Fin de la fin
La petite maison dans laquelle sont logés les humains est calme. Trop calme.
Une large table de pierre occupe le centre de la pièce. Autour, la lumière du Pyr projette des ombres mouvantes sur les murs, comme si la montagne elle-même écoutait. Argon est assis, droit, les mains posées à plat devant lui. Isold, Hug et Guld se tiennent face à lui.
— Parlez, dit Argon simplement.
Isold est la première à s’avancer. Elle hésite une fraction de seconde, puis relève le menton.
— Je suis descendue très bas dans le Ground, dans un endroit qu'ils appellent l'antichambre de la mort . Guld tourne légèrement la tête vers elle, surpris. Hug, lui, ne bronche pas.
— C'est là qu'échouent les exclus, poursuit Isold, les esclaves trop faibles pour servir, les mutants rejetés, ceux qu’on laisse mourir lentement. Sa voix tremble, mais elle continue. Ils essaient de soigner, de soulager. Avec presque rien. Et pourtant… ils n’abandonnent pas.
Argon ne l’interrompt pas.
— Le Xol est partout, ajoute-t-elle. Même en bas. Mais certains ont trouvé le moyen d’en réduire les effets. Un antidote. À ce mot, Argon lève légèrement les yeux.
— Continue.
Mais c'est Guld qui s’avance à son tour et qui dit:.
— J’ai rencontré ceux qui tiennent le Ground, Franck. Thaïs. Des survivants. Il inspire profondément. Les savants avaient mis au point un antidote complet. Mais ils ont été assassinés avant de pouvoir le diffuser. Ceux qui profitaient du système ne voulaient pas perdre leurs privilèges. Un silence lourd s’abat sur la pièce.
— Les esclaves libérés deviennent dangereux, murmure Argon. Pas par la violence… mais par l’idée même de liberté.
Hug prend à son tour la parole.
— Nous avons exploré les hauteurs de la Cité, dit-il calmement. Les Archives. Les maisons des savants. Tout a été détruit méthodiquement. Effacé. Il marque une pause. Quelqu’un a voulu que la vérité disparaisse. Et il a presque réussi. Argon se lève lentement. Il fait quelques pas, les mains croisées dans le dos.
— Et le sommet ? demande-t-il.
— Inaccessible pour l’instant, répond Hug. La montagne résiste. Comme si elle protégeait quelque chose.
Isold fixe son père.
— Si cette Cité est un refuge, c'est parce qu'elle est protégée par une créature vivante.Cette créature m'attend, j'en suis certaine.
Argon regarde sa fille avec surprise, mais c'est vers les deux hommes qu'il se tourne.
— Vous me demandez quoi, exactement ?
Guld serre les poings.
— D’arrêter de détourner le regard. Il faut mettre les habitants de cette cité en face de leurs actes.
Hug ajoute, posé :
— De choisir ce que nous voulons être quand la vérité ne pourra plus être contenue.
Isold, à son tour s'avance, décidée à parler de ses vsions.
—Je ressens une force invisible, un murmure qui traverse l’air et pénètre mon esprit. Je dois rejoindre l’entité. Je ne sais pas pourquoi mais je crois que la créature qui se trouve au sommet de la montagne a besoin de moi.
Argon observe longuement les trois personnes qui sont en face de lui.
— Si ce que vous dites est vrai, dit-il enfin, alors cette Cité est bâtie sur un mensonge. Et tout mensonge finit par se retourner contre ceux qui le nourrissent. Il soupire. Mais agir trop vite pourrait tout faire s’effondrer. Pour l'instant, je vous recommande de ne rien tenter.
Isold s’avance d’un pas.
—Ne rien faire c'est condamner encore des innocents.
Argon ferme les yeux un instant. Lorsqu’il les rouvre, son regard a changé.
— Alors nous allons écouter, observer et préparer le terrain. Il fixe chacun d’eux tour à tour. À partir d’aujourd’hui, ce que vous avez vu ne doit sortir d’ici sous aucun prétexte. Pas encore.
Guld hoche la tête, à contrecœur. Hug esquisse un léger sourire. Isold, elle, détourne le regard. Elle sait déjà qu'elle n'écoutera pas son père. Elle doit retourner au sommet et comprendre ce qu'il s'y passe.
La réunion s’achève. Mais dans la montagne, quelque chose s’est fissuré dans le groupe des humains.
Au petit matin, Isold annonce sa décision de partir, malgré les recommandations d'Argon.
— C’est ma mission. Je ne sais pas pourquoi, ni comment, mais je le sens. Je dois y aller.
Hug proteste avec véhémence, Guld reste silencieux, le regard sombre. Mais quand elle quitte la maison pour entamer l’ascension, ils sont là tous les deux, chacun armé d’une détermination différente.
— Tu ne peux pas m’empêche de t'accompaner, dit Hug. Si tu vas là-bas, je viens.
— Moi aussi, lance Guld d’un ton sec. Je ne te laisserai pas affronter ça toute seule.
Le chemin vers le sommet est une épreuve, bien au-delà de tout ce qu’ils avaient imaginé. La roche semble pulser sous leurs pieds, comme si elle était vivante, et l’air devient de plus en plus dense, chargé d’une énergie oppressante qui comprime leurs poumons. Chaque pas qu’Hug fait est un effort, comme si la gravité elle-même devenait plus importante. Les pierres sous ses pieds glissent, mais il suit Isold, déterminé, haletant.
Guld est bloqué beaucoup plus bas par une barrière invisible, une force que sa volonté ne peut franchir. Dépité, il redescend vers la Maison des Savants.
Et là, parmi les parchemins déchirés et les documents épars, il découvre une chemise cachée sous un meuble qui a échappé aux investigations des habitants venus chercher le secret de l’antidote au Xol et qui sont à l’origine de la mort des savants. Dans cette chemise se trouvent une centaine de feuilles remplies de caractères que Guld ne peut déchiffrer. Il sent que cette chemise contient la clé de ce qui va se passer. Il décide alors de redescendre rapidement pour la remettre à Argon.
Pendant ce temps, Isold continue son ascension en direction du sommet tandis que Hug essaie de la suivre, de plus en plus difficilement. A un moment, il sent qu’il ne peut plus aller plus loin, comme si une force intangible le retenait. La barrière s’étend devant lui comme un rideau de lumière.
— Je… ne peux plus continuer, Isold. Vas-y… Si quelqu’un peut faire ça, c’est toi. Ce truc… il te veut, toi. Pas nous.
Isold continue seule, ses pas sont lourds, mais son esprit est porté par une force qui la dépasse. Enfin, elle atteint le sommet. Là, dans un halo de lumière iridescente, se dresse l’entité. Ce n’est pas une machine, ni une simple structure cristalline. C’est un être vivant, immense, translucide, dont le cœur bat faiblement, irrégulièrement, émettant une lumière vacillante. Elle s’approche, fascinée et terrifiée. Une chaleur douce, presque maternelle, émane de la créature, mais aussi une souffrance profonde, indicible. Isold sent que cette créature est sur le point de mourir.
— Que veux-tu de moi ? murmure-t-elle.
La réponse ne vient pas sous forme de mots, mais d’une vision. Elle voit la Terre telle qu’elle avait été, luxuriante, équilibrée, et telle qu’elle est devenue : dévastée, asphyxiée par les erreurs des hommes.
Isold comprend que l’entité, protectrice du fragile équilibre de la planète, s’est sacrifiée pour contenir le chaos, pour essayer de sauvegarder une partie de l'humanité en danger. mais elle ne peut plus tenir. Elle va s'éteindre, et avec elle c'est la terre toute entière qui va disparaître. Alors Isold comprend. Elle pose ses mains sur le cristal, la créature. A peine ses doigts ont-ils touchés la surface du cristal, qu’un souffle traverse la montagne, une énergie pure, immense, qui semble se propager à tout ce qui est visible. Une onde lumineuse jaillit, enveloppant le sommet tout entier.
Hug resté en contrebas, lève les yeux, stupéfait, aveuglé par l’éclat.
— Isold ! hurle t-il!
Hug ne comprend pas ce qui se passe mais il voit qu’Isold s’écroule sur le sol, tuée par cette entité. Pourtant, il ressent quelque chose d'étrange. Il lui semble qu’Isold est partout maintenant, dans le vent, dans la pierre, dans la vibration même de la montagne. Hug est fou de tristesse. Il se recroqueville sur lui-même, met son visage entre ses mains et se met à sangloter.
Soudain, quelque chose arrive jusqu’à lui, la sensation qu’Isold essaie de lui communiquer des paroles réconfortantes.
— Ne sois pas triste, l’équilibre qui a été rompu est rétabli, murmure la voix d’Isold, claire, lumineuse, résonnant comme un écho dans chaque roche et chaque souffle d’air. La situation va s'arranger maintenant.
Et brutalement, dans un silence impressionnant le dôme disparaît. La lumière de l’entité pulse avec vigueur, s’étend, inonde la montagne et la vallée. Le vent emporte les dernières traces de l’ancien confinement. Hug avance. La pression qui le maintenait à distance a disparu. Le cœur serré il se penche sur le corps d’Isold, l’embrasse, puis le prend dans ses bras. Tristement, il redescend vers la Cité.
Pendant ce temps, Guld a remis à Argon la chemise contenant les papiers qu’il a découverts dans la maison des savants. Argon s’en saisit avec avidité. La grande majorité des feuillets est illisible. Argon déchiffre à haute voix les quelques phrases encore intactes :
"Arrivée sur la montagne sur laquelle ce dôme étrange est apparu. Sans que nous comprenions comment celà était possible, nous sommes parvenus à traverser sans encombres la barrière qui en formait la limite. Là, nous avons constaté avec surprise que les tempêtes avaient disparu et que des animaux et une végétation luxuriante avaient été préservés. La pierre semble vibrer d’une énergie étrange mais stable. Nous décidons de nous installer et de construire la Cité. …(illisible). Pourtant, une force bizarre nous empêche d'aller jusqu'au sommet.…(suit toute une série de feuilles rongées par l’humidité et qui sont illisibles)"
Argon déplie avec précaution les feuilles très endommagés par l'humidité. Il en extrait quelques phrases:
"L'expédition que nous avons entreprise pour accéder au sommet de la montagne est un échec. Pour une raison incompréhensible nous sommes stoppé par une force inconnue qui nous empêche d'aller plus loin. L’entité, que nous appelons ainsi pour simplifier, pulse de manière mesurable. Nous sentons qu’elle est consciente, mais sa nature nous échappe encore". …
Feuilles illisibles
"An 4 – Observations initiales L’entité semble protéger la Cité, mais son énergie n’est pas illimitée. Des anomalies apparaissent dans le fonctionnement de la Terre…(Illisible) La barrière invisible protège le sommet. Elle nous isole. Nous comprenons que l’entité ne se défend pas contre nous : elle nous limite, nous empêche de perturber son équilibre fragile".
"An 12 – Déséquilibres terrestres majeurs. Sous le dôme, la vie s’est organisée. Les étrangers qui parviennent à y pénétrer constituent une menace pour l’équilibre précaire de notre société. Simon a mis au point une drogue de synthèse qu’il a appelé le Xol …(illisible)…Les esclaves doivent être traités avec humanité mais ce n’est pas toujours le cas… (illisible). Les cycles naturels sont perturbés. La Terre souffre. Les instruments montrent que l’entité perd sa cohérence. La cause n’est pas physique. On dirait que l’énergie qui l’habite, une sorte de conscience universelle, est fragmentée et malade. "
"An 15 – Hypothèse rejetée. J'ai avancé l’idée que la créature qui protège notre cité est un réceptacle de conscience universelle fragmentée. Le Conseil rejette l’idée comme invérifiable. Pourtant je suis maintenant convaincu que chaque corps vivant capte une fraction de cette conscience universelle. Est-ce qu’il est possible que l’entité qui s’est matérialisée par ce dôme soit à l’origine de cette conscience universelle ??? Les livres et les équations ne peuvent donner une explication rationnelle de ce que j’avance. Je comprends que mes collègues ne veulent pas entendre parler de mon hypothèse…(illisible) … seule une conscience intacte peut restaurer l’équilibre. "
"An 17 – Observation critique. L’entité souffre de la dispersion excessive de la conscience. La montagne ne peut récupérer son énergie sans la contribution d’un être pur, non fragmenté. Un être capable d’offrir volontairement sa conscience pourrait restaurer l’entité et l’équilibre de la Terre. Aucun savant ne peut accomplir cela. La seule chance réside dans un être pur et volontaire, dont la conscience intacte fusionnera avec l’entité. La Cité et ses habitants sont trop liés à leurs ambitions et calculs pour réussir."
Tous les feuillets qui suivent sont illisibles. Argon lit le journal devant Guld, qui observe la vallée désormais libérée. La vérité s’impose progressivement.
Brutalement, sous leurs yeux effarés, le dôme disparaît, simplement, sans un bruit et quelques minutes plus tard, Hug est aperçu portant le corps d’Isold. Argon se précipite au dehors fou de tristesse. Hug raconte ce qui s’est passé et c’est Guld qui donne une explication à la lumière de la lecture du journal du savant.
— Ce qui est arrivé n’est pas un miracle arbitraire. Isold a offert son essence, sa conscience, pour restaurer la montagne et la Terre.
Argon reste silencieux, submergé par la douleur. Le monde extérieur semble intact, mais l’équilibre de la Terre est rétabli, et la conscience universelle, fragile et malade, pulse à nouveau grâce à l’offrande d’Isold.

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