
Miles se leva, jeta un coup d’œil vers la scène, elle chantait toujours. Dans la salle, chacun était à sa place, pitoyable. Et le vilain petit canard, si propre sur lui, si bien rasé ? Eh bien, il ne semblait pas être resté.
Miles se dirigea vers le téléphone. Au bar, deux gars essayaient vainement de faire du gringue à la fille en rouge qui essuyait les verres et servait ses clients. « Un autre monde... » pensa Miles.
Entre les toilettes et l’entrée, le téléphone mural était raccroché. Un type éméché, vêtu d’un pantalon en jean et d’une veste assortie, allait pisser, il bouscula Miles de l’épaule et s’excusa dans des relents de bière. « Sûrement pas un habitué de la salle du fond » conjectura Miles.
Il reprit le chemin de son alcôve. Le barman avait repris sa place, se posta devant lui.
‑ Qu’est-ce que vous lui voulez ? demanda le barman.
‑ Laissez-moi passer.
‑ Je vous ai vu, depuis le temps que vous venez ici…
La chanson était finie, la voix ne reprenait pas.
‑ S’il vous plaît, laissez-moi passer.
‑ Evelyn ne vous appartient pas !
La voix ne chantait toujours pas.
‑ Ne faites pas ça !
‑ Pas quoi ? Vous devriez partir. Laissez-la tranquille.
Le barman venait de commettre une erreur, en pointant son index sur le blouson de Miles.
Miles était passé. Il était dans la salle du fond. Il avait gravi les trois marches de l’alcôve. Evelyn n’était plus sur scène, elle n’était plus nulle part. Les conversations allaient de nouveau bon train. Miles s’en retourna vers le bar.
‑ C’est trop tard, lui lança le barman qui tenait son index endolori dans le creux de sa main.
‑ Pourquoi ?
‑ Elle est partie, sourit le barman.
‑ Quand ?
‑ Il y a deux minutes, jubila le barman.
‑ Pauvre con !
Miles sortit du club, longea le bâtiment, bifurqua dans la ruelle attenante. Un costume noir, debout, penché entre deux bennes à ordures. Un cri étouffé. Miles héla l’homme au costume qui le dévisagea une seconde. Très propre, « Pas un poil qui dépasse » remarqua Miles.
L’homme, effrayé par cet imprévu, se redressa et prit ses jambes à son cou, parti dans la direction opposée. Miles ne le suivit que du regard. Evelyn était là, recroquevillée dans un long manteau noir qui ne laissait paraître que quelques centimètres carrés de sa robe blanche.
L’homme courait toujours, arriva au bout de la ruelle. Dans un son de klaxon et de crissements de pneus, une fourgonnette l’effaça.
Miles se pencha, aida Evelyn à se relever. La chanteuse avait les jambes qui tremblaient. Ils échangèrent un regard. Un regard qui disait « Merci ». Un regard qui disait « C’est fini, je vous tiens. Je ne laisserai plus rien vous arriver ». Un regard qui ne jouait pas un rôle. Un échange - pas un verre, pas une cigarette - un simple regard.
Elle s’appuya sur la main que Miles lui offrait. Son visage semblait ne pas croire ce qu’elle venait de vivre. Tout son corps tremblait maintenant. Miles l’aida à marcher jusqu’à l’entrée du Blue Velvet. Le portier leur ouvrit la porte. « C’est la première fois qu’il quitte son trottoir », songea Miles.
Miles installa Evelyn sur un tabouret, au bar. Le barman arriva, furieux, vers eux.
‑ Fermez-là, menaça Miles, et veillez à ce qu’il ne lui arrive rien avant que je ne revienne, si vous tenez à vos autres doigts. Pigé ?
Le barman acquiesça, penaud, chérissant son index. Miles ressortit du Blue Velvet, glissa un mot à l’oreille du portier, qui entra aussitôt dans l’établissement.
Une dizaine de minutes venait de s’écouler. La porte d’entrée du Blue Velvet s’ouvrit, le portier aidait Evelyn à marcher jusque sur le trottoir. Une vieille Mustang Mach 1 modèle 1969 bleue au capot noir se gara devant eux. Le portier aida Evelyn à s’installer, fit un signe de tête à Miles, qui le lui rendit, reconnaissant.

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