La solitude
La solitude est à la mode.
Pour certains, elle se vit comme une robinsonnade raffinée, une escapade bien marketée, sous la plume d'écrivains, de vidéastes ou de cadres.
Ah, le plaisir de se recentrer sur soi, le rocher vierge de toute humanité, la nuit noire ponctuée de métaphores sublimes — le tout sous le parrainage bienveillant de réseaux professionnels et familiaux, prêts à accueillir le retour triomphal du solitaire inspiré.
Mais pour le commun des mortels ? La solitude ne s’écrit pas, ne se vend pas. Elle s’endure, elle éreinte, et elle ne trouve pas de lectorat.
Qu’en est-il de cette solitude qui s’invite entre deux arrêts d'un bus bondé, à la fin d’une journée passée dans un bureau terne, assourdi par le ronronnement d’un quotidien sans promesse ? Cette lumière blafarde qui s’accroche aux visages fatigués, cet écho d’Ackermann à l’esprit : « le genre humain m'apparaissait comme le héros d'un drame lamentable qui se joue dans un coin perdu de l'univers, en vertu de lois aveugles, devant une nature indifférente, avec le néant pour dénouement. »
Pas de livre, pas de film pour cette solitude qui — précisément parce qu'elle est solitude — nous dévore sans public.
C’est une acédie sourde, un vertige qui détruit l’élan, et dont personne ne parle parce qu’elle ne rapporte rien. Le voyage introspectif, libérateur — bruyant ! — de certains et le naufrage silencieux des autres : même mot, deux réalités.
Tant que l’on mélange isolation choisie et misère sans écho, on continuera de feindre de comprendre cette « épidémie » et d’écrire dessus, tout en passant à côté de sa vraie douleur.

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