Khthonia

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 Je relevai la tête vers la fenêtre en me frottant les yeux, ébranlée au plus profond de mon être. Je ne peux pas dire que j’ai été vraiment dévote au cours de ma courte vie. Petrijk m’avait donné le savoir que possèdent la plupart des prêtres impériaux, il m’avait fait lire des dizaines d’ouvrages sur la vie des Trois, de leurs enfants, de leurs exploits. Pourtant, j’avais toujours été sceptique en pensant à ces grands récits qui dépeignaient des êtres au dessus de tout, qui disposaient de notre vie et de notre mort à leur guise. Je pensais plutôt qu’ils se fichaient de la plupart d’entre nous. Nous n’étions rien d’autre que des brins d’herbe et personne ne s’intéresse à des brins d’herbe.

 Cela m’avait soulagé d’imaginer qu’aucune entité supérieure ne prenait la peine de me surveiller à longueur de journée. Les prières des mortels leur parvenaient, mais je ne crois pas qu’ils aient un jour pris la peine de les écouter.

 Même les miennes étaient restées sans réponses. J’étais pourtant une Élue. Ils m’avaient choisie, désignée à l’Empereur. Je croyais être spéciale à leurs yeux, mais j’avais vite compris que la seule importance que j’avais était celle que les sauvages ressentaient pour les bêtes qu’ils élevaient : s’assurer que le porc s’engraisse assez pour l’égorger et le dévorer. Ils se fichaient complètement de moi.

 Ce qui ne les a pas empêché de détruire ma vie.

 Penser à eux m’emplissait d’amertume et de colère, mais je me gardais bien de l’exprimer avec trop de virulence. Comme tous les habitants de Takabura je les craignais, tout comme je craignais les prêtres. Le blasphème n’est pas toléré dans l’Empire. Il serait folie d’offenser les créateurs de notre civilisation et leurs serviteurs.

 Pourtant, ce qu'ils avaient fait subir à Khthonia m’emplissait de rage. Quelle injustice de la part de Dieux âgés de plusieurs millénaires ! Et quel maque de sagesse ! S’en prendre à la déesse de la vengeance, celle qui avait hérité de la puissance de Watagwé et de la force brute de Tohil, celle qui avait dupé le fourbe Totchine en personne ! Comment avaient-ils pu la rejeter avec autant de mépris ? Ils avaient eux-même provoqué la guerre qui les avait décimé, ils devaient bien en avoir conscience.

 Poussant un profond soupir, je m'éloignai de mon bureau pour chercher une théière. Je n'avais pas dormi de la nuit, et lire des runes à la faveur d'une chandelle n'est vraiment pas conseillé quand on est sujet à la migraine. Le jour se levait et le soleil illumina le sol de ma chambre. Pendant que l’eau chauffait au coin du feu, je m’appuyai sur le mur de pierre près de la fenêtre et laissai mon regard vagabonder sur la mer. Des nuages d’écume moutonnaient paresseusement sur l’océan d’un bleu brillant. Le ciel était clair, le vent léger. Les mouettes étaient encore silencieuses. Rien ne troublait le bruit du ressac et je fermai les yeux pour me laisser bercer par la fraîcheur matinale, mémorisant ce paysage pour le dessiner plus tard. J’adorais cette vue.  

 Le sifflement de la bouilloire me tira du demi-sommeil dans lequel j’étais en train de tomber et je frémis en me redressant. La journée serait magnifique et Carmina viendrait sûrement me chercher pour une promenade dans les jardins : je n'aurais pas l'occasion de me reposer aujourd'hui. Je décidai de corser ma tisane pour estomper ma fatigue avec des baies d'açaïe.

 Tandis que je farfouillais dans ma réserve de simples en ressassant ma lecture de la nuit, je me coupai le doigt avec le petit couteau que j'utilisai pour hacher mes herbes. Une goutte de sang tomba sur le sol et je maudis ma maladresse. L'histoire de ma Déesse me préoccupait. Portant mon doigt à ma bouche, je me fis la réflexion que, comme moi, ses parents ne lui avaient pas laissé la moindre chance.

  • Aucune, fit une voix de femme derrière moi. Les Dieux ne se remettent pas en question, ce n'est pas dans leur nature.

 Je poussai un cri et lâchai ma boîte de plantes qui rebondit bruyamment sur le tapis. Toutes les petites boites métalliques s’entrechoquèrent et la plupart s’ouvrirent, laissant s’échapper une grande partie de leur contenu. Et dire que j’avais passer des heures à trier et étiqueter mes plantes ! Je fis volte-face vers la voix grave et profonde qui s'élevait près de la cheminée. Un timbre suave, sombre et glaçant que j'avais déjà entendu une fois et qui m'avait promis que je ne serais plus jamais seule. Mon cœur se mit à battre la chamade.

 Khthonia se tenait debout près de l'âtre. Les entrelacs flamboyants sur son corps m'obligèrent à détourner les yeux dans un premier temps. Quand je parvins à nouveau à lever le regard vers elle, je me sentis écrasée par son aura. Immédiatement, je sus ce qu'elle avait en commun avec Tohil : elle semblait prête à bouger, à danser, à parler, ses bras étaient à deux doigts de saisir quelque chose, ses jambes de se mettre à courir, sa bouche toujours sur le point de rire ou de parler, mais elle restait d'une immobilité parfaite. Ce mouvement brut et contenu par une fine enveloppe de peau lui conférait une présence qui me subjuguait.

 Les flammes de la cheminée semblait se refléter dans ses yeux, mais il n'en était rien : ils possédaient leur propre feu. Ses milliers de longues tresses étaient nouées les unes aux autres et pourtant sa coiffure changeait continuellement. Dire qu'elle était belle ne lui rendrait pas justice. Elle m'évoquait les gravures et les statues de Watagwé : les traits doux, la bouche sensuelle et cruelle à la fois, mais son corps était moins voluptueux que celui de sa divine mère. Ses courbes étaient moins généreuses, ses muscles plus fermes. Elle semblait taillée pour le combat comme l'étaient ses oncles Tamaï et Hérès.

 Ses vêtements très simples mettaient en valeur la finesse et la robustesse de son corps, qui, je m'en aperçus enfin, changeait aussi perpétuellement. Ce mouvement lent et continu modifiait son aspect aussi sûrement que les vagues sculptent la roche jour après jour. Sa tunique souple et ses chausses noires suivaient le mouvement incessant de ses courbes. Seule sa peau d’un noir aussi profond que celui de sa mère restait immuable. Le reste n’était que mouvement immobile.

 La migraine me tira brutalement de ma contemplation et la douleur m'aveugla. Je tombai à genou devant Khthonia, et, malgré la souffrance, tendis les mains au dessus de ma tête, paumes vers le haut, en signe de vénération. Elle me toisa avant de poursuivre avec un petit rictus méprisant :

  • Les miens m’ont haï avant même que je ne vienne au monde. Les Trois avaient décidé que ma naissance ne devait pas advenir, que je serais une Déesse maléfique. Ils ont convaincu les autres Dieux que mon père ne pouvaient pas donner naissance à un être normal. Pour tous, ce que les Trois disent devient vérité et même Tohil en était convaincu. Je suis née quand même. Je voulais naître. Quand je suis sortie des abysses, j’ai voulu leur montrer que je n’étais pas aussi mauvaise qu’ils le croyaient mais les autres se sont laissé aveuglé par la cruauté de ma mère, le mépris de mon père et la jalousie de mon oncle. Je ne demandais pourtant pas grand chose, mais ils se sont tous ligué contre moi. J'ai été rejetée, combattue, trahie, et condamnée à une souffrance éternelle sans la moindre explication. Pourquoi, toi, tu ne me rejettes pas ?

 Comment s’adresse-t-on à une Déesse ? Il me semble que « madame » n’est pas suffisant ?

  • Puissante Khthonia, Ma Déesse, je crois que ma famille ne vaut pas mieux que la vôtre. Ma mère m’a vendue. Mes sœurs m’ont oubliée. Quand à mon père, il a payé ma mère et est parti. Il ne sait même pas que j’existe. L’homme qui m’a élevé a été bon avec moi, mais il a accepté l’argent que l’on a donné à ma mère et ne s’est plus jamais intéressé à moi. Les Dieux m’ont condamné, l’Empire tout entier n’attend que ma mort. Quant au Grand Prêtre...

 Ma gorge se noua. Tout ce que j’avais refoulé au plus profond de moi jaillissait, prêt à me consumer toute entière. Je n’étais que rage, déception et haine. Ma Déesse se pencha vers moi :

  • Oui, ma chère. Ils ne valent rien. Nos familles nous ont trahies, Mérine. Ils ont béni la famille impériale en faisant de l'Empereur leur bras armé et du Grand Prêtre leur voix. Toi, ils t'ont condamnée à mort parce qu'entre leur divine descendance et les humains, ils ont depuis longtemps choisi lesquels de leurs enfants ils préféraient. Pour eux, tu n'es que l’ingrédient d'une potion impossible. Pourtant, ils ne parviendront à rien avec ton sang et d'autres mourront en vain.
  • Je refuse de mourir, puissante Déesse. Pas comme ça. Pas pour eux.
  • Que veux-tu, ma chère ?

 Un silence de quelques secondes me permit de rassembler mes forces

  • Je veux qu'ils paient.
  • Sois plus précise.

 La migraine me lacérait l'intérieur du crâne, tandis que des éclairs de lumières aveuglantes me brûlaient les yeux. Mes bras étaient douloureux d'être tendus vers Khthonia, mais je m'efforçais de ne pas trembler et de garder un ton ferme. Je savais ce qu'elle me demandait, et j'espérais en être capable. D'une profonde respiration, je chassais la peur de mon esprit, et répondis :

  • Je veux tuer de mes mains Lizio Dres Vrienne, Vic et Petrijk Eli Petriok.
  • Qu’y gagnerai-je, si je t’accorde mon soutien ?
  • Que voulez-vous en échange ?

Le regard de Khthonia flamboya, comme celui de celle quitouce enfin la victoire du doigt. Elle inspira profondément puis me murmura à l'oreille :

  • Je suis encore prisonnière. Je peux libérer mon esprit, mais mon corps est toujours retenu dans cette geôle. Je veux que tu me libères. Que tu m’offres leurs âmes pour briser les chaînes qui m’entravent. Je veux que tu m’obtiennes de quoi me venger à mon tour. De quoi tuer tous les Dieux.
  • De l’Azull bleue...
  • Tu prépareras le poison, je te l’apprendrai. Tu me donneras l’arme dont j’ai besoin pour régner là où est ma place. Les Trois mourront. Ma mère paiera. Ils paieront tous. Si tu acceptes de m’aider à déchaîner ma vengeance, je t’assisterai dans la tienne.

 Je pris une profonde inspiration. Étais-je prête à détruire le monde ? Un rire d’enfant résonna dans mes oreilles.

  • Oui, Khthonia.

Soudainement, ma migraine s'envola. La douleur disparut et une vigueur nouvelle s'insinua en moi.

— Relève-toi, Mérine.

 En me redressant, je sentis couler dans mes veines une force que je ne connaissais pas.

  • Ta détermination est impressionnante, j'en conviens, mais tu vas avoir besoin de plus que ça pour mettre ton plan à exécution et me libérer. Tu auras besoin d’entraînement pour apprendre à maîtriser la magie, l’alchimie et les poisons. Mais j’admets que tu es digne de me servir, ma chère. Je ne te trahirai pas. Tu deviendras ma servante. Une prêtresse plus puissante que les Petriok, les jouets de l’Empereur.

un bruit se fit entendre dans le couloir. Je levai la tête dans cette direction en même temps que ma Déesse qui me regarda à nouveau avec cette flamme victorieuse dans les yeux.

  • Il est temps pour moi de me retirer, mais je reviendrai vite. Au plus notre lien s’affermira au moins j’aurais besoin que tu m’invoques pour être avec toi et au plus je resterai longtemps. En attendant, continue de traduire le grimoire. Tu y trouveras des choses intéressantes pour combattre le Prêtre. Ce sera ton adversaire le plus sérieux parmi les mortels.
  • Comment savez-vous ce que j'y trouverai ?

 Elle haussa les épaules et sourit :

  • C'est moi qui l'ai conçu. Je prépare ta venue depuis longtemps, mon enfant.

 Khthonia disparut au moment où les bruits de pas s'arrêtaient devant ma porte. En un bond, je saisis le grimoire pour le cacher. J'eus le temps de remettre le coffret à sa place et de m'éloigner de deux pas de la bibliothèque, juste avant que la porte ne s'ouvre.

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