Incipit

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22 septembre 1786

Niché au creux du Doubs, le clocher de Nans-Sous-Sainte-Anne sommeillait dans un bain de lumière d'automne. Les rayons du soleil déferlaient sur le flanc des collines qui, dans un mouvement d'ondulation, enveloppaient le village jusqu'à l'engloutir sous une masse d'arbres. Les feuillages s'embrasaient de tons flamboyants, tels des remparts dressés contre l'ennemi. La nature s'était emparée de ce village comtois, le dérobant ainsi à la vue du monde qui l'entoure ; en effet, les sapinières, dressées le long de la roche, ceignaient les habitations comme s'il s'agissait de joyaux - si petits, mais d'une pureté si grande que seule la nature sache polir.

En son sein se dressait un clocher en forme de bulbe. Au sommet, une fine croix métallique, arborée d'un cochet qui se dressait à la lueur du jour. Pas un souffle ne vint l'ébranler. Tout était calme, à tel point qu'il était possible de percevoir les rayons du soleil s'engouffrer dans les entrailles de la terre. Une telle chaleur avait contraint les habitants à rester cloîtrés chez eux.

Soudain, un tintement. Un léger coup de cloche, suivi par son écho, puis par le reste du carillon qui retentit gaiement à travers la vallée. Le village, comme conformé au rythme des volées quotidiennes, s'affaira ; des cris de joie éclatèrent, des portes claquèrent et, peu à peu, des familles entières, endimanchées de la tête aux pieds, quittèrent la fraîcheur de leurs foyers. Chacune s'empressa de trouver un coin d'ombre dans la rue, les hommes déboutonnant le col de leur chemise pour respirer un moment, les enfants vêtus de dentelles légères s'éparpillant sous le soleil brûlant malgré les mises en garde de leurs mères, qui avaient opté pour des coupes épurées, et à qui les capelines épargnaient l'insolation.

Parmi la foule, un jeune homme, l'oeil pétillant, s'avançait avec un bouquet à la main. Il s'agissait de François de Montcoeur, seigneur de Montmahoux, officier de Sa Majesté dans les troupes de Bourgogne. Ses cheveux étaient tirés en arrière et attachés en catogan ; le rejet de la perruque s'étant répandu dans le milieu aristocratique, il s'était essayé à cette nouvelle tendance. Son manteau grand ouvert arborait les galons en argent de son régiment, ainsi que son habit bleu-roi qui se fondait dans l'ombre des arbres. Son gilet possédait peu de broderies d'or, dévoilant un goût davantage prononcé pour sa fonction de Lieutenant que pour les mondanités. La chaleur mêlée à la hâte lui montaient à la tête. Il s'arrêta devant une porte et frappa. Il s'était montré d'une telle impatience qu'il en avait oublié de rabattre son col. Il s'y attela péniblement ; à peine eut-il le temps de relever la tête qu'une femme au visage ridé l'attira contre elle pour l'embrasser sur la joue.

- Oh, Monsieur le Comte, quelle joie...

Les Montcoeur avaient été comtes durant plusieurs siècles jusqu'à perdre une grande partie de leurs biens ; bien que leur héritage se résumait désormais à quelques terres, le village respectait leur titre en mémoire de leur dévouement et de leur extrême bonté. Il ôta son chapeau tricorne, l'embrassa, puis recula.

- Madame, dit-il, le sourire jusqu'aux oreilles. Savez-vous si...

- Elle est prête, ne vous en faites pas, le rassura-t-elle. Vous pouvez l'attendre en bas de l'escalier.

Il veilla à se tenir droit. Il recula les épaules en arrière, leva le menton vers l'étage, puis se râcla la gorge. Il espérait être au goût de sa fiancée. Il jeta un coup d'oeil à la médaille miraculeuse qu'il avait accrochée à l'intérieur de sa veste. Il se rappela les longues soirées passées à espérer l'intercession de la Vierge Marie alors qu'il était au plus mal.

- Monsieur le Comte ?

La voix de sa fiancée le tira de ses pensées. Il ressentit, au plus profond de lui-même, un poids semblable à celui d'une enclume l'enfoncer jusque sous terre à la vue de sa promise.

Elle s’appelait Suzanne, dite "la petite de Valmirand". En effet, la baronne de Valmirand, cousine de la mère du Comte de Montcoeur, affirmait l'avoir trouvée un soir d’hiver sur les marches d'une chapelle, portant au cou un ruban noué autour d’un scapulaire. Madame la baronne avait décidé de l'élever comme une fille, au coeur de son modeste manoir, sans jamais la nommer autrement que « ma petite Suzanne ».

Le Comte cilla. Il prit conscience, dans sa contemplation, de l'engagement qu'il allait prendre ; il aurait charge d'âme, et il le promettrait devant le Seigneur. Cette âme, en laquelle il finirait par trouver son salut, n'était pas n'importe laquelle. La jeune femme était devenue rougissante dans sa robe cousue à la française. Un corsage lacé épousait sa taille et retombait sur une jupe faite de soie, au tombé fluide. Elle passa ses mains dessus pour aplanir le tissu, puis elle releva la tête. Elle avait bouclé ses cheveux épais ; retenus par un fichu fleuri brodé à la main pour l'occasion, ils dégageaient sa nuque et laissaient deviner son port élégant. Une petite croix en or pendait sur le fichu de mousseline qui couvrait sa poitrine.

Elle posa sa main sur la rembarde de l'escalier, son gant blanc montant jusqu'à mi-bras.

Une lueur de joie illuminait son regard, mêlant au brun de ses yeux un reflet ambré, presque enflammé. Le Comte affectionnait tant cette vivacité. Il n'ignorait pas qu'il devait en prendre soin. Il chérirait cette jeune femme, destinée à devenir la mère de ses enfants, elle qui n’avait connu jusqu’alors qu’un foyer suffisamment aimant pour lui offrir l’insouciance de grandir sans heurts. C'était le saut dans le vide, le frisson de l'inconnu, le mystère vers lequel cheminaient tous ceux qui se risquaient au sacrement du mariage. Mais c'était avant tout la plus grande responsabilité qui était confiée au futur époux, celle de veiller à ce que l'éclat d'un tel trésor ne faiblissât jamais ; sa fiancée était le don le plus précieux qui lui avait été fait, et il se jura de ne jamais faillir dans les crises de la vie.

Elle descendit les escaliers, le tissu de sa jupe tombant en grands plis souples à mesure qu'elle avançait. L'émotion envahit Monsieur de Montcoeur.

Il l'avait vue descendre ces escaliers des miliers de fois, dans un tablier en toile rayée.

Arrivée à sa hauteur, elle s'arrêta et plongea son regard dans le sien. Ils s'observèrent longuement. Plusieurs mois de fréquentation les avaient menés à des fiançailles, et malgré leur complicité, leurs âmes s'appelaient de plus en plus fortement, comme elles n'avaient jamais cherché à se rencontrer avant. Il l'embrassa sur la joue, puis lui murmura :

- Vous êtes belle...

- Je peux en dire autant de vous, chuchota-t-elle à la vue de l'épée de cour qui pendait à sa cuisse. Partez-vous en guerre ?

- En guerre, non point ! Je m'en vais enfin découvrir des terres chères à mon coeur, dit-il en lui effleurant la joue.

Suzanne adopta un air indigné mais ne put s'empêcher de sourire. Leurs yeux brillaient d'amusement.

- Suis-je pour vous un territoire de plus à conquérir ?

Il lui prit les mains, leva la tête vers le crucifix qui trônait en haut des escaliers et récita :

- "Vois, l’hiver s’en est allé, les pluies ont cessé, elles se sont enfuies. Sur la terre apparaissent les fleurs, le temps des chansons est venu et la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre."

- Oh... vous parliez donc de ces terres...

- Vous connaissez la suite, j'en suis sûr.

Suzanne rougit.

- "Le figuier a formé ses premiers fruits, la vigne fleurie exhale sa bonne odeur...

- Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens…"

François de Montcoeur sentit le coeur de sa fiancée battre à toute allure jusque dans le bout de ses doigts. Réciter des passages de la Genèse était pour eux un moyen de communiquer leur amour de manière plus intime. Ils n'avaient jamais osé le tutoiement jusqu'à aujourd'hui.

Sans un mot de plus, ils sortirent de la maison et marchèrent au rythme des carillons endiablés. Suzanne suivait son fiancé aux côtés du baron de Valmirand, un vieil homme courbé sur sa canne au caractère taiseux et au regard doux. Il tenait sa pupille par le bras gauche, fier comme un paon.

À leur arrivée au porche de l’église, ils furent accueillis par la mère du Comte, vêtue d'un brocart de soie qui rehaussait la beauté de son regard. François avait hérité de ses yeux verts. Un léger voile de gaze, retenu par un ruban de satin, enveloppait ses cheveux poudrés pour la cérémonie. Elle avança vers lui avec une lenteur gracieuse selon l’étiquette apprise dès l’enfance, puis embrassa son fils sur la joue.

- Mon fils, dit-elle en le regardant avec tendresse. Vous savez combien j’ai veillé à la grandeur et à l’honneur de notre maison. Cette pupille, recueillie par de modestes barons, ne possède point le rang que j’aurais souhaité pour vous. Etes-vous bien sûr de vous ?

Il tourna la tête pour regarder sa fiancée, bras-dessus bras-dessous avec son père d'adoption. Ils étaient suffisamment distancés pour ne pas entendre leur conversation. Il se racla la gorge, puis déclara :

- Mère, je doute que nous ayons notre mot à dire depuis que Grand-Père a perdu le comté. Madame de Valmirand possède un titre tout aussi respectable que le nôtre...

- Mais nous restons comtes dans notre éducation, répondit sa mère avec sévérité. Je ne tolèrerai pas qu'un mariage gâche nos efforts de perpétuer les valeurs que nous chérissons.

- Suzanne saura mieux que quiconque comment les respecter, la rassura-t-il.

Sa mère hocha la tête après un moment de réflexion.

- Alors marchons, mon fils. Que votre pas soit digne, et votre cœur apaisé. Qu’il soit su que la grandeur d’âme vaut plus que mille titres.

Elle le dépassa pour rejoindre Suzanne et la saluer à son tour.

Du coin de l'oeil, François de Montcoeur aperçut une silhouette familière se faufiler derrière l'église. La procession n'était pas prête de commencer ; les cloches n'avaient cessé de sonner, et l'église continuait de se remplir. Le Comte se décida à la rejoindre, bien qu'il redoutât cette entrevue. Une jeune femme aux boucles blondes, adossée au mur, tamponnait son visage à l'aide d'un mouchoir.

François de Montcoeur avait vu juste. Il s'agissait de Mademoiselle Madeleine d'Amorte. Elle venait d'une grande famille bourgeoise qui avait racheté le titre de Comte et qui s'était étendue sur une partie du comté. Les Amorte étaient connus pour leur possession de nombreux hôtels particuliers, notamment à Ornans.

- Vous ne devriez pas vous appuyer ainsi contre le mur, vous allez tâcher votre robe...

Elle sursauta et se tourna vers lui, les yeux remplis de larmes. En effet, son tissu rose avait pâli sous la poussière de pierre. Le coeur du Comte se déchira à la vue de son visage si pur, et si déchiré à la fois. Elle serra les lèvres, releva le menton et le regarda droit dans les yeux.

- Je vous hais, François, déclara-t-elle.

- Je suis navré de vous avoir blessée, Mademoiselle. J'ai essayé maintes et maintes fois de faire comprendre à nos parents qu'il était impossible de me forcer à vous aimer.

Il n'ignorait pas que ses mots étaient durs. Les larmes s'échappèrent soudainement des yeux de Mademoiselle d'Amorte.

- Mademoiselle ? l'interrogea-t-elle. J'étais votre Madeleine, autrefois... Vous m'avez si vite oubliée !

- Je ne vous ai point oubliée. Je vous estime profondement.

- Vous deviez me demander en fiançailles, l'été passé, répliqua-t-elle froidement, s'essuyant la joue. Je vous attendais avec impatience. Vous m'avez humiliée.

- J'ai préféré faire mon propre choix, en mon âme et conscience. Nous sommes trop différents, vous et moi.

- Parce que vous possédez davantage de similitudes avec cette femme ? cracha-t-elle, hargneuse. Une paysanne ?

- Il suffit ! tonna-t-il. Je vous interdis de l'appeler ainsi. Elle est la fille de Monsieur de Valmirand, vous lui devez le respect qu'elle mérite.

- Ah, je me ris bien de ce faux titre qui lui est attribué ! s'exclama-t-elle en levant sa main. Je vais être honnête avec vous ; ce mariage est voué à la catastrophe.

Le son des cloches faiblissait petit à petit. François de Montcoeur avait décidé qu'il était inutile de prolonger la conversation. Il se tourna, mais Mademoiselle d'Amorte lui attrapa le bras.

- Ne partez pas... je ne pourrai supporter de vous voir avec une autre, le supplia-t-elle. Je vous aime.

Il lui prit la main. Il aurait pu l'épouser, si leurs différences de milieux n'eussent été si préoccupantes. Certes, Madeleine d'Amorte faisait partie d'une grande famille, dotée d’un rang convenable et d’une prospérité croissante dans le comté. Mais l’essentiel faisait défaut : cette bourgeoisie, avide d’or et de succès, semblait se jouer des bonnes mœurs et de la piété, valeurs sacrées que les Montcoeur chérissaient depuis des siècles.

- Ma fiancée m'aime, elle aussi. Mais elle aime davantage Dieu. J'espère que vous me comprenez.

Les cloches s'arrêtèrent. L'orgue commença à jouer. Il était temps. François de Montcoeur se détournait d'elle, tandis qu'elle hurlait :

- Alors je ferai la guerre à ton Dieu, cher François, et je détruirai tout ce qu’Il a bâti dans ta vie tant que je respirerai !

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