Un Soleil impatient ( Solàl )
Je hais la Lune.
Je hais la Lune et tout son univers, la nuit, le froid, le silence, les étoiles et les couleurs blafardes. Je déteste l’aisance avec laquelle elle se déplace dans ce ciel noir, j’exècre le fait qu’elle soit toujours entourée de ses sbyres brillantes. Bref, j’ai la nuit et son astre en horreur.
Malgré tout, je m’installe chaque soir sous sa lumière pâle, sur le rebord de mon balcon, ignorant la voix de ma mère criant presque dans ma tête que je risque de tomber. J’observe les étoiles et leur mère à elles, je les regarde apparaître, pressé qu’elles disparaissent. Le reflet de leur éclat qui se reflètent dans le ruisseau juste en bas dansent au gré du courant. A mes pieds, le royaume est plongé dans l’ombre de minuit, ce royaume qui un jour sera mien. Le royaume d’Hélios. Le royaume du Soleil. Mon royaume. Ses habitants sont tous bel et bien endormis. Tous, sauf moi et la jeune fille encore penché sur ses devoirs à l’autre bout de la rue, la lumière de sa chambre éclaire un chat allongé au beau milieu du chemin. Je sais pourtant qu’elle ne tardera pas à s’éteindre comme à chaque fois. D’ici une demi-heure, il ne restera plus que moi. Moi et l’astre de la nuit.
Je ne dors jamais vraiment, je somnole parfois, mais la plupart du temps, je vais simplement briller ailleurs. C’est-à-dire sur mon balcon, les jambes battant dans le vide et les yeux sur mon peuple. Ma mère dit que c’est comme si je veillais sur mon royaume. Mais bordel, ce que je déteste ces moments là ! Attendre dans le silence sans rien faire pendant des heures, une véritable torture !
La nuit vient toujours remplacer le jour avec une lenteur si sournoise et silencieuse que je n’ai que rarement le temps de voir le Soleil disparaître à l’horizon. Elle ne loupe jamais un rendez-vous, efface les rires d’enfants qui jouent sur les trottoirs, le brouhaha des rues, les appels des marchands, le chant des oiseaux, la lumière dorée et la douce chaleur. Voir tout cela disparaître, même si ce n’est que le temps de quelques heures, me rendrait presque malade. La Lune attire la nuit, la nuit retire tout ce qui me fait sourire, elle prend les reflets dans mes yeux, endort les plus petits, calme les adultes, elle fait même taire les animaux.
Jusqu’à mes quinze ans, j’ai tout fait pour retarder le moment de se souhaiter une bonne nuit, de monter se coucher, je trouvais toute sortes de sujet à aborder, des tactiques toujours plus discrètes pour rester encore un peu avec eux. Mais cela finissait toujours de la même manière, encore aujourd’hui, on finit par s’embrasser pour aller se lover dans des draps déjà chauds grâce aux savoir-faire du personnel. Je fais donc comme tout le monde, je pars m’enfermer dans ma chambre, seulement moi, je ne m’enfonce pas dans un lit douillet, je préfère passer par dessus la balustrade pour contempler l’endroit dans lequel j’ai grandi et celui dans lequel je mourrais aussi. Puisque c’est ainsi depuis des siècles et que plus que tous les autres j’y suis condamné, moi, prince d’Hélios.
A l’horizon, j’imagine cette brume dont on parle depuis un peu moins de deux mois. D’après ce que nous savons, il s’agirait d’un brouillard épais, gris perle. Le peuple l’appelle Néant. Les rumeurs racontent que ce nuage tuerait comme un mercenaire dont on ne connaît pas le maître. Il ôterait toute forme de vie sur son passage, de l’être humain jusqu’au plus petit brin d’herbe sans oublier le mulot qui passait par là, quelque centimètre sous la terre. Par sa cruauté, il ne laisserait derrière lui qu’une terre stérile et froide, sans vie, sans couleur, sans son, mais personne n’est allé vérifier par lui-même. Ce n’est peut-être qu’une nouvelle histoire racontée pour empêcher les enfants de dépasser la frontière du royaume.
Pourtant, tout est de plus en plus crédible, j’ai voulu croire, au début, qu’il s’agissait d’une invention du royaume voisin, le royaume de Nox. Une invention stupide pour nous faire peur ou nous attaquer. Mais j’ai dû me résoudre bien vite à l’idée que Nox était parcouru par les mêmes rumeurs que nous.
Le royaume de Nox, le peuple de la Lune, nos opposés en tout point. Nos deux territoires sont gouvernés par un même Conseil, ironiquement appelé le Conseil des Astres. Malgré notre proximité et nos gouvernements semblables, nous nous haïssons depuis des millénaires, tant et si bien que plus personne ne sait pourquoi cette rancœur existe. Les gens d’Hélios s'accordent tous à dire que ce sont ceux de Nox qui ont fait un pas de travers, je suis pourtant sûr qu’eux pensent que ce sont nous, les responsables. Cette haine n’est plus justifiée depuis des années et pourtant, nous la nourrissons encore, de générations en génération, d’une façon tant acharné que je suis incapable de penser du bien de nos voisins.
Aujourd’hui, de ce que l’on dit, le Néant les inquiète eux aussi. D’où peut-il bien sortir dans ce cas ? Il n’est pas apparu en un claquement de doigt, et puis, même si c’était le cas, il a bien fallu quelqu’un pour claquer des doigts. Si ce n’est pas nous, si ce n’est pas eux non plus, qu’est ce qui l’a créé ? Une catastrophe naturelle peut-être ? Nous en aurions entendu parler dans ce cas là… Je n’ai pas connaissance d’un troisième royaume ou d’un autre peuple.
Tout ce que nous savons, c’est que nous ne savons rien de ce phénomène ou de cette chose puisqu’il faut bien qu’elle soit un minimum vivante pour tuer autant. Mon père, dans sa sagesse de vieillard, y voit un appel des cieux, une intervention divine afin de rassembler nos deux peuples. Il est bien le seul à penser ainsi, c’est une idée absurde. Si seulement les gens de Nox avaient un minimum de courage pour résister ou pour, au moins, chercher un moyen de le faire. Mais non, le brouillard grignote déjà leur terre et ils préfèrent fuir. Ils favorisent l’abandon de leurs terres plutôt que la résistance. Ce sont des lâches ! Puis, de toute façon, cette alliance serait vaine, nos deux peuples et leurs dirigeants respectifs ne peuvent pas se voir en peinture ! Les gens d’Hélios ne pactiseront certainement pas avec ceux de Nox, on ne se lie pas avec ceux qui chérissent l’obscurité pour vaincre le vide.
Malgré cela, nous ne valons pas mieux qu’eux. Ils dorment tous sur leur deux oreilles ! Gardes, roi, reine, population ! Tous ! S’ils n'avaient pas la tête sous l’oreiller nous pourrions chercher une solution ! Peut-être en aurions nous déjà trouvé une ! Mais non ! Combien de fois ai-je entendu : Nous ne savons pas quoi faire, attendons demain, on dit que la nuit porte conseil. ? Trop de fois ! Elle porte conseil, bien sûr, mais quand ? Une fois que tout aura été décimé ? Une fois qu’il ne restera plus personne pour l’écouter ? Cette attitude statique me fout sur les nerfs ! Cette nuit est bien trop longue !
- Silas !
Je ne prends même pas la peine de baisser le ton. A quoi bon ? Je n’ai rien à faire de réveiller tout le château. Le garde est censé être posté devant la porte mais devant l'absence d’une réponse de sa part, je devine que lui aussi, somnole. J’en grince des dents, le calme et l’obscurité commencent à être de trop.
- SILAS !
La porte s’ouvre enfin, laissant apparaître celui que j’appelais. Il a les yeux bouffis de sommeil et le corps encore à moitié endormi ce qui a le prodigieux dont de m’énerver encore plus. Il baille légèrement avant de s’incliner, il garde la tête face au sol si longtemps que j’ai l’impression qu’il s’éteint de nouveau. Il s’éclaircit malgré tout la gorge avant de se redresser :
- Monsieur mon prince, je ne veux pas vous offenser le moins du monde, mais je pense qu’il est raisonnable de vous reposer. La journée qui vous attend risque d’être éprouvante. Comme l’a annoncé Monsieur le Roi, votre père, le Conseil se réunit et les familles dirigeantes sont conviées. Il en va de votre tenu lors de votre premier Conseil…
- Au diable le repos ! Je n’en ai nul besoin ! La nuit fut déjà bien assez longue. Et puis ! Les Conseillers n’en feront rien ! Ce ne sont qu’une bande de vieillards, s’ils espèrent une alliance entre nos deux royaumes, ils courent à notre perte !
Le Conseil des Astres… Cette organisation qui nous gouverne tous, ceux de Nox comme ceux d’Hélios et ce depuis toujours. Cela fait des millénaires qu’ils existent ! Les Conseillers sont conseillers de père en fils et de mère en fille, tout comme nous sommes roi de père en fils et reine de mère en fils ! Seulement aujourd’hui, les Conseillers sont tous des être humains à la peau ridée et pendante et dont les idées ne sont pas aussi claires que cette Lune qui me nargue depuis le début ! On les croit encore capables de prendre des décisions plus sages que nous ? Foutaise !
La chaleur monte dans la pièce et j’en suis l’auteur. Il y a comme une chaudière dans ma cage thoracique qui alimente ses flammes de ma colère. Je reprends, les dents serrés à me les cassés et le souffle si chaud qu’il en feraient fondre l’or sur mes murs :
- Ils vont discuter alliance et théorie pendant que Nox se terre et que ce Néant avance ! Suis-je le seul à me rendre compte de la situation ? Ne sens-tu pas comment le vent se rafraîchit, entraînant dans son sillage une odeur de cendre ? Ne sens-tu pas comment l’air s’alourdit comme avant un orage ?
- Il s’agit d’une nuit de juin tout à fait normale, votre Altesse…
Sa réponse insouciante est l’étincelle sur une flaque d’essence. Tout autour de moi, l’air se trouble et ondule comme au-dessus d’un brasier en plein été. En un millième de seconde je suis sur mes pieds, le sol noirci sous mes orteils mais je n’en ai rien à faire. Une légère odeur de fumée s’évadant du bois brûlé, envahit la pièce :
- Plus rien n’est normal ! Êtes-vous aveugle à ce point ? La nuit nous vole déjà nos visage et voilà que vous allez laisser le Néant nous voler nos âmes ?! Vous resterez là, à attendre, les bras ballants, le visage niais, que le Soleil se lève, comme si tout allait se régler ! Comme si ce n’était qu’un rêve ! Qu’est-ce qu’ils attendent pour lancer des repérages ?! Que tout soit ravagés ? Qu’il ne reste plus rien à repérer ?
- V-votre père, Monsieur sa Majesté, pense que la guerre n’est pas la bonne arme à utiliser contre une chose telle que le Néant. Il pense qu’avec une approche frontale, il y aurait trop de risques, il ne veut pas perdre des vies sans que cela n’en sauve pas d’autres et que Dieu le préserve de penser ainsi…
D’un coup de pied, j’envoie valser une petite étagère qui part s’écraser contre un mur dans un bruit de feu d’artifice. Ils ont peur des risques mais leur inaction finira par les tuer ! Pourtant, les premiers rayons du Soleil percent quand même dans mon dos, se fichant de l’inaptitude de son peuple. Sa présence calme presque immédiatement ma colère, apaisant mes émotions et redonnant une température normale à la pièce, permettant au garde d’éponger son front humide et ses joues rouges. Je soupire et relève la tête, de toute façon, ce n’est pas moi qui est autorité ici, ce sont mes parents… Je profite quelques instants de Soleil naissant avant de me baisser pour prendre dans mes bras la petite boule de poil qui a profité de l’inattention des gardes pour se faufiler dans ma chambre et ronronner contre mes jambes. Ce chat roux est un habitué, il vient même lorsque je suis sur le point de tout faire flamber. Il grimpe sur une de mes épaules et je m’adresse à Silas :
- Tu sais quoi ? Il fait jour. J’ai besoin d’un petit déjeuner digne de ce nom alors va donc réveiller les cuisines et toutes personnes vivant dans cette demeure. Je veux du bruit, des rires, le son des ustensiles qui s'entrechoquent et le claquement des pas des domestiques qui s’affairent.
- Monsieur mon Prince, je crains que ce ne soit bien raisonnable, attendons encore une ou deux heures…
Je ferme la fenêtre en l’avertissant :
- Si tu ne préviens personne, c’est moi qui le ferai.
- Je ne suis pas sûr que-
Je n’attends même pas la fin de sa phrase, je la connais déjà par coeur, il a dû la répéter au moins cinq fois depuis le début de la journée : Ce n’est pas raisonnable. Tant pis, je ne le suis pas ! Je sors en trombe de ma chambre, mon petit chat sur l’épaule et parcourt les couloirs au pas de course. J’ouvre tous les rideaux que je croise et toque à chaque porte. Je réveille courtisans et courtisanes, gardes et jardiniers, secoue légèrement les quelques domestiques encore somnolents. J’observe de petits sourires naître sur les visages encore froissés par le sommeil. Voilà l’unique avantage de la nuit, le jour finit toujours par la remplacer. Lorsque mon compagnon saute à terre, je cours dans les galeries à ciel ouvert, talonné par le félin. Sur mon chemin, je fais tournoyer une servante fraîchement sortie du lit. Elle rit et toute la colère qui m’avait envahi un peu plus tôt s’envole complètement :
- Prince Solàl, je vous en prie, ne cessez jamais d’être heureux ainsi !
Je lui offre mon plus beau sourire en guise de promesse avant de m’arrêter devant la porte de la chambre royale dans un dérapage à peu près contrôlé. Je ne toque même pas avant d’ouvrir les portes en grand et de crier avec un énorme sourire :
- DEBOUT !
Un oreiller en plume s’envole dans ma direction mais je suis déjà reparti en courant vers la seconde partie du palais pour réveiller jusqu’au dernier habitant. La réunion du Conseil est toujours dans un coin de mon esprit, mais maintenant que le jour est présent, j’ai autre chose en tête, et c’est une mission qui me tient bien plus à cœur, faire sourire nos sujets.

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