Echo ( Solàl )
L’herbe sèche craque sous mes pieds alors que je rejoins ma tente. Pourtant, je ne l’entends pas, le son est couvert par le vacarme incessant de mes pensées. J’ai bien essayé de faire abstraction en m’allongeant sous ma toile mais je ne peux passer outre le fait que je me sentais mieux là-bas, moins seul, moins différent. Je préférais la terre dure sous mon dos et le son de sa respiration au moelleux de mon matelas. Cette solitude m’écoeure presque autant que ce que je ressens, là, maintenant, en pensant à lui. Qu’est-ce que tout ça veut dire ? Qu’est-ce qui se passe à l’intérieur de moi ? Je suis censé le détester. Il est hautain et empli de dédain, il se croit certainement supérieur à tout le monde et pourtant…je ne le trouve pas détestable du tout. Je penserais presque le contraire…
Je tente de me rappeler d’où vient cette haine mais la question tourne en boucle, que je la pose dans un sens ou dans l’autre, elle erre sans trouver de réponse correcte. Tout ce qui me vient c’est “parce que c’est ainsi.”, parce qu’il n’y a jamais eu de raison, on m’a appris à haïr alors je hais. Voilà donc la hauteur de l’influence des plus grands, j’ai beau en faire partie, cette haine s’est inscrite dans toutes les familles qui nous ont précédées et elle s’installera certainement dans toutes celles qui suivront. Ce n’est que maintenant que je comprends que nous ne sommes même pas maître de nos sentiments…
On nous a toujours dit que les gens d’Hélios détestaient ceux de Nox et que c’était un sentiment réciproque simplement parce que le Soleil hait la Lune. Alors, Namiel ne me supporte pas et inversement. Tout pousse à ce que ce soit ainsi. Les habitants de Nox m’ont toujours été décrit comme des charognards, des profiteurs, ceux qui se nourrissent des restes, des sang-cœur et des lâches. Pourtant, ce soir, la voix de Namiel m’a presque dit le contraire et ses actes ont prouvé que ce n’est qu’un mensonge.
- Maudit sois-tu, ma Lune.
Je lui en veux de m’avoir parlé naturellement, comme ça, même si c’est moi qui ai engagé la conversation. Je lui en veux d’avoir pris le temps de cuisiner pour tout le monde et de m’avoir servi un bol de soupe que je n’ai pas touché malgré les effluves délicieuses qui s’en échappaient. Pourquoi n’est-il pas la statue de glace que l’on m’a décrite et que j'avais facilement imaginée lors du Conseil. Tout était plus simple lorsque je ne le connaissais pas, quand je pouvais le détester sans me poser de questions. Maintenant, je ne suis plus sûr qu’il mérite mon ressentiment et ça m’énerve. En me parlant comme n’importe qui l’aurait fait, il me force à le reconsidérer, à revoir cette image du Prince coincé et hautain que je m’étais faite seul. Il me force à entrevoir la personne derrière l’astre.
L’hypothèse de mes sentiments me donne la nausée, je n’ai pas envie de savoir ce qu’il se passe dans mon cœur et dans ma tête. J’ai horreur de ce qui palpite dans ma poitrine et de cette petite voix qui répète son nom en boucle et qui me dit que ses yeux sont les seuls à pouvoir refléter mon âme ainsi.
Je n’arrive pas à fermer l'œil. J’ai envie de ressortir et de franchir ces dix mètres simplement pour connaître l’odeur de son parfum, j’aimerai retourner m’allonger dehors et continuer de parler mais cela ne peut que me nuire. A mon retour, je devrai me marier à sa sœur et cesser de penser à lui. J’essaie d’imaginer la Lune se dessiner sur la toile de ma tente à défaut de sortir, pourtant ce n’est pas cette sphère blanche et immaculée qui s’étale devant moi. C’est un visage entouré de cheveux bicolores et aux yeux bleu nuit.
J’aimerai me convaincre que tout cela est faux, l’imaginer de son côté, rire de ce qu’il m’a dit, de mes questions et de ma crédulité. Mais rien n’y fait, ce sentiment qui m’effraie presque est toujours bien présent. Finalement, ma volonté s’étouffe et je ressors. L’air frais de la nuit me surprend. Lui n’a pas bougé, il est toujours allongé au même endroit, le regard plongé dans l’immensité du ciel.
- Vous perdez déjà patience, Prince Solàl ?
Il a beau chuchoter, j’ai l’impression que sa voix résonne dans la clairière. Je me contente de hausser les épaules et m’assois à la limite des dix mètres réglementaires. Le silence s’installe doucement, mes doigts jouent avec les quelques bouts de bois ayant échappé à mon foyer presque éteint derrière nous. Le silence s’installe et étrangement, celui-là, ne me pèse pas. Il ne dépose pas un point étouffant sur ma poitrine, ne déclenche pas mes pensées envahissantes et c’est étrange, presque appréciable.
- Tout à l’heure, vous m’avez posé une question, si vous permettez, j’aimerai vous la retourner. Solàl, avez-vous peur du Néant ?
Étonnement, sa voix ne trouble pas le silence, elle y prend une place qui semble faite pour elle. Je n’essaie même pas de réfléchir, la réponse est évidente.
- Oui.
Il acquiesce simplement et le silence se réinstalle calmement.
- Pourquoi est-ce que nous nous détestons ?
La question me surprend autant que lui alors qu’elle sort de ma bouche, je n’avais pas prévu de penser à haute voix. Il se redresse et s’assoit en tailleur en face de moi, comme si les dix mètres n’existait pas, ses yeux s'ancrent dans les miens. Un instant, j’ai l’impression d’avoir plongé dans une galaxie entière la tête la première. Les étoiles se dessinent dans ses iris, si bien que je pourrais presque redessiner la constellation d’Orion qui s’étale au-dessus de nous.
- J’imagine que c’est parce que nous avons été éduqué ainsi. Pourquoi une telle question ?
- Je n’ai pas envie de vous haïr.
Un éclair d’incompréhension passe sur son visage. Il faut croire que mon coeur parle à la place de ma tête fasse à lui.
- Je… pense que ce n’est pas une obligation mais la haine rend le respect de la loi plus simple.
Il n’a pas tort, mais si ça ne tenait qu’à moi, je ne respecterais pas cette loi non plus, je ne me marierai pas à sa jumelle et je ne serais pas l’héritier du Soleil. Je me contente de hausser les épaules sans pour autant détacher mon regard du sien. Je vois ses sourcils se froncer légèrement avant qu’il ne soupire et se rallonge. Presque aussitôt, une sorte de vide se fait ressentir dans ma poitrine. Je l’imite et la nuit se passe sans qu’aucun de nous deux ne brise cet étrange silence.
L’aube pointe enfin le bout de son nez mais je n’ai toujours pas trouvé la réponse à mes questions et le vide ne s’est pas comblé. Je me relève en même temps que le Prince de la Lune, suivant des yeux ses mouvements fluides. Il s’étire et rentre dans sa tente. Moi, je reste là, observant son ombre qui se meut derrière la toile. Lorsque sa chemise glisse sur le sol, j’ai l’impression d’être un voyeur, pourtant je ne me détourne pas, il ne s’agit que de son ombre… Sa silhouette fine se défait de ses vêtements pour en enfiler d’autres. Quand ses bras se saisissent de son manteau, je m’enferme à mon tour sous ma toile. Dans mon sac, j’attrape un pantalon droit, couleur sable et une chemise blanche que je laisse entrouverte. Je veille même à ce que mes cheveux ne semblent pas trop ébouriffés.
Quand je ressors, mes affaires empaquetées sous le bras, deux gardes s’empressent de plier ma tente. Le Prince Namiel attend déjà à côté de son cheval, il a relevé ses cheveux en une demi-queue, ne laissant dépasser que quelques mèches sur ses tempes.
- Il n’est pas l’heure d’être coquet Prince Solàl. Le Néant nous attend. Avec un peu de chance, nous l’atteindrons avant la fin de l'après-midi.
C’est joli, ce léger sourire dans sa voix, ça pourrait presque remplacer ma tournée des réveils. J’aimerai cesser de penser ainsi mais mon esprit n’a l’air d’en faire qu’à sa tête. Il n’attend aucune réponse alors je détache ma monture et monte en selle, dix mètres plus loin, il fait de même.
Nous reprenons la route sous un ciel bleu qui vire au gris à l’horizon. Cette fois, c’est à moi d’ouvrir la marche, comme l’on demandait les Conseillers. Je suis à la fois heureux et déçu de ne pas pouvoir observer les mouvements du corps du Prince de la Lune, ainsi je peux me concentrer sur notre mission et tenter encore une fois de me convaincre que ce n’est qu’un sentiment passager mais j’aimerai ne pas avoir à faire semblant ou à tuer ce que je ressens parce que le monde décide de notre vie à notre place.
Le claquement des sabots de nos chevaux claquent en rythme sur le sol, aucune brise ne vient faire danser les feuilles d’arbres qui n’existent que dans ma tête. Je hais ce silence et les dix mètres qui nous séparent, je déteste les gardes qui avancent entre nous. On nous protège l’un de l’autre en nous mettant d’autre vie sur les bras, comme si les nôtres ne suffisaient pas… Cet héritage, cette succession que nous avons reçu, Namiel et moi, ma mère l’appelle “bénédiction” mais aujourd’hui, ce mot sonne plus faux que jamais. Quelle bénédiction nous empêche d’approcher un être ? Quelle bénédiction nous transforme en menace par le simple fait d’exister ? Quelle bénédiction nous force à risquer nos vies et celle d’une dizaine d'hommes ? Je n’ai pourtant pas le temps de me plaindre mentalement plus longtemps. Chaque mètre m’offre de nouveaux sujets de songes. Les brins d’herbe brûlés par le Soleil disparaissent petit à petit, le sol se recouvre d'écailles de terre sèche et le monde est de moins en moins fertile ici. L’air est lourd, comme avant un orage, avec l’humidité en moins.
Midi a sonné depuis près d’une heure et demie lorsque nous arrivons enfin. Je lève une main pour arrêter le cortège. Je ne suis pas sûr d’avoir le courage d’entrer dans cette brume qui s’étend à quelques mètres de moi. Je n’osais pas vraiment y croire mais voilà que le Néant me fait face. Il s’élève tel un mur gris et opaque, coupant la terre et le ciel. Il ondule lentement comme s’il dansait d’un pied sur l’autre.
Je sens déjà son vide me heurter de plein fouet, s’infiltrant dans ma poitrine tel un souffle froid. Dix mètres derrière, le fils de la Lune expire si bruyamment que je l'entend comme s’il était à côté de moi. Ce n’est pas un soupir d’ennui, juste un trop plein. Devant nous, se tient l’ennemi de l’humanité et derrière nous, rien. Il n’y a que nous contre cette force inconnue. Que cache ce brouillard derrière toute cette fumée ? Une tension invisible semble appuyer sur mes côtes, comme si elle voulait me détruire de l’intérieur. Un bruit de sabots me fait relever la tête, Namiel s’avance et s’arrête exactement dix mètres à ma droite. Son regard de nuit étudie le brouillard avec ce regard neutre, sans émotion, qu’il aborde déjà lors d’un conseil. Sa mâchoire crispée trahit pourtant son anxiété.
- Hé.
Il tourne la tête vers moi et je tente d’adoucir l'atmosphère comme je le peux.
- Je croyais vous avoir conseillé des lunettes de soleil ?
Le coin gauche de ses lèvres se redressent légèrement et je suppose qu’il n’est pas l’heure de plaisanter mais je ne sais pas comment gérer autrement.
- Ne craignez rien pour mes yeux, je préfère finir aveugle que mourir à l’intérieur de cette chose alors ne vous retenez pas.
- Etes-vous confiant ?
- Est-il possible de l’être pleinement dans une situation pareille ? Mais je suis sûr que vous êtes capable de nous sortir de tout problème.
Serait-ce un compliment ou est-ce sarcastique ? Je ne saurais le dire… Ses mains tremblent légèrement sur les rênes, les miennes aussi mais je décide de les ignorer. J’inspire et met pied à terre, le Prince Namiel suit le mouvement. J’imagine que tout ce qu’il me reste à faire, c’est illuminer le vide et brûler ce qui tue sans exister.
Je n’ai pas peur du Néant, j’ai peur de se qu’il me resterait si je ne ressortais pas ou pire, si lui, ne ressortais pas. J’ai peur de ce que je ressens pour cet homme. J’ai peur de la vie qui m’attend autant que de la mort qui me guette.

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