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Le véhicule immaculé est connu de certains dans le centre de Mexico. De plus en plus à l’aise au volant de ce bolide, Andres évite les quartiers dans lesquels il a côtoyé Mario.

Les vitres fumées l’isolent des regards, mais il préfère prendre les quatre voies du Circuito Interior, qu’il laisse cinq minutes plus tard pour décrocher dans la Línea Blanca puis la calle Transvaal, où se trouve le restaurant de Nasser cité par Mario.

Il y a déjeuné deux fois et n’a pas un seul instant imaginé que ce bar à pizza, très ordinaire, était utilisé par les gangs. Par Mario et ses relations. Cette affaire est probablement un de ses coups en solo. Malgré ses doutes, Andres se rassure ; il a encore un peu de temps. Il est quasi certain que les gros durs de la mafia ne vont pas s’impliquer dans une opération pour des particuliers qui avaient ordonné et payé la mise en scène de leur disparition. Un dossier simple, délégué en totalité, ou commandé directement à Mario. Sin ninguna duda.

Le break blanc se gare sur la place vide devant le mur rouge du Don Coco’s. Andres examine le restaurant à travers les baies vitrées. Personne en salle. Il descend de voiture et rentre dans l’établissement en activant la fermeture électronique qui émet un quouik ! Ce cri virtuel fait tourner la tête du jeune homme au bar occupé à faire reluire le percolateur.

— Un café, s’il vous plaît ! lance Andres en poussant la porte, vous avez des toilettes ? 

— En bas de l’escalier, répond le garçon en posant une soucoupe avec cuillère sur le bar sans le regarder.

Andres folâtre vers l’entrée désignée en examinant tous les recoins de la salle, les oreilles à l’écoute. Personne en vue, aucun bruit.

Il aborde les marches, jette le regard en bas et rencontre celui d’un homme brun, les yeux fixés sur les siens. Après un coup de menton interrogatif auquel Andres réagit d’un clin d’œil, l’individu s’approche.

Andres descend l’escalier en le fixant, hoche la tête vers la porte des toilettes derrière laquelle il disparaît. Elle s’ouvre quelques secondes plus tard et lui dévoile dans le reflet du miroir un homme de sa taille, plus âgé. 

Celui-ci lui demande, le visage inquiet :

— C’est vous que j’attends ?

— Oui, Mario n’a pas pu venir, je m’occupe de tout. Où sont les femmes ?

— Nous sommes dans la pièce à côté tous les trois. Que fait-on ? presse cet homme qu’Andres jauge du regard. Vous avez les passeports ?

— J’ai tout, pas de problème. Vous avez l’argent ? s’entend dire Andres qui tient au mieux son rôle.

— Oui, oui. Où fait-on l’échange ?

— Vous allez monter dans ma voiture pour ça. Je peux vous déposer quelque part ? 

— Je dois me rendre à l’aéroport.

— OK, on peut faire ça. Je bois mon café, je sors, déplace mon break BMW blanc, et je vous attends tous les trois au coin de la prochaine rue, dans cinq minutes.  

Andres n’escompte pas de réponse de ce type qu’il ne sent pas du tout. En croisant le Français pour quitter les lavabos, il compose l’air dur et sarcastique qu’il a vu tant de fois sur le visage des petits barons de son quartier.

Cinq minutes plus tard, près de la pompe à incendie de la première rue, Andres aperçoit le groupe avec bagages s’avancer vers la voiture. Il sort et croise le regard vert sombre de la femme qui se protège du vent.

Elles sont brunes toutes les deux et ne correspondent pas aux photos des passeports qui leur sont attribués. Quoique, en y regardant de plus près, les traits sont les mêmes.

Le rapide examen visuel d’Andres dans l’univers des yeux d’Anna le trouble assurément. Elle lui porte une attention appuyée en retour de sa curiosité intrusive. La seconde dure trop et il se détourne de l’intense vis-à-vis pour glisser sur Zoia dont la candeur l’apaise. Il s’adresse à Patrick :

— Bon, montez vite avec vos affaires, on va à l’aéroport.

Andres a décidé ça dans le trouble, il prend un risque au volant de ce véhicule. Mais les vitres fumées le rassurent et plus rapidement ils sortiront de sa vie, mieux ce sera pour lui. Patrick s’est installé dans le siège avant passager et les deux femmes sont derrière. La plus âgée l’informe :

— Nous ne nous rendons pas à l’aéroport, nous deux. Nous désirons uniquement nos passeports mexicains.

Anna présente à Patrick une enveloppe bouffie de billets, qu’il s’empresse de repousser pour s’adresser à Andres :

— Montrez-nous les passeports d’abord, c’est beaucoup d’argent !

— C’est mon argent, Patrick, coupe calmement Anna. Vous nous avez fait sortir d’Europe et vous avez besoin de mon argent pour récupérer votre passeport. Je ne connais pas votre vie, vous avez vos raisons pour rester discret. On se sépare ici, dès que nous avons nos papiers. 

Andres écoute la voix chaude d’Anna. Il est fasciné par cette femme décidée et combattante, qui lui confirme l’impression que lui inspire Patrick. Il suggère :

— On fait l’échange tout de suite et je conduis Patrick à l’aéroport, ensuite, je vous dépose où vous voulez.

Andres sort la sacoche de la cache sous le siège et tend les trois passeports aux Français. Chacun s’en empare rapidement et le silence emplit l’habitacle.

L’enveloppe d’Anna passe dans la main d’Andres qui l’examine anxieusement — mais de manière discrète. Les billets sont de bons dollars US. Ajoutés aux autres, il y en a assez pour financer quelques années de sa vie.

— Il faut que je me lave les cheveux, dit doucement Zoia, que j’enlève la teinture noire. 

Elle vient de découvrir une photo d’elle portant le nom de Paulina Estevez, un mètre soixante-douze, rousse, yeux bleus, née à Mexico City.

— C’est vrai, il faut que nous fassions ça, intervient Anna. On ira à l’hôtel.

Andres démarre. Patrick est identifié Luis Edouardo Leon, Mexicain né à Guadalajara en 1971. Anna répète son nom à haute voix :

— Jimena Estevez… de Cuernavaca.

Chaque syllabe fait frémir Andres, mais il maintient le cap sur l’aéroport.

Patrick ne dit plus un mot, les traits crispés. Sa vie est blanche et vide. Il recommence tout sous le nom de Luis Eduardo Leon. Un lion ? Il ressemble plutôt à un coucou qui s’est débarrassé des œufs du nid. Et encore, le coucou tue des embryons d’autres oiseaux, pas sa fille.

Un tassement général de la volonté de Patrick s’opère doucement pendant le trajet vers sa nouvelle existence. Pour faire quoi ? Où, il le sait ; mais ne le révélera pas aux témoins de sa fuite. Sa disparition totale est l’expression de ses vœux. Il imagine pourtant les nombreuses pistes, toutes les failles qui pourraient remonter à lui. À commencer par ces deux femmes à qui il a offert sur un plateau leur plus chère demande, qui lui a beaucoup coûté.

Elles ne sont certainement pas coupables de meurtre, mais elles profitent, enjouées et heureuses.

À l’extérieur de cette voiture de luxe aux effluves de cuir brut, les voies et les avenues, les véhicules qu’ils croisent, les piétons dont Patrick évite le regard, l’ensemble de ce décor ne lui convient pas du tout. Le front près de la vitre, les yeux embués, il entrevoit brusquement le brouillon du récit de ses meurtres, de sa fuite. Son monde, détruit par sa volonté, ne renaîtra plus. Il revoit son geste bestial, perçant d’un pic les pauvres enveloppes charnelles de sa misérable tribu… non, à présent, il n’éprouve plus aucun appel vers cet inconnu, pas l’enthousiasme que ses rêves garantissaient.

Des routes cabossées, des immeubles mal vieillis, une succession désordonnée de bâtiments colorés sous les nuages blancs. Des individus des deux sexes qui quémandent un regard ou marchent dans leur monde, Un univers urbain, plat, désolé.

Patrick sent ses yeux s’emplir de larmes. Les deux petites choses qu’il a tuées étaient ses choses. La disparition de son univers, qu’il a détruit, la place qu’il a perdue, empoignent son estomac. Son diaphragme se contracte. Patrick se couvre le visage des mains. Où va-t-il se planquer, et pendant combien de temps ?

Le coup de klaxon d’un petit bus bariolé qui passe à dix centimètres rompt ses remords.

L’esprit émergeant dans le réel, soudain dégagé d’une coupable et inutile introspection, il essuie discrètement ses larmes.

En apercevant les tours de l’aéroport, sa volonté redouble. Patrick Mulong doit vite se faire oublier. Le changement d’identité suffira à perdre sa trace longtemps, le monde est grand. Il est immense et neuf pour lui.

Patrick a souvent simulé le fonctionnement de sa mort programmée. Il a beaucoup moins imaginé l’après de sa disparition.

En redressant les épaules, il contemple son existence libérée. L’avenir reste à créer. Le poids de l’horreur provoquée et les images qui tournent s’évaporeront avec le temps. Le bonheur est simple, même pour les criminels comme lui.

Une nature foisonnante de produits à découvrir, des gens polis et pas curieux, pas intrusifs. Un avenir limité par la loi, sans rêve de grandeur — pour demeurer incognito —, un inconnu moins contrariant que le joug d’une famille improductive, sans projet.

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