Merci Monsieur Verne

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Il y a quelque chose d’étonnant dans les souvenirs d’enfance.

La plupart sont «flous», imprécis dans le temps et l’espace.

Certains sont présents, là, impossibles à effacer.

Je devais être à la fin du primaire, sans doute un mercredi après-midi, car j’allais à la bibliothèque. Comme d’habitude, j’avais le nez plongé dans un bouquin, comme pour Sartre les mots ont été la douce sève de mon enfance.

Soudain, je relève la tête : «encore plongé dans un livre» !

Qui a parlé ?

Mon ancien instituteur de cours élémentaire.

Je n’ai pas le temps de réagir, il s’est déjà éloigné, le sourire aux lèvres.

Maintenant, je me dis que j’aurais dû le rattraper et le remercier.

Mon cours préparatoire fut horrible, j’ai subi la méthode syllabique et adulte j’ai failli pleurer quand elle est redevenue la norme.

On passait des heures à assembler des sons, c’était absurde et profondément ennuyeux, on a même songé à me faire redoubler.

Au cours élémentaire, cet instituteur m’a montré que ces sons avaient un sens et qu’ils racontaient une histoire !

Cet instituteur fut pour moi un héros, un héros en chair et en os.

Mais un héros peut en cacher un autre.

Je n’ai plus le titre en mémoire, mais j’ai une certitude : ce livre était signé Jules Verne.

Verne a bercé toute mon enfance, j’aimais bien Dumas, mais Verne c’était la passion, l’amour fou.

Si je pouvais retrouver cet enfant que je fus, je l’encouragerais à continuer sa lecture, je lui chuchoterais : «Aime ce livre, aime cet instant, tu vis le plus bel instant de ton existence.»

Verne est un auteur difficile, qui n’hésite jamais à plonger dans les sciences, qui utilise un vocabulaire technique, précis.

Baudelaire (mon deuxième héros) était fou d’admiration : « Verne, quel style ! Que des substantifs !»

Mais qu’importait la difficulté, c’était au contraire un défi qui rendait la lecture encore plus stimulante, encore plus gratifiante.

Je ne la voyais pas, je voyageais loin, très loin du gris du bitume parisien et de mon enfance bien trop solitaire.

J’ai dévoré tous ces voyages extraordinaires, des journées entières, des nuits entières (à la lampe de poche).

Je ne voyageais pas seul, ils étaient là, avec moi, tous : Philéas Fogg, Passepartout, Robur le conquérant, le capitaine Nemo, Michel Strogoff, Michel Ardan, Hector Servadac et tant d’autres !

Encore aujourd’hui, je les vois, je les entends, ils sont là en moi, autour de moi, j’ai envie de leur crier « Merci, vous m’avez tant donné, vous m’avez tout donné.»

Ils sont tous différents, mais ils sont tous semblables.

Certains comme Strogoff sont d’authentiques héros, à la Dumas, d’autres comme Nemo sont plus inquiétants, plus tourmentés, d’autres sont plus des personnages de comédie, comme Servadac.

Ils sont tous frères. Que m’ont-ils apporté ?

Beaucoup !

Oui, mais plus précisément ?

Question difficile !

En premier lieu, je dirais un certain optimisme. Non pas un optimisme naïf, un optimisme fait de courage face à l’adversité, de persévérance, d’invention.

Combien j’ai tremblé pour Michel Strogoff ou Philéas Fogg !

Toujours, ils s’en sortaient, non par une invraisemblable péripétie, mais parce qu’ils possédaient une qualité oubliée : la force d’âme !

Mais ce que j’aime par dessus tout c’est leur noblesse.

Oh, il y a des personnages qui sont loin de la noblesse habituelle, comme Servadac ou Passepartout. Mais ce n’est ni l’argent, ni la filiation qui donnent la noblesse.

Non l’authentique noblesse vient de l’intérieur, c’est un refus constant de la bassesse et de la médiocrité. Et cette noblesse a guidé toute ma vie.

Mais l’enfance doit s’arrêter, les héros possèdent aussi leur faiblesse.

C’est la sortie de Pourquoi j’ai tué jules Verne qui m’a ouvert les yeux.

Plus précisément c’est une «causerie» à Beaubourg avec Jean-pierre Andrevon qui a tout fait basculer.

Le titre était racoleur : avez-vous lu Jules Verne ?

Mais la discussion fut pertinente, on reprenait tous les futurs arguments « woke » contre le grand Jules.

Oui il fut raciste, sexiste, chauvin, ethnocentré et j’en passe. Mais il a toujours été de gauche et il suffit de lire «Un capitaine de 15 ans» pour confirmer à quel point Verne détestait l’esclavage.

Mais comme toute critique « woke », on tombe dans l’anachronisme, en oubliant qu’un écrivain n’est ni pire, ni meilleur que son époque.

Andrevon m’a montré la vraie faiblesse de Verne.

Les dystopies écolo-passéistes d’Andrevon ont très mal vieilli.

Le désert du monde reste un chef d’œuvre et là j’ai compris ce qui manquait au grand Jules : la passion amoureuse, celle qui survit à la mort et plonge dans l’éternité.

Tous les personnages de Verne semblent sortis du même club anglais de garçons et les femmes et l’amour sont largement en retrait.

J’ai dû t’abandonner Jules, quand je suis devenu adulte.

Mais je ne t’ai ni renié, ni oublié.

Récemment un ami, bien innocemment, m’a plongé un poignard dans le cœur.

J’évoquais mon « héros » celui de mon enfance et mon ami m’a dit : «Tu sais Philippe, plus personne ne lit jules Verne. Il est considéré comme un auteur très difficile et on ne l’étudie qu’à l’Université. »

Je n’ai rien dit, mais intérieurement j’ai pleuré.

Et je profite de ce texte pour lui rendre hommage : Merci, Monsieur Verne, vous m’avez tout donné !

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