Mère Lumière (Solàl)

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Comme toujours, le repos me fuit. J’ai beau fermer les yeux, rester immobile ou bien tenter toutes les positions imaginables, essayer de vider mon esprit, rien ne vient, pas même un semblant de calme. Alors je fixe le plafond en pensant. Les motifs dorés qui ornent ma chambre dansent sous la lumière des chandelles.

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, cinq heures, dix, peut-être plus. A mon retour, j’ai eu droit à quelques remontrances par rapport à notre retard, à un interrogatoire aussi long qu’une nuit, j’ai répété notre mensonge une dizaine de fois, la brume à disparue d'elle-même, encore et encore. Personne n’a posé de questions par rapport au fait que nous ne sommes rentrés que tous les deux. Finalement, mes parents m’ont envoyé me reposer sans me laisser discuter.

Je suppose que Namiel a eu droit aux mêmes conditions, dans un certain sens, je l’espère. Je ne sais pas si je le reverrai avant ce mariage et même après. Depuis notre retour, je tente de ne pas penser à lui, mais j’échoue lamentablement à chaque fois. J'aimerais qu’une solution miraculeuse arrive soudainement, que quelqu’un m’offre la possibilité de passer la moindre seconde de ma vie à ses côtés. Malheureusement, je dois me résoudre à accepter que ceci n’est qu’un rêve ridicule.

Je me contente donc de supporter cette sensation de manque qui s’installe un peu plus à chaque heure qui passe.

Trois coups frappés à ma porte me tirent de mes pensées emmêlées. Je me redresse :

  • Entrez !

La porte s’ouvre doucement et laisse apparaître ma mère enveloppée dans une robe de chambre blanche. Comme toujours, elle semble porter la lumière en elle, ses longs cheveux blonds tombent sur ses épaules en boucles élégantes. Je ne me souviens pas de la dernière fois qu’elle est rentrée dans ma chambre à une heure aussi tardive.

  • Mère ?
  • Je ne te réveille pas, j’espère ?
  • Si, je dormais paisiblement.

Un sourire amusé se dessine sur ses lèvres fines.

  • Tu mens très mal, mon cher fils.
  • C’est une maladie familiale.
  • Certainement pas de mon côté !

Je laisse échapper un léger rire alors qu’elle s’assoit sur le fauteuil près de mon lit après avoir soigneusement plier et ranger une chemise qui y traînait. Pendant de longues secondes, elle m’observe sans dire un mot et j’y vois une parfaite raison de m’inquiéter. Ma mère est probablement la personne qui lit le mieux en moi, il arrive même qu’elle comprenne des choses qui me concernent avant moi.

  • Vous avez quelque chose à me demander ?
  • Peut-être.
  • Je le savais…
  • Et moi, je sais que tu as quelque chose à cacher à ta mère adorée.

Mon cœur manque un battement. C’était une chose à prévoir. Formidable. Je détourne les yeux et me laisse retomber en arrière sur mon matelas.

  • Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
  • Solàl ?
  • Mère ?
  • Solàl.
  • Mère.

Je l’entends soupirer, un sourire dans la voix :

  • Tu as dix-neuf ans et pourtant tu agis toujours comme lorsque tu en avais sept…
  • Ca fonctionnait à l’époque pourquoi plus maintenant ?
  • Ça n'a jamais fonctionné.
  • Si
  • Absolument pas, mon fils.

Une silence s’installe entre nous, seulement troublé par le bruit du vent faisant claquer mes volets.

  • J’étais inquiète, tu sais ?

Ma réponse ne sort pas directement, parce que sa voix a changé, elle ne me parle pas comme une reine depuis qu’elle est entrée dans ma chambre, elle parle comme une mère, je ne l’avais pas remarqué avant. C’est pourtant une chose que nous ne faisons pas souvent…

  • Je sais, je suis désolé.
  • Non… Tu ne sais pas.

Ses doigts se faufilent dans mes cheveux avec une douceur incomparable.

  • J’ai passé toute la journée et toute la nuit d’hier à attendre votre retour. Mais il n’y avait personne à l’horizon, j’ai cru que…

Sa voix vacille légèrement et lorsque mes yeux rencontrent de nouveau les siens, je remarque qu’ils sont inhabituellement brillants.

  • J’ai cru que je ne te reverrai plus. Si tu savais à quel point, j’ai maudit le Conseil de vous avoir envoyé là-bas, j’ai même eu de la peine pour le Prince de Nox !

Je reste immobile, étrangement incapable de trouver les mots. Elle sourit faiblement avant de m’embrasser sur le front :

  • Alors pardonne moi si je viens te déranger si tard mais j’avais besoin de te voir, un peu comme si j’avais peur que tu disparaisse en un instant.

Je lui sourit :

  • Je ne compte pas m’envoler et vous ne me dérangerez jamais.
  • Oui, tu es là.

Sa réponse ressemble presque à une prière, puis son regard devient plus attentif. Un peu trop attentif, d’ailleurs.

  • Oui ?
  • Tu as changé.

Je grimace, voilà une remarque que je ne sais dans quel sens comprendre.

  • C’est mal ?
  • Non, ce n’était pas une critique. Tu sembles simplement plus léger.

Je fronce les sourcils, je ne me sens pourtant pas plus léger, au contraire même…

  • Vous trouvez ?
  • Oui, comme si quelque chose avait disparu.

Ou peut-être que c’est quelqu’un qui est apparu… Mon palpitant accélère brusquement, dangereusement. Je baisse les yeux croyant naïvement que j’éviterai toute suspicion. Malheureusement pour moi, c’était une énorme erreur, je viens certainement de confirmer tous ses soupçons puisque j’aperçois un petit sourire sur ses lèvres.

  • Je vois.
  • Non.
  • Oh si.
  • Non.
  • Solàl ?
  • Mère.
  • Ne me ment pas, qui est-ce ?

Je m’étouffe avec ma propre salive à l’entente de sa question :

  • Pardon ?
  • Tu m’as très bien entendu…
  • Je refuse cette conversation !

Elle fait la moue avant de venir s’allonger à côtés de moi et de m’entourer de ses bras fins :

  • Oh allez, mon ange s’il te plait…

C’est à mon tour de soupirer, mais je ne cèderai pas, je tourne la tête de l’autre côté et tente de rester sourd à ses “s’il te plait” répétés. Maintenant, elle ressemble encore davantage à ma mère plutôt qu’à la reine d’Hélios. Finalement, elle décide de changer de tactique :

  • Est-ce quelqu’un du palais ?
  • Non.
  • Une noble ?
  • Non.
  • Une femme du peuple ?
  • Non.
  • Une guerrière ?
  • Non plus, vous ne trouverez pas et je ne vous dirai rien.
  • Alors j’abandonne…

Je hoche la tête en la laissant se blottir sous mes draps, contre mon épaule :

  • C’est une sage décision.
  • C’est le Prince de Nox. Quel est son nom déjà ? Namiel, voilà.

Je me fige sans le vouloir. Un silence angoissant bourdonne à mes oreilles. Ma mère rit doucement :

  • J’ai raison.

Ce n’est même pas une question, elle sait juste. Suis-je si prévisible ?

  • Comment ?
  • Tu le regardais comme si le reste du monde n'existait plus à votre arrivée.

Formidable, encore une fois. Je me suis trahi tout seul. Comment ai-je pu croire que ma mère ne remarquerait pas les regards que je lui lançais à tout va… Je gémis intérieurement, je n’ose pas lui demander ce qu’elle en pense.

  • Et lui ?
  • Aussi.

Du moins, je l’espère. J’espère qu’il n’a pas abandonné à la seconde même où il a vu son père… Même si ce serait une réaction tout à fait légitime en vue de ce qu’ils lui ont fait. La voix de ma mère est douce lorsqu’elle reprend :

  • Je comprends…
  • Vraiment ?
  • Bien sûr, oublierais-tu que j’ai été jeune avant d’être reine ?
  • C’est difficile à imaginer.
  • Insolent.
  • C’est aussi une maladie de famille.

Je l’entends rire contre mon cou et soudainement, le vide est un peu moins présent… Ce son réchauffe instantanément la pièce, puis le silence revient. Cette fois, plus sérieux, plus lourd.

  • Solàl ?
  • Oui ?
  • Ils vont te marier à sa sœur.
  • Je le sais…
  • Vous ne pourrez jamais vivre votre amour au grand jour, mais le Prince de Nox à l’air vif d’esprit, il en est sûrement conscient.

Si elle savait à quel point il le sait, elle serait outragée… Mais malgré tous les dangers, mon coeur refuse de le laisser tomber. Ma mère m’observe longuement, puis ferme les yeux. Je crois la conversation terminée mais je me trompe :

  • Je ne peux pas te promettre que tout ira bien, ni même que vous serez en sécurité, le monde ne sera pas tendre avec vous mais je peux te promettre que je ne serai jamais votre ennemie.
  • Merci…

Il y a comme un verrou qui saute en moi, je suis incapable de dire plus. Au fond de moi, je crois que j’avais peur, peur qu’elle réagisse comme les dirigeants de Nox. J’avais peut-être aussi peur qu’elle me demande d’arrêter, d’oublier mais à la place, elle est simplement là. Elle a laissé son statut royal sur le côté pour ne m’offrir que celui de mère.

  • Ne me remercie pas, tu es mon fils avant d’être l’héritier d’Hélios. Seulement, ton père et le Conseil ne verront jamais votre union du même œil, j’ai entendu dire que Nox punissait les relations homosexuelles. Et puis… sans parler de ça, le moindre contact entre vous et plus rien n’est.

Une émotion brutale monte dans ma poitrine, une douleur sourde face à ses affirmations dont j’étais pourtant conscient, mêlée à un soulagement immense. Elle ne sait rien. Elle ne sait pas que cette loi de l’éloignement ne préserve rien d’autre que le mensonge. Je détourne les yeux… Je suis bien trop vieux pour avoir envie de pleurer.

  • Solàl ? Tu pleures ?
  • Non.
  • Menteur.
  • Je refuse cette accusation.

Je sens qu’elle rit doucement contre mon épaule avant de m’attirer tout contre elle. Ici, dans la chaleur de son étreinte, j’oublie un peu tous les dangers qui englobent mes sentiments et ma vie entière.

  • J’espère au moins que ce Prince en vaut la peine.

Je revois immédiatement les yeux sombres de Namiel, son visage se peint aisément sur mes paupières fermées. J’entends de nouveau son rire si rare. Puis je repense à son courage, à la force dont il fait preuve pour continuer de vivre et d’avancer malgré tout ce que son royaume lui a fait vivre. Pour moi, la réponse est évidente :

  • Il vaut toutes les peines du monde.

Elle semble satisfaite de mes paroles et serre davantage ses bras autour de mes épaules. J’aimerai avoir le pouvoir de garder ce calme et cette paix que je ressens maintenant pour tout le restant de ma vie mais mes mots dépassent ma pensée.

  • Ils mentent…
  • Je ne sais pas de quel mensonge tu parles mais c’est ce que font les hommes haut placés, mentir.
  • La loi de l’éloignement, la fin du monde au moindre contact. Tout ça n’est qu’un tas de mensonges. Nous aussi, nous avons menti, Namiel et moi. La brume n’a pas disparu seule. Nous n’avons pas respecté la loi.
  • Ce n’est pas une grande nouvelle, je me doutais que ce n’était qu’une mascarade. Mais Solàl, vous devez continuer de mentir, de vous cacher.
  • Mais-
  • Non, écoute-moi. N’en parlez pas, n’en parle pas à ton père, il en parlerait au Conseil. S’il y a bien une chose que tu dois éviter, c’est cela. Marie-toi avec la fille de Nox, c’est le moyen le plus simple pour toi et le Prince Namiel de continuer à vous voir.

Elle répète presque les mots de Namiel. Je trouve ça injuste. Injuste de ne pas pouvoir vivre mon amour, de ne pas pouvoir embrasser celui que j’aime quand je le veux où je le veux, de devoir me marier avec quelqu’un que je n’ai pas choisi.

  • Solàl. Promet moi que vous ne vous mettrez pas en danger. Même si cette loi de l’éloignement est un mensonge, même si vous vous aimez plus que tout. Nox n’est pas tendre avec les lois et encore moins avec ce genre de relation, je ne connais pas leur pratique mais je ne veux pas les connaître. Et par-dessus tout, je ne veux pas que mon fils les subissent. Promets moi, s’il te plait.
  • Je vous le promets.

Je n’ai de toute façon pas d’autre choix, si cette histoire remonte aux oreilles du Conseil, elle remontera également à ceux qui ont tenté de “guérir” ma Lune. Je refuse que cela se reproduise. Je promets autre chose d’ailleurs, une promesse à moi-même. Celle de retrouver ceux qui lui ont fait ces atrocités, à lui et à sa sœur, et certainement à bien d'autres avant et après eux, je jure de les retrouver et de faire en sorte qu’ils n’aient plus les moyens de toucher qui que ce soit.

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