Chapitre 1.1 : L'appel du gouffre
Le paysage défilait derrière la vitre encrassée du train, une succession floue de champs de colza et de forêts sombres sous un ciel bleu d'hiver, froid et impitoyable. Rufus fixait son propre reflet : un visage qu'il peinait à reconnaître, creusé par les nuits blanches au bureau et marqué par un deuil qu'il n'arrivait pas à métaboliser. Chaque secousse des rails semblait marteler le même nom, celui de sa mère, et ranimer la cicatrice encore vive de l'annonce.
À peine quelques jours plus tôt, il était à des milliers de kilomètres de ce silence provincial. Le soleil perçait à peine le brouillard iconique de la baie de San Francisco. Dans son petit appartement qui sentait le café froid et les vieux manuels de droit, il révisait avec Eva. La ville était son trophée, un tourbillon d'ambition qu'il avait conquis de haute lutte. Puis, le téléphone avait vibré sur une pile de livres. Un numéro local. L'indicatif de Valombré.
La voix de l'infirmière avait été d'une neutralité terrifiante, presque clinique. « Votre mère est décédée des suites de sa maladie, nous n'avons pu rien faire. ». Le combiné s'était écrasé sur le parquet dans un bruit de plastique brisé. À cet instant, Rufus avait compris que la douleur n'était pas une noyade lente, mais une déflagration. Eva l'avait entouré de ses bras, une présence silencieuse et solide contre le froid abyssal qui venait de l'envahir. Il avait fui ce village pour s'inventer un destin, mais la mort le rappelait à l'ordre, le ramenant chez lui comme un fils vaincu.
Un sifflement strident déchira l'air, et les freins hurlèrent contre l'acier, le projetant vers l'avant. Le train s'immobilisa dans un dernier soupir de vapeur. Sur le quai désert, il ne vit qu'elle. Camille. Elle se tenait là, emmitouflée dans un grand manteau sombre, l'air plus fragile que dans ses souvenirs, mais habitée par cette même dignité tranquille qui l'avait toujours fasciné.
— Où est mon père ? parvint-il à articuler, sa gorge serrée par l'émotion.
— Il n'a pas pu venir, Rufus. Il y a des détails... des choses administratives qu'il ne pouvait pas déléguer, répondit-elle en détournant légèrement les yeux.
Dans la voiture, l'odeur du vieux cuir et du sapin désodorisant l'enveloppa comme un linceul de nostalgie. Camille, attentive, l'interrogea sur San Francisco, sur ses examens, sur cette vie de gratte-ciels qu'il lui décrivait dans ses rares lettres. Rufus se confia plus qu'il ne l'aurait cru : il parla de la solitude des grandes métropoles, de l'épuisement de la réussite et de ce sentiment d'être toujours en mouvement sans jamais arriver nulle part. Malgré les années et la distance, leur complicité n'avait pas pris une ride, comme si le temps s'était figé pour eux deux.
— J'espère que tu trouveras un peu de paix ici, murmura-t-elle alors qu'ils s'engageaient dans l'allée de la maison familiale.
La bâtisse en pierres grises semblait avoir rétréci, ou peut-être était-ce le poids de la tristesse qui l'affaissait. Rufus poussa la porte d'entrée. Le grincement familier du bois l'accueillit, suivi par cette odeur de cire d'abeille et de renfermé qui caractérisait l'intérieur de sa mère. Son père, Dan, était assis dans la pénombre du salon, une photographie entre les mains. Quand il se leva pour serrer son fils, Rufus fut frappé par sa soudaine vieillesse. L'étreinte fut longue, désespérée, ponctuée par les sanglots étouffés d'un homme qui venait de perdre sa boussole.
Pourtant, alors que Rufus montait sa valise vers sa chambre d'enfant, il intercepta un regard entre Camille et son père. Un regard bref, chargé d'une tension électrique et de secrets mal gardés. L'accueil était là, mais la vérité, elle, semblait encore cachée derrière les rideaux tirés. C’est ici que tout recommence.
Fin de la partie 1
Note de l'auteur :
Merci d'avoir lu ce premier chapitre !
Rufus vient de poser ses valises, mais l'accueil n'est pas tout à fait celui qu'il attendait. Entre le silence pesant de son père et les regards mystérieux de Camille, on sent que l'ombre de sa mère cache bien plus qu'une simple tristesse.
Selon vous, que cache cet étrange regard entre Camille et Dan à l'arrivée de Rufus ? Simple pudeur ou secret de famille plus sombre ?
A Suivre : Partie 1.2 : Le banquet des secrets
"Rufus pensait revenir pour enterrer le passé, il ignore encore que le plus grand secret de sa mère n'est pas dans sa tombe, mais dans cette maison."

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