Avalanche d'eaux et de souvenirs

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Depuis des jours et des nuits, je voyais tomber des averses sur mon village, la forêt de Retz toute proche et son Bois de Selve, en ce début d'hiver.

Le ciel de plomb déversait son excédent de bagages sur les pentes des collines boisées de chênes, de charmes et des hêtres. La nature produisait un concert incroyable auquel s'ajoutait en harmonie le chant des gouttières et le martèlement des gouttes d'eau sur le zinc des toitures des maisons. Des musiciens de jazz aurait sans doute trouvé la rythmique à leur goût pour faire un bœuf et même Aznavour se serait pris au jeu en lançant une jam.

Alors un coq prêta sa voix, imaginant la nécessité impérieuse d'intervenir en tant que soliste. Des chevaux, en pâture dans un corral voisin, hennirent de dépit, à peine protégés par une couverture d'extérieur, sale et détrempée. Je les devinais, à travers les haies dégarnies de lauriers ou de tuyas, à dégouliner et s'ébrouer, piteusement. Peut-être profitaient-ils de ce long répit pour échapper aux assauts incessants des mouches.

Dans les buissons, au creux d'un tronc ou sous la moindre pente d'une toiture, des oiseaux conversaient avec leurs petits dans leurs nids, sans doute pour les rassurer. Quelques rares matous se planquaient sous les voitures en stationnement, littéralement tétanisés par la fureur des éléments.

Ce soir en particulier, la pluie ruisselait aux fenêtres, sur les baies vitrées et elle crépitait à l'étage sur les vélux des chambres. À l'intérieur de la maison, tout devenait inaudible, assourdissant. Alors j'éteignis la télévision et coupai la box en raison des premiers éclairs et du tonnerre qui déchiraient le ciel et annonçaient un violent orage. De fortes rafales de vent, à présent, plaquaient au sol des grêlons qui rebondissaient par centaines dans l'herbe et s'amassaient sur la chaussée en pente de la ruelle, dans une impressionnante coulée en avalanche de neige fondue et de glaçons.

*

L'atmosphère devint oppressante.

Même si je ne risquais rien, à l'abri dans ma maison, je me sentais surtout désorienté par les excès climatiques de ces dernières années. On passait d'un redoux à un froid très vif, avec des écarts de températures conséquents, d'une semaine à l'autre, pour des hivers en plaine. Le moindre phénomène excessif entraînait des records de bouchons dès que les routes devenaient difficilement praticables.

Au premier rang de ce spectacle, je m'installais sur un pouf devant la véranda. Une fois assis, face à ce phénomène naturel grandiose, j'écoutais la symphonie de l'eau coproduite sans aucun doute depuis le ciel par de grands mélomanes, tels Ravel ou Debussy.

Je n'entendais plus les pulsations de mes horloges, le sifflement du moteur de mon réfrigérateur, la ventilation mécanique de la maison. Le concert se jouait à guichet fermé. Il occupait à présent tout l'espace sonore. Et dans cette ambiance si singulière, je me surpris à réaliser que je résidais dans l'ici et maintenant, percevant chaque seconde intensément, à l'unisson des éléments en furie.

Je réalisais aussi que je n'étais pas tout à fait seul.

Cette tempête m'offrait une présence indicible, une compagnie réelle, tangible. Elle m'aidait à m'introduire dans une sorte de voyage intérieur. Peu à peu, des souvenirs cheminaient dans ma tête et me délivraient des fragments de mon passé. Chacun d'eux s'avançaient en meute, comme attelés les uns aux autres, tels les chiens d'un traîneau fantastique, poussés par les cris d'encouragement d'un extraordinaire musher féroce et puissant. Des loups filaient à leur trousse et certains cheminaient en hors-piste.

*

Alors je lâchai prise et rompis les amarres pour un voyage dans le temps.

Je revoyais des images, comme dans le fabuleux destin d'Amélie Poulain, lors d'un séjour de classe de neige en 6ème. Je me vis descendre une piste enneigée, du haut de mes dix ans, quelque part au-dessus de la station des Rousses. Je me souvenais des épreuves pénibles pour passer mes flocons de neige. Du bol de thé ou de viandox, accompagné de tranches de pain d'épices qui me réconfortaient tant alors que j'avais encore les doigts gelés et les joues violettes.

Pour ce séjour, ma mère m'avait tricoté un pullover à capuche et des gants entièrement fait avec de la laine, mais à grosses mailles. Sans doute n'avait-elle pas évalué qu'une fois mouillés, je claquerais des dents et personne ne s'en émouvrait. Seul un liquide chaud et calorique pouvait interrompre ce processus dévastateur.

Plus tard, une promenade en bus, avec tous mes camarades, me permit de découvrir en altitude, le Crêt de la neige, étincelant de lumière et d'apercevoir au loin, tous les sommets alpins, voisins du Jura, avec l'imposant et merveilleux Mont-Blanc.

Nous avions visité les boutiques à Saint-Claude où j'avais cherché une pipe en bois à offrir à mon père. Lors des récréations du matin et sans aucune appréhension du danger, j'avais creusé un igloo sous le sol verglacé, au risque de me retrouver prisonnier. Je le réalisais là avec étonnement. Les enseignants et les moniteurs à l'époque ne s'inquiétaient guère de toutes ces incartades.

Puis sans transition, je revins à la pluie que j'avais toujours aimé.

L'ambiance si particulière qu'elle suscitait, qu'elle instaurait. Je la trouvais rassurante, comme une amie bienveillante qui passait me voir lorsque je sentais qu'il pleuvait fort dans mon cœur. Elle savait me parler, me chuchoter des mots tendres, plein de sagesse. Son chant m'enveloppait d'une couverture douce et bienfaisante.

*

La pluie m'isolait surtout des cris et des coups, des insultes, des menaces, que ce soit à la maison ou à l'école.

Elle m'empêchait d'aller trop loin dans l'intention irrépressible d'en finir. Je me sentais à jamais reconnaissant qu'elle vienne encore ce soir tomber, même de manière aussi puissante et excessive. Je réalisais que la pluie représentait une sorte de marraine bienveillante, une bonne fée de l'eau, une belle ondine.

Elle me rappelait certains soirs d'été quand les nuages s'amassaient sur Paris en armée sombre et menaçante, assombrissant d'un coup l'espace ambiant, assortis d'un camaïeu allant du noir au gris violet. La chaleur s'imposait pendant des journées entières, et plus encore la nuit. Dans les bureaux et surtout dans les immeubles, constructions d'après-guerre, chacun faisait de son mieux, en ouvrant toutes grandes, les portes et les fenêtres, tout juste vêtus de sous-vêtements ou de paréos, pour échapper à cette torpeur insidieuse.

Puis, lorsque les averses s'éloignaient, je reconnaissais alors cette odeur familière et pourtant si singulière, ce fameux pétrichor qui révélait les humeurs de la nature. Partout présentes, depuis les parcs, les jardins, les balcons fleuris et les bords de Seine. J'avais l'impression qu'elle me révélait son âme véritable tout en s'élevant vers les cieux. Le soleil revenait juste avant la nuit. Les ondées d'arrière-garde offraient alors un ou plusieurs arcs-en-ciel en guise de messages ultimes et de fin de spectacle.

*

D'autres souvenirs affluaient en cortège.

Ils venaient entrouvrir un sas donnant sur mon passé. Et pendant ce voyage intérieur, les éclairs et le tonnerre de l'instant présent, redoublaient d'intensité. Mon cœur battait très fort et je l'entendais résonner dans ma poitrine. Aussi avais-je pris deux coussins moelleux que je plaquais contre mon corps pour me réconforter.

Je revis alors passer Mitsy, ma petite chatte de gouttière qui, depuis son paradis, miaulait pour me dire qu'elle avait peur de l'orage, du tonnerre et des éclairs. Je trouvais incroyable de l'entendre si distinctement. Pourtant elle n'était plus depuis plusieurs années. J'espérais juste qu'elle ait trouvé la paix, confinée sous les ailes d'un ange.

Sans transition, je visualisais un train express régional après une journée très lourde entre la Gare du Nord et Soissons. Dans les wagons, l'air brûlant semblait presque palpable. Beaucoup de personnes se sentaient exténuées, au bord du malaise. Chacun cherchait de l'eau pour boire ou se rafraîchir et certains passagers généreux partageaient leurs bouteilles.

Les visages dégoulinaient de sueur. Les vêtements se couvraient d'auréoles. Les maquillages se délavaient sur des visages luisants. La détresse se lisaient aussi sur quelques regards. D'aucuns râlaient, s'en prenaient au contrôleur, lui-même épuisé, en raison de la panne de la climatisation à laquelle il ne pouvait remédier.

Je me souviens qu'en rentrant chez moi, ce soir-là, j'appris que mon village n'avait plus d'eau courante. La mairie distribuait des bouteilles en dépannage. Alors tout poisseux, j'avais demandé à une amie, la possibilité de prendre une douche dans sa maison, située dans une commune non concernée par cette pénurie ponctuelle. J'avais apprécié au plus haut point ce moment de délassement en écoutant le ruissellement de cet élément liquide bienveillant sur tout mon corps.

*

Je revins alors au moment présent comme sur un claquement de doigt du magicien du temps ou un claquement de fouet du musher.

Un silence régnait, ou presque.

Je réalisai que tout avait disjoncté sans que je ne m'en rende compte, tellement absorbé par le cheminement de mes pensées et l'ambiance sonore de la pluie. Avec le retour de l'alimentation générale, les appareils électriques se manifestaient à présent, un peu partout dans la maison. L'onduleur de mon PC bipait dans mon bureau. L'affichage de la box et du tuner TV clignotaient en reprenant les étapes d'initialisation.

Mes deux horloges murales reprenaient de l'ascendant dans l'espace sonore en se manifestant à nouveau par leur tic-tac qui me rappelait le battement de la pendule de la chanson de Jacques Brel, Les vieux. Le ventilateur du réfrigérateur reprenait son chant vibratoire. J'entendais l'écoulement de l'eau dans les radiateurs. Les écrans numériques des appareils de cuisine clignotaient pour réclamer une mise à l'heure.


Comme le pensait Lamartine, tous ces objets possédaient-ils donc une âme ?

Dans ma tête, une lumière brillait d'un feu intense. J'avais l'impression d'avoir accompli un voyage dans l'espace et dans le temps. Je me sentais bien, mieux, apaisé et presque serein. Une fois de plus, l'avalanche des eaux m'avait préservé de certains épisodes obscurs de mon passé en m'immergeant dans une sorte de bain de Jouvence. Il me délivrait de cette emprise lancinante et perverse en m'offrant un merveilleux message de douceur.

L'eau avait pour moi des vertus thérapeutiques.

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