XXI – Sépia
La Mustang avait toujours les phares allumés, mais les premiers rayons du matin éclairaient la ville. Devant les bureaux de Jazz Magazine, une place, le long du trottoir, attendait que le « Poney car » vienne l’occuper.
Miles s’adressa à l’hôtesse de l’accueil, une quinquagénaire trop maquillée, trop oxygénée, un t-shirt moulant trop serré, une jupe trop courte, une voix trop nasillarde.
- Bonjour mademoiselle ; Turner, j’ai besoin de lui parler.
- Qui ça ?
- Gabriel Cornelius Turner.
- Connais pas, répondit l’hôtesse.
- Ça va, je sais qu’il écrit pour votre magazine.
Elle se pencha en avant, lui fit un clin d’œil et murmura.
- Je n’ai pas le droit de mettre des inconnus en contact avec nos journalistes, mais il n’est pas encore arrivé, là…
- Et il arrive quand ? demanda Miles, un sourire au coin des lèvres.
- Vous pouvez essayer au Tribune, chéri, il fait des piges pour eux, aussi, confia-t-elle.
‑ Que ferait le monde sans des femmes telles que vous ? flatta Miles lui rendant son clin d’œil.
‑ La question, chéri, c’est, qu’est-ce qu’un beau gars comme vous a affaire avec Gabriel ?
‑ Je crains que ce ne soit confidentiel, ma chère…
‑ Pourquoi les beaux gars ne me confient jamais leurs secrets ?
‑ Peut-être qu’ils ne vous rencontrent pas au bon endroit… C’est vrai, que fait une charmante jeune fille comme vous dans un endroit pareil ?
‑ Flatteur, va ! … Je suis comme tout le monde, j’ai un loyer à payer. Mais essayez quand même le Tribune…
Miles prit congé sur un dernier clin d’œil, il ne se retourna pas mais sentait qu’elle ne le quittait pas des yeux. Le moteur V8 de la Mustang se fit entendre, le coupé reprit la route.
L’accueil au Tribune fut moins chaleureux. Mais le résultat fut le même. Gabriel n’était pas là non plus. Miles dut insister pour obtenir son adresse, en particulier à cette heure matinale, alors que les personnes capables de le renseigner n’avaient pas encore embauché. Une pigiste lui avait secrètement donné l’information. Elle avait prévu de passer la soirée avec Gabriel, mais il n’avait pas donné signe de vie. Inquiète, elle lui confia la clé de l’appartement.
Il faisait sombre, Gabriel Turner n’était pas chez lui. Miles trouva l’interrupteur. Le spectacle qui s’offrit à lui l’impressionna. Des coupures de journaux, des notes sur des feuilles volantes, des photographies, des visages, Michael Sommers Sr., Michael Sommers Jr., James Andrews, Jordan Carver, William Ackerman, John Abercomby… Evelyn… Miles, plus jeune… Gabriel, en uniforme…
Et des gros titres. « Un ancien procureur fait un infarctus dans sa voiture », « Chute de cheval mortelle pour un juge en retraite », « Une erreur fatale coûte la vie à un businessman » …
Miles survolait les articles, s’arrêtant sur quelques paragraphes, surlignés, mis en évidence.
Le Tribune, dix-neuf octobre 1992 : « L’ancien procureur Carver, célèbre pour avoir, peu après sa nomination, appuyé la réhabilitation d’un jeune policier mis en cause dans la mort de l’homme d’affaire Michael Sommers, a été retrouvé dans sa voiture, vraisemblablement victime d’une crise cardiaque. Plusieurs témoins affirment avoir passé une partie de la soirée avec lui au Blue Velvet, le célèbre club de jazz huppé, à proximité duquel était garée la limousine de Carver. »
Vingt octobre 1993, même journal : « Le corps retrouvé en forêt serait celui de l’ancien juge, William Ackerman, vraisemblablement victime d’une chute de cheval. Sans nouvelles de son mari, il y a deux jours, son épouse a alerté les autorités quand elle a vu le cheval revenir seul à l’écurie. Une enquête est ouverte pour déterminer les circonstances exactes de la mort de celui, si son identité est confirmée, qui a déjugé son prédécesseur dans le cadre de l’affaire Michael Sommers, actant la réhabilitation du policier auteur du coup de feu fatal à l’homme d’affaire. Fidèle client, depuis sa retraite, du club de jazz, Le Blue Velvet, William Ackerman avait fait reparler de lui lors d’un débat houleux avec Michael Sommers Jr… »
1994, le Tribune, toujours : « John Abercomby, l’associé du défunt homme d’affaire Michael Sommers, avait augmenté sa fortune de manière exponentielle après avoir racheté les parts de feu son associé. La valeur de celles-ci avait dramatiquement chuté avec les révélations sur le mari violent qu’était en réalité Michael Sommers. Abercomby avait pu redresser la situation de façon spectaculaire en quelques mois seulement, tournant le dos à la mémoire de son ancien associé. Habitué des soirées festives du Blue Velvet, victime d’une surdose accidentelle de médicaments, John Abercomby est décédé le dix-huit octobre dernier. Son infirmière fait l’objet d’une enquête pour homicide involontaire. »
Un article plus récent évoquait la disparition du mari de sa cliente, James Andrews. La biographie d’Andrews mentionnait, lui aussi, le Blue Velvet, ainsi qu’un autre nom qui, pour une raison encore floue, n’était pas inconnue à Miles, Pat Simmons. Un nom qui lui semblait surgir d’outre-tombe, lié à l’affaire Sommers Sr, que tous les flics - ou ceux qui l’avaient été - connaissaient. Un tycoon déchu habitué, de son vivant, aux unes des magazines people ou économiques, tombé de son piédestal quand sa vraie nature avait été révélée au grand public.
Une petite fiche cartonnée manuscrite, rose, bien visible, mentionnait une sorte de drogue aux vertus très particulières. Le produit ne restait pas longtemps dans l’organisme, rapidement évacué par sudation du junky dont l’épuisement induit le menait inexorablement à la crise cardiaque. « Pas très intéressant, comme drogue, se dit Miles. Ça ne facilite pas la fidélisation de la clientèle… »
Un pan de mur entier était couvert de ces articles punaisés, des notes écrites par Gabriel, des photos découpées dans des journaux ou des magazines. Au centre du mur, de cet enchevêtrement d’informations, le Blue Velvet, symbolisé par le portrait d’Evelyn. A côté du cliché, une autre fichette rose, plus récente, interrogeait : « Lien PS ? »

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