Adèle fait sans
Peu auraient dit de Joseph qu’il était beau, mais nombreux affirmaient qu’il avait autre chose. Quelque chose de mieux, de rare, de précieux qui avait aussitôt séduit Adèle.
Durant des semaines, des mois, les mots-douceurs de Joseph se trouvaient là, à portée du regard d’Adèle, lorsque, d’une nuit au lendemain, ils disparurent. Tous. Sans laisser d’adieu, ni même un mot-poignard pour couper court à l’espoir.
Depuis, Adèle fait sans, mais ses yeux s’éteignent d’ennui, se perdent dans un sombre désert, quêtent les mots-lumière de Joseph, comme un bateau guette le faisceau d’un phare dans la nuit.
Désormais, Adèle ne frôle plus que du vent, du moins. Du rien. Elle fait sans, mais ses mains cherchent les mots-velours et se transforment en poings de ne plus les trouver.
Avant, elle s’offrait aux mots-caresses de Joseph ; avec une exquise sensualité, ils flânaient sur son cou, effleuraient sa nuque, courtisaient son ventre.
À présent, elle fait sans, son corps délaissé en perd la raison d’espérer les mots-frôlement, aussi délicats que des coussins de plumes, plus légers que des bulles.
Il se dit d’Adèle qu’elle a quelque chose de plus que sa beauté. Quelque chose sur sa peau, une couleur d’envie contre laquelle on aime se frotter. Charmé, Joseph y avait aussitôt déposé des parures de mots suaves.
Adèle a depuis lavé son corps de tous les mots-passion de Joseph, l’a dépouillé de ses mots-bijoux ; elle n’est plus qu'une peau de mue, oubliée. Une terre inculte. Un corps propre pour rien, ni pour personne. Adèle fait sans, mais sa peau, elle, en tremble de froid, se meurt d’abandon à chacun de ses réveils.
Adèle fait sans, mais elle se fait mal.
Il s’est noué de la douleur à son chagrin. Sa chair se lamente, crispée, entortillée dans sa faim de mots-érotiques sur elle, de mots-sexe en elle.
Et plus elle fait sans, et plus elle a mal.
Au fond, elle le sait, ce n’est pas tant l’objet de son désir qui lui manque, mais plutôt l’état dans lequel ce désir la mettait et les émois qu’alors il lui procurait.
Ce n’est pas Joseph qu’Adèle aimait. C’est eux. Elle et lui liés, unis dans un espace hors du monde réel, nourris de leurs mots-complices.

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