Chapitre 16.3 : Faillite Morale
La famille reste bouche bée, figée. Le bruit de la pluie, le deuil... Tout s'efface. Seule la trahison compte. Frank, le Corbeau, est démasqué. Le silence qui suit la demande de Rufus à Tom de lire l'intérieur du gant est plus assourdissant que n'importe quel cri.
Tom, le regard vide de tout jugement, le gant abîmé dans la main, n'a pas besoin de chercher longtemps ; il inspire profondément. Frank s'effondre sur le sol, un son sourd, comme un sac d'os lâché. Il n'y a plus de jeu, plus de fuite possible. Il relève la tête vers Jessica, dont les yeux se remplissent de larmes non de chagrin, mais d'une horreur nauséabonde.
— Frank, pourquoi ? La question, chuchotée par Jessica, est un simple sanglot.
Rufus, dont la silhouette ne regarde pas Frank mais Dan, porte le carnet d'Anna comme une relique sacrée.
— Il n'a pas seulement failli tuer Victoria pour brouiller les pistes, Jessica. Il a tout risqué, y compris sa propre vie, à cause de ce qui s'est passé il y a deux ans. Tout ça, c'est par rapport au garage Thompson.
Le nom fait l'effet d'une décharge électrique. Victoria, qui est restée muette, gémit, sa main portée à sa bouche. Dan, le visage plus blanc que les roses de la cérémonie, se raidit, tel un rugissement silencieux.
Une vague de nausée lui soulève l'estomac. L'escroquerie est un mensonge ignoble, mais la fraude aux réparations du garage de Frank révèle un cynisme encore plus profond. Il ferme les yeux.
***
L'image d'un dîner de famille, celui où tout commence, lui revient en mémoire. Nous sommes le 31 décembre 2020, dans la salle à manger des Ashny. Malgré les nappes de lin et les chandeliers, l'atmosphère est lourde. Dan, au bout de la table, essaie de paraître confiant, mais de la sueur perle sur son front. Frank et Victoria semblent au bord de l'implosion ; leurs regards fuyants trahissent la panique.
— Je porte un toast ! lance Dan en levant son verre. À la nouvelle année, et à la fin de nos ennuis !
Frank frappe la table avec le plat de sa main. — Les ennuis ne font que commencer, Dan ! Ton prêt arrive à terme, et tu as perdu la moitié de notre argent ! Le garage n'est plus rentable, il nous tire vers le bas, et nous allons devoir vendre la maison si tu ne fais rien !
Dan laisse son sourire s'éteindre. Il se penche vers la table, sa voix devient basse et acérée. — Nous sommes des Ashny. Nous ne vendons rien, et nous ne faisons pas faillite. Nous allons plutôt faire travailler le village pour nous.
Il désigne Frank. — Ton garage, Frank, est notre solution. Nous allons y effectuer des fraudes à grande échelle sur les pièces et les réparations. Des freins truqués, des moteurs qui tombent en panne peu après la révision. De petits vols, pour commencer.
Anna se lève, son visage est déformé par l'horreur. — Voler nos voisins, Dan ? Ces gens nous font confiance ! Ce sont les clients de Frank !
— Ils ne sont rien, Anna, tranche Dan sans la regarder. Des gens de peu qui ne remarqueront rien.
Il commence à distribuer les rôles, son regard se fait de plus en plus froid.
— Frank, tu es le mécanicien. Tu falsifies les factures et tu commandes les fausses pièces. Victoria, tu te sers de ton grade dans l'armée pour récupérer le matériel usé discrètement. Et Jessica, tu utilises tes compétences en informatique pour trafiquer les documents du garage afin que personne n'y voie clair.
Victoria, soulagée de ne pas faire faillite, hoche la tête ; sa peur se mue en cynisme. Jessica, elle, s'enfonce dans son silence.
Dan se tourne vers Frank. — Nous ferons porter le chapeau à une autre personne qui nous est inconnue, et nous fermerons le garage quand ce sera fini. Personne ne liera une petite escroquerie locale à la grande famille Ashny. C'est un prêt que nous nous faisons à nous-mêmes. On les vole, on ne les tue pas.
Anna se laisse retomber sur sa chaise. Elle regarde sa famille, son mari, son frère, sa belle-sœur et sa sœur et elle réalise qu'elle n'est pas seulement en faillite financière. Elle est en faillite morale. Ce soir-là, Anna, celle qui est pleine de vie, celle qui se bat, meurt intérieurement.
Rufus rouvre les yeux. Non seulement ils ont volé le village, mais ils ont mis des vies en danger avec des pièces truquées. Les gants rouges, le sabotage de la voiture... tout prend sens désormais. Ils n'ont pas seulement volé de l'argent, ils ont joué avec la vie des habitants du village.
***
Frank se hisse sur ses genoux, ses vêtements collés par la pluie. Un rictus de haine se dessine sur ses lèvres. — Oui, j'ai tout fait ! La confession résonne, crue, sans remords. J'ai tout perdu quand le garage a fermé ! J'ai été humilié devant tout le village ! J'ai dû subir toutes les conséquences de ça ! Alors que vous, vous vous êtes simplement cachés derrière votre argent et derrière votre nom !
Rufus vient de comprendre l'ampleur de la trahison, la famille entière a transformé le garage de Frank en piège. Il repense à Frank, le mécanicien taciturne, et à la fureur froide qu'il affiche. Comment un homme aussi discret a-t-il pu être impliqué dans une chose pareille ?
— Oui, parce que les attaques du Corbeau et le garage Thompson sont liés, rétorque Rufus, sa voix montant en puissance. Ils sont le prix à payer pour le secret de famille qui ne peut pas être enterré.
Fin du chapitre
Note d'auteur :
Le flashback de 2020 est le cœur du chapitre. Il montre comment une famille riche peut mourir "intérieurement" bien avant de perdre son argent. C’est le moment où le garage Thompson devient le symbole de leur chute.
Petite question :
Qui est, selon vous, le personnage le plus méprisable dans ce pacte familial : Dan qui ordonne, ou les autres qui acceptent par peur ?
A suivre : Chapitre 16.4 : L'Épitaphe des Ashny
La maison Ashny est désormais vide, mais les échos des secrets de Valombré ne se sont pas tout à fait tus. Que devient Rufus après avoir détruit son propre sang pour obtenir justice ? L'épilogue vous attend.

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