les endives au jambon de mon collège
Si vous n'êtes pas inculte, vous connaissez les endives aux jambons.
La première fois que j'en ai mangé, j'ai grimacé en découvrant le légume amer sous la couche de jambon et de fromage. J'ai cru à une blague de mauvais goût venant de mes parents pour me faire manger "plus de vert". Puis, j'ai appris que le plat datait de 1830...
Et qu'une fois que l'on s'habituait à la saveur particulière, on finissait par l'apprécier.
Cette amertume, je la ressens aussi lorsque je repense à mes années de collège. Je n'étais ni seule, ni harcelée, et pourtant... Les seuls souvenirs qu'il me reste sont teintés de solitude et de remarques désobligeantes.
Le collège, c'est l'entrée en adolescence. Subitement on arrête de jouer à chat perché ou à touche touche dans la cour de récré, sous prétexte que l'on est devenu trop grand ou que les autres vont se moquer de nous. Oui, ces autres dont le regard vous transperce dès que vous êtes différents.
A cet âge, il vaut généralement mieux ne pas faire de vagues. Suivre les enfants les plus populaires, ceux qui s'habillent à la mode et qui ont un téléphone dernier cri, se plaindre avec eux des cours et leur prêter l'attention dont ils ont besoin.
Mais cela, je ne le savais pas à la rentrée. Naïve comme j'étais, je regardais l'école avec envie, me faisait duper par sa couche de fromage et de jambon. Je m'y voyais déjà faire de nouvelles rencontres, partager ma passion pour l'écriture, et apprendre avec assiduité.
Cependant, j'ai rapidement senti le goût de l'endive.
Mes amies de primaire ont changé. Elles se sont mis à préférer parler pendant les pauses. Frustrée de proposer en vain un jeu, j'ai fini par me ranger avec résignation. Au fond, je comprenais leur attitude. Nous n'étions plus dans la petite école de notre village mais dans un collège de six cent élèves et nous devions nous comporter de façon plus mature.
Ensuite, j'ai découvert le poids du jugement des autres.
Bien que celles-ci soient peu fréquentes et étalées sur mes quatre années de scolarité dans l'établissement, j'ai essuyé des critiques sur à peu près tout ce qui faisait de moi ce que j'étais. Je collectionnais particulièrement les remarques sur mes notes et mon physique. Si l'on devait les mettre bout à bout, cela donnerait quelque chose comme :
Une intello trop parfaite pour être humaine (ou un robot, au choix) qui s'habille comme une mémé, avec des boutons sur le visage et des dents jaunes, qui ne sait pas courir et qui n'a pas d'amies.
J'encaissais sans rien dire, parce que les gens timides ne savent malheureusement pas renvoyer la balle. Je ne me faisais pas harceler. Seulement, sans même s'être concertés, tous avaient plus ou moins la même image de moi. Et je sentais les regards peser sur mes épaules, les courbant un peu plus.
Je crois que le pire venait de mes amies. Sans vraiment se montrer méchantes avec moi, elles ont piétiné presque sans s'en rendre compte le peu de confiance qu'il me restait. Lorsque le cercle ne se refermait pas sur moi ou que je n'étais pas en bout de table à la cantine, on me coupait lorsque j'étais en train de parler.
Mais ce n'était pas si grave au fond, que j'arrête de donner mon avis ou de raconter mes vacances... Non ? Après tout, je devais me réjouir de ne pas être complètement seule.
Une autre chose que j'ai appris à mes dépens : ne pas me montrer fière de mes écrits devant elles. Mes poèmes, encore maladroits à l'époque en ont malheureusement fait les frais. Je ne pouvais pas non plus m'assoir avec elles en arts plastique, sous prétexte qu'elles allaient se sentir rabaissées en voyant mes travaux. Me réjouir pour mes notes était à éviter, me plaindre aussi, sous peine de les froisser.
Mais ce n'était pas si grave au fond, hein ?
Ce n'était pas non plus grave si mon manque de référence tik-tok et ma place toujours en retrait creusait le fossé, et qu'elles refusaient de m'expliquer ce que je ne savais pas parce que l'histoire était toujours trop longue ?
Ce n'était pas grave qu'une connaissance me voit aller m'assoir par terre face au banc où se tenaient mes prétendues amies pour mieux entendre ce qu'elles disaient, et que cette dernière me traite de chien ?
Mes amies ont trouvé ma crise de larmes exagérée lorsque j'ai fini par exploser...
Depuis, j'ai quitté le collège pour aller au lycée. J'ai grandi, j'ai arrêté d'envoyer des messages à celles qui ne m'avaient jamais vraiment regardée comme l'on regarde une amie, j'ai dû recoller les morceaux d'assurance qu'il me restait, et trouver la force de m'ouvrir, malgré le regard des autres.
Je ne pense pas m'en être complètement remise.
Malgré mes progrès, toutes mes interactions sont teintées de retenue et parfois, je me surprends encore à me demander quoi dire d'intéressant pour que l'on m'écoute.
Néanmoins, si le collège m'a marquée, il ne définit pas la personne que je suis aujourd'hui. Lorsque je me retourne pour me replonger dans mes souvenirs, je ne souffre plus. Les remarques qui me blessaient sont à présent recouvertes par mes fiertés et mes réussites, tant et si bien que je n'en ressens plus autant l'amertume qu'auparavant.
Au final, le collège, c'est comme les endives au jambon. Une apparence lisse et attirante, un coeur amer et grisatre, qui marque par son goût mais qui lorsque l'on grandit
s'atténue.

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