Chapitre 1 : L'appel du gouffre
Le paysage défile, une succession floue de champs et de forêts sous un ciel bleu de début de matin. Rufus fixe son reflet dans la vitre du train, un visage qu'il reconnaît à peine, marqué par des cernes causés par le stress de son travail et d'un deuil qu'il n'arrive pas à effacer. La scène lui revient, aussi nette que la cicatrice laissée par la nouvelle.
À peine quelques jours plus tôt, à des milliers de kilomètres de ce train, le soleil commence à percer le brouillard sur la baie de San Francisco. Il est aux alentours de deux heures de l'après-midi, et l'odeur du papier et du café froid flotte dans son petit appartement. Il révise pour un examen avec Eva, une camarade de classe. La ville est son rêve, un tourbillon d'ambition qu'il a choisi. Le téléphone, posé négligemment sur une pile de livres, sonne. Un numéro inconnu s'affiche : l'indicatif de son village.
— Allô ? dit-il, la voix fatiguée.
La réponse est un coup de massue. Ce n'est pas son père, mais la voix impersonnelle d'une infirmière de l'hôpital local, clinique et sans emphase. Elle n'a besoin que de deux phrases pour balayer l'édifice de sa nouvelle vie :
— Votre mère est décédée des suites de sa maladie, nous n'avons pu rien faire.
Le combiné s'échappe de sa main et s'écrase sur le parquet, le bruit du plastique résonnant comme un tir. Rufus comprend alors que la douleur n'est pas un flot lent, mais une onde de choc. Il s'écroule sur ses genoux, ses mains s'agrippant au bois froid du plancher. Le hurlement qui sort de sa gorge est celui de l'enfant qui a fui et qui réalise qu'il n'y a plus de refuge. Un hurlement si primaire qu'il ne peut être entendu dans le bruit constant de la métropole.
Eva, qui est en train de ranger ses notes, se fige. Elle ne pose aucune question, ne dit rien. Elle le voit seulement s'effondrer et, dans un élan de pure humanité, elle se précipite. Elle n'est qu'une camarade, le lien le plus ténu dans sa vie d'adulte, mais elle l'entoure de ses bras et le serre fort contre elle. Sa chaleur est un point d'ancrage contre le froid du vide qui vient de s'ouvrir. Il s'agrippe à elle, pleure, hurle, la douleur de l'adulte et la peur de l'enfant se mélangeant. Le deuil le saisit dans le lieu qu'il a choisi pour sa réussite, au milieu des livres et des ambitions qui ont pris la place de sa famille. Il a quitté cet endroit pour trouver sa propre voie, loin des traditions familiales, mais aujourd'hui, il y retourne, vaincu et lourd de tristesse.
Le mouvement du train est comme une berceuse mécanique qui le ramène, kilomètre après kilomètre, vers l'endroit qu'il a quitté des années auparavant, son village natal. Chaque secousse sur les rails est comme un rappel de la raison de son retour. Les mots du médecin résonnent encore dans sa tête. Une phrase clinique pour une douleur immense.
Un sifflement strident déchire l'air et les freins du train grincent contre l'acier, le ramenant brutalement au présent. L'odeur du café de San Francisco s'évapore, remplacée par celle de la poussière et du velours usé des sièges. Rufus cligne des yeux. À travers la vitre, le paysage de son enfance ne défile plus ; Le train finit par s'immobiliser dans un soupir de vapeur de métal. Sur le quai de la gare, la foule s'agitait, mais il ne voyait qu'elle. Elle se tenait là, un peu à l'écart, les mains enfoncées dans les poches d'un grand manteau sombre. Elle paraissait plus petite que dans ses souvenirs, presque fragile sous la lumière crue des néons, mais sa posture gardait cette dignité tranquille qui l'avait toujours caractérisée. C’est ici que tout recommence.
Son étreinte est brève, mais chaleureuse. Elle a changé, ses cheveux sont plus longs, mais ses yeux ont toujours cette étincelle qu'il n'a jamais oubliée.
— Où est mon père ? demande Rufus, sa voix un peu rauque.
— Il n'a pas pu venir, il doit s'occuper de plusieurs choses qu'il ne peut pas reporter, répond-elle, son regard empli de non-dits. Viens, prends ta valise, je te ramène.
En montant dans la voiture, Rufus se sent à la fois étranger et étrangement à sa place, comme s'il rentrait à la maison après un très long voyage. Il ne se doute pas que le véritable voyage ne fait que commencer. Il remarque que des visages familiers, qu'il reconnaît à peine, le dévisagent. Tout le monde sait, bien sûr. Dans un petit village, les secrets n'existent pas. Le chagrin encore moins.
Le silence dans la voiture de Camille est pesant. Il est plus lourd que celui du train, car il est chargé des secrets qu'il sent planer autour de lui. Rufus observe les paysages familiers, dévoré par la nostalgie. “ Valombré ”. Le nom du village semble se déformer dans sa tête, comme une blague amère. Il y est revenu, et l'accueil des villageois ces visages autrefois familiers est désormais une succession de regards pesants, où la pitié se dispute à l'hostilité. Camille, le regard fixé sur la route, rompt le silence.
— Alors, cette vie à la ville... ça te plaît ?
La question est simple, mais son ton est empreint d'une sincère curiosité.
— C'est bien, répond Rufus d'une voix fatiguée. J'y passe beaucoup de temps.
— Ton père disait que tu travailles sans cesse, reprend Camille. C'est le prix à payer pour réussir, j'imagine.
Rufus laisse échapper un rire bref et amer.
— Réussir...
— Et ta vie, là-bas ? demande-t-elle doucement. As-tu eu le temps de rencontrer des gens, une femme peut-être ?
— J'étais trop occupé, répond-il en regardant par la fenêtre. La vie est différente...
Camille ne répond pas tout de suite, laissant le moteur et le bruit des pneus sur le bitume remplir le vide.
— J'espère que tu retrouveras un peu de paix ici, murmure-t-elle finalement. Il est grand temps.
Le reste du trajet se fait en silence, un silence lourd et pesant, mais un peu moins froid qu'auparavant. Camille se gare devant la maison familiale. Une bâtisse solide en pierres grises, entourée d'un jardin à l'abandon. Rufus sent son cœur se serrer. La maison a vieilli, comme s'il s'était passé plus de temps que les cinq années qu'il a passées loin d'ici. Il pousse la porte, qui émet un grincement plaintif, et l'odeur du temps figé l'accueille. Une odeur de cire, de vieux livres et de tristesse.
Son père, Dan, est assis dans le salon, une tasse de thé vide posée sur la table basse. Il tient dans ses mains une photo de sa femme, le regard perdu dans le vide. Il lève les yeux, et quand il voit son fils, un soupir s'échappe de ses lèvres. Il dépose la photo sur la table à côté de lui, se lève et, sans un mot, marche vers Rufus.
— Mon garçon... chuchote-t-il, la voix brisée par le chagrin.
Son étreinte est serrée, presque désespérée. Rufus sent les larmes de son père couler sur son épaule. C'est un mélange de tristesse pour sa mère, mais aussi de soulagement de retrouver son fils après tant de temps.
— Je suis là, papa, murmure Rufus en le serrant à son tour.
Le père de Rufus se laisse aller à l'étreinte, et c'est comme si des années de chagrin s'écroulaient en larmes silencieuses.
— C'est si bon de te revoir, mon fils, chuchote-t-il d'une voix tremblante. Ta chambre est toujours disponible et attendait ton retour.
Pour éviter la surcharge d'émotion, Rufus prend sa valise et se dirige vers son ancienne chambre. Mais il y a une sorte de poids qui plane dans toute la maison, un échange de regards non-dits entre Camille et Dan, pesant sur l'atmosphère de la pièce. Rufus redescend presque immédiatement, incapable de supporter le silence de sa chambre d'enfant. Il trouve son père dans le salon, un verre de vin rouge à la main, son regard toujours perdu vers la photo de sa femme.
— Papa, murmure Rufus, je... je suis tellement désolé. Pour maman.
Dan lève les yeux, mais le chagrin qu'on y lisait se transforme en une sorte d'étrange froideur.
— Ta mère était forte. Très forte, même. Il marque une pause, prenant une gorgée de vin.
— Et toi ? Tu as repris le travail ? Il ne faut pas que ça te ralentisse. Ta carrière, c'est... c'est ce qu'elle voulait, n'est-ce pas ?
Le cœur de Rufus se serre. Il cherche de la chaleur, une parole sur la souffrance, et son père lui parle de carrière.
— Ce n'est pas le moment de parler du travail, papa. Pourquoi n'a-t-on rien fait de plus ? Pourquoi est-ce que...
— Ce n'est pas le sujet, Rufus. Pas maintenant.
Dan repose le verre avec un bruit sec.
— Tes tantes arrivent. Victoria prépare déjà la table. On parlera de ça plus tard. Occupe-toi juste d'être ici, pour l'instant.
Une nouvelle couche de culpabilité et de frustration s'ajoute au poids déjà lourd que porte Rufus. Le mur entre eux est fait d'un silence plus épais que le chagrin. Quelques instants plus tard, Rufus redescend les escaliers, son pas résonnant lourdement dans le silence de la maison. Dans la salle à manger, une table en chêne, massive et sombre, est dressée pour cinq personnes. Dan, son père, est déjà assis au bout de la table, les mains jointes ; il semble être en pleine réflexion, un verre de vin rouge à côté de lui.
Victoria, la tante, une femme à l'allure stricte et aux cheveux tirés en un chignon serré, place les assiettes avec une précision quasi militaire. Tandis que son mari, Frank, un homme trapu au visage fermé, ajuste sa cravate en se tenant près de la grande cheminée, admirant les flammes qui dansent au son des crépitements. Jessica, l'autre tante, se tient derrière sa chaise, une main posée sur le dossier, son expression empreinte d'une tristesse silencieuse. Leurs visages sont un mélange de solennité et d'une tentative maladroite de gaieté.
Un silence pesant accueille Rufus. Il s'assied à la place qui lui est destinée. Victoria pose un plat fumant au centre de la table, sa rigidité habituelle semblant se fissurer sous le poids de l'émotion.
— Tu es tout pâle, Rufus, dit-elle, sa voix plus douce qu'auparavant. La vie à la ville ne te nourrit pas comme la cuisine de ta mère.
Un silence gêné s'installe, mais Jessica le rompt d'un rire fragile.
— Ça me rappelle la fois où elle a essayé de faire ce fameux gâteau au chocolat pour mon anniversaire... Et qu'il s'est effondré ! On a mangé de la bouillie au chocolat, mais elle était si fière de son glaçage que personne n'a osé dire un mot.
Un sourire fugace apparaît sur les lèvres de Rufus, puis sur celles de Dan. C'est un sourire en deuil, mais un sourire tout de même.
— Je me souviens qu'elle gardait toujours la recette secrète, murmure Rufus, sa voix retrouvant un peu de chaleur. Elle me disait que c'était le goût du bonheur.
Pendant un bref instant, le fardeau de la tristesse s'allège, remplacé par la douceur de ces souvenirs partagés. Les visages se détendent, les regards se font moins fuyants. Mais le répit est de courte durée. Frank racle sa gorge, ramenant tout le monde à la réalité.
— Les souvenirs, c'est bien beau. Mais il faut parler du présent. Ton père est seul maintenant.
Sa voix est dure, et le ton de son regard glissant vers Rufus sonne comme une accusation. Victoria renchérit, son regard se posant sur Dan avec une intensité qui détonne avec l'instant de bonheur qui vient de s'écouler.
— On aurait pu l'aider plus. Mais ton père... il ne voulait pas qu'on s'en mêle. Il a refusé qu'on l'emmène en ville pour la faire soigner par de meilleurs médecins.
Le silence tombe, plus froid et plus lourd qu'auparavant. Cette révélation, balancée dans le contraste du souvenir joyeux, frappe Rufus de plein fouet. Il pose sa fourchette avec un bruit sec, comme s'il était agacé par la remarque. Le regard de Victoria, de Frank, l'accuse. Le regard de Jessica est rempli de pitié. Il sent son sang bouillir.
— Maman a voulu que je fasse des études, afin que je réussisse. Et elle a accepté que je parte vivre ma vie dans une autre ville, lance-t-il, sa voix tremblante d'émotion.
Dan relève la tête. Son visage est marqué par un masque d'accusation et de colère : Rufus comprend alors que le silence de son père est la seule réponse qu'il aura. Il se lève sans un mot, laissant derrière lui le silence de la vérité, plus assourdissant que celui du deuil.
La porte de la chambre de Rufus s'ouvre doucement, un craquement qui résonne dans le silence pesant. Il est assis sur le bord de son lit, la tête entre les mains, submergé par les émotions. La chambre, son refuge d'enfant, est restée intacte. Sur l'étagère, une collection de figurines de bois que sa mère lui a achetées trône encore. Dans un coin, un vieux cartable en cuir où il garde ses premiers dessins l'attend. Le passé flotte dans l'air, doux et douloureux.
Jessica entre, tenant à la main une tasse de thé fumant. Elle ne dit rien, mais pose doucement la tasse sur la table de chevet, un geste qui exprime plus que des mots. Elle s'assied près de lui, sans le toucher, sans le presser.
— Ils ne veulent pas dire ça, tu sais, murmure-t-elle finalement, sa voix fragile rompant le silence. Ils sont tous sous le choc.
— Ils veulent dire exactement ça, lance Rufus, sa voix rauque. J’ai choisi de partir. Et mon père a choisi de ne pas la faire soigner. C’est ce qu’ils pensent, n’est-ce pas ?
Jessica secoue la tête pour dire non, les larmes aux yeux.
— C’est plus compliqué que ça, Rufus. Je me souviens, l’année dernière... On avait discuté avec elle, de sa maladie. On lui a demandé si elle voulait qu’on l’emmène en ville. Elle a refusé, elle a dit qu’elle préférait rester ici.
Rufus relève la tête, surpris. Il n’a jamais entendu ça.
— Et mon père ?
— Il a écouté sa décision et l’a acceptée, explique Jessica. Il a dit que ta mère avait le droit de choisir sa propre fin. C’est ça l’amour, Rufus. C’est aussi laisser l’autre choisir, comme il l'a fait avec toi quand tu es parti.
Un silence encore plus profond s’installe entre eux. Un silence qui n’est plus de l’accusation, mais de la compréhension et du chagrin partagé. Jessica pose doucement sa main sur l’épaule de Rufus.
— C’est une vérité très lourde à porter, je le sais. Mais il faut que tu saches que ton père ne l’a pas fait par méchanceté. Il a fait ce qu’elle lui a demandé. Et il est aujourd’hui en train de payer le prix de ce choix. C’est tout.
Rufus baisse de nouveau la tête, ému. Mais alors qu'elle observe son neveu, Jessica est soudainement projetée des mois en arrière, dans cette même maison. La chambre est sous le joug d’une tension froide. Anna est seule avec Jessica. Elle a l’air épuisée, mais son regard reste vif et suppliant.
— Je dois te parler de ça, Jess, murmure Anna en désignant le petit carnet en cuir posé sous son oreiller. C’est ma vérité.
Jessica s’approche.
— Dan vient de me dire que tu as refusé tout autre traitement. Que tu as choisi la paix.
Anna ferme les yeux, une expression de dégoût traversant son visage.
— C’est la version de Dan. La vérité, c’est qu’il m’a donné un ultimatum juste après le diagnostic.
Jessica halète.
— Quel genre d’ultimatum ?
— Il refuse que je quitte le village. Il craint que je parle à un docteur ou à quelqu’un d’autre et que j’avoue la vérité sur l’enfant et sur l’escroquerie. Il préfère que je meure ici, en silence, pour que notre secret familial meure avec moi. Il m’a dit : “ Ton silence est le seul cadeau qu'il te reste à nous offrir.”
La colère monte dans les yeux de Jessica. L’amour fraternel se transforme en rage.
— Il t’a forcée à mourir, Anna ? C’est... c’est ignoble, surtout de la part de ton propre mari.
— Je suis sa prisonnière, Jessica, dit Anna.
Elle prend la main de sa sœur, son étreinte demandant plus que du réconfort.
— Je ne peux pas rompre ce silence de mon vivant, il est trop bien gardé par Dan. Mais toi, tu le peux. Je ne veux pas que Rufus porte la haine de son père sans connaître l’histoire.
Jessica embrasse sa sœur sur le front, une action remplie de tristesse et de détermination, puis se lève, incapable de supporter plus longtemps l'atmosphère de cette prison conjugale. Elle quitte la chambre. Anna, laissée seule, prend une profonde inspiration. Elle se redresse péniblement, attrape le carnet sous l’oreiller et ouvre une page vierge. Ses mains tremblent, mais son regard est celui d'une femme vaincue par Dan dans la vie, mais pas dans sa mort. Elle commence à écrire, l’encre s’étalant sur le papier. C’est un acte de résistance silencieux : la vérité, morceau par morceau, déposée dans ce carnet.
Le craquement d'un meuble ramène Jessica à l'instant présent. Elle cligne des yeux, chassant l'image d'Anna pour se concentrer sur Rufus. Celui-ci baisse de nouveau la tête, il sent ses yeux s’embuer de larmes. Ce n’est pas la colère qui l’emporte, mais une immense vague de tristesse. Il a haï son père sans savoir. La vérité, loin d’être simple, vient de frapper sa colère. Jessica, les yeux brillants d’une détermination nouvelle et terrible, reprend d’une voix plus assurée, sachant qu’elle porte désormais le fardeau de la mort d’Anna et la promesse de la vengeance.
— Ce qui s’est passé en bas, reprend Jessica d’une voix plus ferme, c’est la tristesse qui explose. C’est parce que la dernière fois qu’on s’est tous assis à cette table, ta mère était là. On s’en veut tous, on cherche un coupable. Mais c’est une tempête qui doit passer.
Elle se lève et s’approche de la porte de la chambre.
— Demain, la journée sera meilleure. On se souviendra d’elle avec le sourire, pas avec des reproches. Je te le promets.
Rufus la regarde quitter la chambre, une lueur d’espoir, aussi ténue soit-elle, perçant le masque de chagrin sur son visage. Il a une alliée. Et peut-être, un avenir sans reproches.
Note d'auteur :
"Le secret de famille vient d'éclater : Dan a imposé un ultimatum à Anna pour protéger une vérité sur une escroquerie et un enfant mystérieux. Selon vous, quel secret est assez terrible pour que Dan préfère laisser mourir sa propre femme plutôt que de la laisser partir ?
J'ai hâte de lire vos théories en commentaires !"

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