Le chanteur
Le rideau de vapeurs d'encens noir se leva sur la scène. Non pas une estrade, mais un cercle de pierre nue au cœur d'une caverne abyssale dont les parois s'élevaient à l'infini, peuplées de milliers de spectateurs silencieux. Des silhouettes spectrales, frémissantes d'attente, formaient un public de fantômes, leurs yeux éteints rivés sur le maître de cérémonie. Le sanctuaire de Lok empestait la cire froide et l’essence de lotus noir, un parfum sirupeux qui s’accrochait aux crânes empilés, devenus les gradins de cette audience d'outre-tombe.
Au centre, le nécromancien n'avait que lui-même pour instrument. Ses longs cheveux noirs et lisses glissaient sur ses épaules nues, encadrant un visage aux traits d'une finesse cadavérique, souligné par un maquillage de charbon. Ses yeux étaient des puits d'ébène sans fond, où brûlaient, magnétiques, des iris d'un vert émeraude. Ses bras, parcourus de tatouages magiques d'un vert vénéneux, palpitaient d'une lueur organique sous sa peau d'albâtre. D'une inclinaison fluide du bassin, Lok fit chanter le cuir de son pantalon et cliqueter les boucles de métal qui enserraient ses cuisses. Son gilet fendu dévoilait la cambrure de son torse, exposant des abdominaux tracés avec une précision chirurgicale sous une surface blafarde.
Ses doigts, longs et arachnéens, s’agitèrent dans le vide, tirant des fils d’énergie vert et noir. Un frisson parcourut l’assistance de fantômes tandis que les fils s'enroulaient autour des vertèbres d’un squelette de femme, blanchi par l'oubli, hissé des entrailles du sol.
Il entraîna la carcasse dans une valse saccadée, son corps ondulant avec une grâce de prédateur. Ses tatouages s'illuminèrent d'une clarté malsaine, dessinant des arabesques vivantes sur ses muscles saillants. Sa voix, un baryton de velours écorché, s'éleva, puissante, faisant vibrer non pas la pierre, mais les âmes immobiles.
— Elle plante des seringues dans sa peau. Mon sourire est amer... Ses toiles ne dégagent pas beaucoup de fantaisie.
Lok fit pivoter le squelette, sa main d'os reposant contre sa taille élancée. Il ferma les paupières, un sourire cruel ourlant ses lèvres d'encre. Il ne chantait pas pour les morts, il chantait pour celle qui l'avait trahi.
Chaque note était une flèche décochée vers ce souvenir qui le rongeait, offrant son humiliation en pâture à la foule spectrale.
— Mais sa paix intérieure est bouleversée. C'est tellement étrange... la méthode qu'elle utilise.
Soudain, il repoussa la créature de calcaire avec une violence brusque. Il se mit à tournoyer seul, sa chevelure fouettant l'air chargé d'ozone. Autour de lui, les crânes des gradins s'éveillèrent, leurs orbites vides crachant des lueurs spectrales, battant la mesure dans un rictus collectif. Les fantômes poussèrent un murmure collectif, signe de leur approbation macabre.
— Oh, qu'elle est belle ! Un peu plus que ce que mérite un homme ! hurla-t-il vers la voûte, sa voix déchirant le silence de la crypte avec l'intensité d'une déflagration. Oh, je ne suis pas fou. S'il te plaît, dis-moi qu'elle ne changera jamais...
Il se figea, le buste soulevé par une respiration saccadée, tandis que le squelette revenait vers lui, esclave de sa volonté de fer. Il enlaça les phalanges glacées, pressant le crâne muet contre sa joue livide. Une larme d'un noir de jais roula sur sa pommette, s'évaporant dans un sifflement avant de toucher le sol.
— Peut-être devrais-je la laisser partir... chuchota-t-il, le souffle court. Mais seulement si elle m'aime. Comment puis-je juste la laisser partir ? Pas avant qu'elle m'aime.
Le flux magique vira au vert toxique. La lueur de ses tatouages devint une brûlure pulsant au rythme de ses tempes, projetant des ombres gigantesques sur les parois de la caverne. Lok éclata d'un rire d'une arrogance magnifique, le rire de celui qui préfère régner sur des décombres que d'être ignoré par celle qui l'a vendu. Il empoigna les os et les entraîna dans une transe frénétique, leurs pieds martelant la poussière.
— Elle est encore en train de sombrer ! Mon dieu, quel adorable péché !
Ses orbes sombres s’embrasèrent d’une fureur possessive. Il ne voyait plus la poussière, il voyait le visage de celle qui l'avait poignardé dans le dos, celle qu’il désirait briser pour l'empêcher de fuir à nouveau.
— Oh, tellement volatile ! Un peu plus que ce que mérite un homme !
Le rythme devint un tonnerre de percussions osseuses, les tatouages de Lok irradiant une lumière radioactive. Il s'effondra au sol avec sa partenaire de mort, la pressant contre son torse nu, sa voix muant en un cri guttural qui libérait toute sa superbe dévastée. Le public de fantômes frémit, absorbant chaque miette de sa haine et de sa passion.
— Nous étions faits pour être ensemble ! Maintenant meurt et aime-moi !
Dans une déflagration de lumière émeraude et d'ombres denses, le squelette vola en éclats. Lok resta prostré au milieu de la pluie de calcaire, la peau moite, fixant le vide avec l'intensité d'un dieu déchu. Les fantômes, silencieux, s'évaporèrent lentement, repus de ce festin de douleur.
— Nous étions faits pour nous blesser mutuellement... acheva-t-il dans un dernier souffle.

Annotations
Versions