Chapitre 2

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Au matin, je prépare ma fille très tôt et la confie de nouveau à Fatima pour la journée. Puis je pars au campement.

Là, je peux noter la présence d’un gros 4X4 noir devant la tente principale, avec un aigle dessiné sur les portières, inhabituel face aux vieilles voitures couvertes de sable de mes collègues, ou à celle que l’on m’a prêtée. Je me gare avec mes collègues, puis je pénètre dans l’habitat. Dans la tente, Toufik et Suzy, ne sont pas seuls face aux tessons et autres découvertes à numéroter. Illico, je reconnais l’homme du jour précédent, bien que cette fois-ci il soit vêtu d’une tenue plus décontractée : pantalon de toile sombre et chemise marron d’une belle coupe. D’ailleurs, il se tourne vers moi avec un grand sourire :

― Professeur Bernard, bonjour.

― Bonjour.

Je croise le regard de Suzy qui me paraît assez embarrassée. Que se passe-t-il encore dont je n’ai pas été mise au courant ? Et que fait-il aussi tôt en ce lieu ?

― Comme promis, je suis venu voir où en étaient les choses. Les professeurs Aram et Bart ont eu l’extrême gentillesse de m’expliquer la situation. Vous êtes donc en train de tout reprendre, et cela est assez chronophage, n’est-ce pas ?

― Il me semble que je vous l’avais dit hier ! m’exclamé-je, un tantinet agacée.

― Sans doute…

Il a un sourire en coin, avant de rétorquer :

― Néanmoins, ils l’ont fait avec beaucoup plus de clarté et de patience.

― Écoutez monsieur, je comprends les enjeux financiers qu’un chantier archéologique peut représenter, mais malheureusement les fouilles demandent du temps et de la patience. Si l’on ne possède ni l’un ni l’autre, on ne s’engage pas dans une telle chose.

J’entends un bruit étouffé. Manifestement, Toufik n’est pas bien ! Je l’observe pour discerner sur son visage une attitude paniquée. Il fait un signe de la main pour me m’enjoindre de ralentir. Et je comprends que pour lui, je vais trop loin. Cependant, c’est ma façon de faire au travail : je suis franche, et surtout j’aime avancer à mon rythme. Et honnêtement, des hommes tels que Djalil m’horripilent au plus haut point. Je ne les supporte pas. Cette assurance écrasante… Non, je n’aime pas les gens qui traitent les autres ainsi. Ils me rappellent trop de mauvais souvenirs.

Soudain, un des ouvriers arrive dans la tente et en anglais demande à Toufik de venir. Ce dernier s’excuse auprès du cheikh et sollicite Suzy afin qu’elle le suive, ce qu’elle effectue avec un empressement notable. Ils fuient, tout simplement.

Seule face à cet homme, je peux observer alors un changement sur son visage quand il déclare d’un ton glacial :

― Vous devez comprendre que je ne suis pas coutumier du fait que l’on puisse me parler de cette manière, professeur. Je n’ai rien exprimé de mon mécontentement en présence de ces personnes pour ne pas vous déjuger, mais je n’apprécie nullement d’être traité ainsi devant un tiers. Et de plus, lorsque l’on s’adresse à moi, on m’appelle Monseigneur, puisque je suis un cheikh.

Cette dernière phrase me pousse hors de mes gonds, et je copie son intonation pour affirmer :

― Sachez que je n’ai pas pour habitude de faire des courbettes ou des circonvolutions langagières. Je suis comme cela. Je dis ce que je pense. Le professeur Rosemond est une éminente spécialiste, néanmoins elle est aussi très brouillonne, et si elle a fait appel à moi, et pas à un autre collègue, c’est qu’elle considère que je suis suffisamment rigoureuse pour remettre tout en place, car elle a eu l’occasion de travailler avec moi, en plus d’avoir été ma directrice de thèse. Elle reprendra alors les choses à son retour, en sachant que j’ai tout mis à plat. Mais tant que je serai responsable de ce site, je travaillerai ainsi que j’en ai l’habitude, à mon rythme et avec mes méthodes.

Un silence se fait pendant lequel il semble réfléchir, puis il penche la tête sur le côté.

― Si c’est ainsi, je pense que vous me devez un service, énonce-t-il avec sérieux, toutefois son inflexion est plus amicale que précédemment.

Mais où veut-il en venir ?

― Pardon ?

― Oui, je vous invite à dîner.

Je le dévisage, mes yeux s’agrandissent sous la surprise, et il poursuit, un soupçon d’ironie dans la voix cette fois-ci :

― Ah, je suis ravie d’avoir pu vous couper un peu… comment dit-on déjà en français ? Mon arrière-grand-mère employait souvent cette expression.

Il claque des doigts :

― Voilà, je me rappelle : d’avoir pu vous couper la chique ! Alors, pour ce rendez-vous ?

Je me reprends enfin :

― J’ai beaucoup de travail et mes soirées…

― Je ne vous demande que de m’en accorder une seule qui nous permettra de discuter du chantier plus confortablement puisqu’ici ce n’est pas possible ! Bon, je vous accorde un instant de réflexion, je vais voir où cela en est plus exactement dehors avec le professeur Aram, qui doit tout me montrer. Je vous laisse donc travailler en paix. À moins que vous ne souhaitiez vous joindre à nous. Pour autant, j’ai la vague impression que ce sera non.

Il éclate de rire et sort.

Pour ma part, je reste stupéfaite face à cette conversation si bizarre, et notamment face à cette sortie que je juge assez théâtrale. Se moque-t-il de moi ? Ou l’ai-je piqué dans son orgueil à tel point qu’il juge que ce repas est un moyen de me punir ? Que cherche-t-il réellement ? Et puis, il est si… complexe : un coup hautain, un coup aimable. Quand il le désire, il peut avoir tant de charme, et son sourire…

Oui, ce sourire… et cet éclat dans les yeux…

Je hausse les épaules.

Cet homme me paraît assurément très étrange.

Résultat, après cette discussion avec lui, je ne parviens pas à me concentrer sur mon travail. Pourtant ce site, c’est un rêve pour moi !

Mais les questions se bousculent dans ma tête. Un rendez-vous est-il raisonnable ? Même professionnel… Et plus particulièrement, que pourrais-je lui dire sur ma situation familiale ? Parce qu’à un moment ou un autre, cela arrivera bien.

— Professeur Bernard ?

Je lâche la pierre que je tiens dans les mains. Une jeune femme blonde et souriante se trouve devant moi.

— Oui ? demandai-je.

— Bonjour, je suis Annie Clément… L’université du Caire m’a envoyée ici. Vous avez besoin de quelqu’un pour traduire un texte, c’est cela ?

— Oh, enchantée ! En effet. Je possède des connaissances, ainsi que le professeur Bart, mais je suis au courant de votre réputation, étant donné que nous sommes allées à la même université. Et je vais avoir besoin de vos lumières.

Je sympathise avec Annie, vive et très gentille, dont les connaissances sont à la mesure de sa réputation, car la traduction de ce texte avance très vite, malgré de nombreux tâtonnements. En revanche, l’ordinateur portable qu’elle utilise pour avoir accès à ses dictionnaires et notes diverses me stupéfait par son modernisme. J’ai du mal à comprendre comment une enseignante peut s’offrir un modèle si récent. Néanmoins, je n’ose rien demander. Et traduire ce texte gravé passe d’abord. Ma matinée se poursuit sur une note agréable. Même si je n’ai toujours pas pris de décisions pour ce rendez-vous.

Le retour de Djalil me le rappelle. Cependant, ce qui me sidère le plus, c’est l’accueil que lui fait Annie. Elle le rejoint et l’embrasse sur la joue. Toutefois, ce que lui dit Djalil me stupéfait davantage :

— Ma cousine ! Comment vas-tu ?

— Bien, merci…

— Et le bébé ?

— Tout va bien.

— De toute façon, connaissant Kassem, il ne te laisserait pas faire un tel voyage s’il redoutait quoi que ce soit.

Annie hausse les épaules avec un léger sourire :

— Hassan m’a accompagnée. Il doit d’ailleurs s’impatienter.

— J’ai vu le véhicule. Cela ne m’étonne pas !

Puis il pivote vers moi :

— Excusez-nous. Cela fait quelque temps que je n’ai pas vu ma cousine.

— Cousine ? m’enquiers-je.

— Oui, je suis l’épouse du Cheikh Kassem Ben Khamsin, donc sa cousine, explique Annie.

— Ah !

— Mais au niveau professionnel, je conserve mon nom de jeune fille, c’est plus simple. Et cela facilite les rapports avec les gens.

— Je vois.

— Toutefois, j’espère que cela n’affectera pas notre collaboration ?

— Non, bien sûr ! Je ne m’y attendais pas, c’est tout !

— Bien, je vais rentrer ! Nous avons bien avancé, mais je n’ai plus l’esprit aussi clair. J’ai le texte dans mon ordi, et je vais consulter d’autres documents. Je vous tiens au courant.

— Tu résides chez mon père ? s’enquiert Djalil.

— Kassem ne m’a pas trop donné le choix ! Et ta mère non plus, ajoute-t-elle.

— Je m’en doute !

— Si elle me couve autant que Kassem, je ne vais pas avoir beaucoup de temps pour travailler, ironise-t-elle.

Elle se tourne vers moi et me dit :

― Je suis enceinte de quatre mois, et ma belle-famille se montre quelque peu…

— … protectrice, c’est cela ? complète Djalil avec un grand sourire.

— Je pensais plutôt à mère poule !

Il éclate de rire, puis me regarde :

— Vous avez votre réponse pour ce soir ?

Je ne sais que dire :

— Je…

Je jette un coup d’œil à Annie qui observe attentivement la scène, puis avec un sourire en coin, elle finit par me dire :

— J’y vais ! À bientôt.

— Heu oui…

— À bientôt, mon cousin !

— Ah, au fait Annie ? demande-t-il en posant une main sur son bras.

— Quoi ?

Il désigne l’ordinateur, pendant qu’elle le range dans son étui :

— Tu n’as toujours pas de problème avec ?

Elle sourit :

— Non, il marche parfaitement. J’ai eu du mal au début, mais maintenant son fonctionnement n’a plus aucun mystère pour moi, et Kassem m’a bien aidée !

― Alors, j’en suis heureux.

Annie doit croiser mon regard interrogatif, car elle m’explique tout de suite :

― Djalil me l’a offert comme cadeau de mariage.

Le jeune homme éclate de rire face à mon air surpris :

― Oui, elle préfère les choses utiles, et celui qu’elle possédait quand elle a rencontré mon cousin était déjà un vieux modèle plutôt capricieux.

Elle se penche et dépose un baiser sur sa joue :

― Bien, à bientôt, sinon on va lancer un appel de recherche à mon nom !

― À bientôt ! rétorque-t-il.

Annie sort avec un grand sourire.

― Elle est vraiment très gentille ! m’exclamé-je.

― Oui, c’est une jeune femme formidable, mon cousin est un homme heureux. Cependant, elle a aussi beaucoup de caractère ! Et c’est d’ailleurs ce qui a séduit mon cousin. Il l’a épousée deux mois après l’avoir rencontrée.

Je le fixe un instant, stupéfaite :

― Comment ?

― Eh oui ! Quand on trouve une perle, on ne la laisse pas partir sans tout tenter, et par chance mon cousin l’a compris. Bien, alors pour ce soir, c’est d’accord ?

Bon sang ! Que dois-je répondre ?

― Je…

Sa physionomie devient plus sérieuse et il affirme :

― C’est juste un repas. Et ainsi nous pourrons parler plus confortablement de vos recherches. Le lieu où je désire que nous dînions est un petit restaurant assez touristique, mais en cette saison, c’est plus calme.

Je soupire. C’est si tentant ! Et un repas, cela n’engage à rien.

Sur cette dernière réflexion, je réplique :

― Pourquoi pas ? Néanmoins, pour ce soir, je dois finir tard.

Et il faut que je prévienne Fatima, je ne peux pas la laisser sans nouvelles. Je n’ose lui parler de ma fille qui doit passer la journée au chantier demain…

Son visage s’éclaire :

― Parfait. Alors, je viendrai vous chercher ici à dix-neuf heures.

― Mais je n’aurai pas le temps de me changer !

― Vous êtes très bien telle que vous êtes ! Et c’est un restaurant très simple. À ce soir.

Il s’incline sans ajouter quoi que ce soit, comme un acquis, et sort de la tente.

J’ai donc consenti à un rendez-vous avec un homme que je ne connais presque pas. Enfin, consenti n’est pas le mot adéquat, je devrai dire « obligée à consentir », car je n’ai pas vraiment eu le choix. Pour lui, c’est ainsi et pas autrement. Néanmoins, je ne peux nier qu’il m’attire. Et pourtant je me suis promis que cela ne se reproduirait plus jamais.

Toutefois, cette décision entraîne autre chose : faire garder ma puce. Je joins Fatima qui accepte de garder ma fille pour la soirée, ne posant pas plus de questions que cela, tandis que je lui annonce que cela concerne le travail. Il faut bien que je trouve un prétexte plausible. Et après tout celui-ci n’est pas si éloigné de la vérité.

Après le départ de Toufik et Suzy, je continue à travailler un peu, puis je fais une toilette rapide dans la pièce aménagée à cet effet, qui contient même une douche. Je me remets du rouge à lèvres et je brosse mes cheveux roux que je laisse libres sur mes épaules. Dans le miroir, mes yeux verts pétillent. Par chance, aujourd’hui je suis vêtue d’un pantalon ample marron et d’une tunique bleu ciel, ayant prévu surtout de faire du classement et pas de travail sur le terrain.

J’ai hâte ! Et à la fois, je redoute de me comporter comme une idiote, parce que je n’ai pas eu de rendez-vous depuis longtemps. Depuis très longtemps.

Et là, je sens ma joie s’éteindre brusquement. Oui, cela fait un bail que je n’ai pas eu de rendez-vous.

Depuis le père de Liz.

Ce fichu rendez-vous !

Et ce qui en a résulté…

Je pousse un soupir.

Mais Djalil n’est pas Alexandre ! Au fond de moi, je le sais. Il n’agira pas de manière similaire. En outre, dorénavant, je suis une adulte, je ne suis plus l’adolescente qui se berçait d’illusions sur l’amour. Et je connais les conséquences de mes actes. Et puis, pour une fois que je m’accorde la liberté de faire un acte fou !

― Mme Bernard ?

Djalil se trouve devant l’entrée, vêtu simplement d’un jean et d’une chemise blanche qui fait ressortir sa peau mate et l’éclat de son regard sombre.

Mon cœur se met à battre plus fort. Que ce type est beau !

Mon Dieu, ça y est ma fille, on dirait une vraie adolescente ! Je ne peux pas penser un tel truc à mon âge ! Et je suis mère ! Et puis ce n’est que pour le travail. Oui, c’est pour le travail… Il n’y a rien d’autre derrière. Mets-toi cela dans le crâne !

Il penche sa tête sur le côté en souriant et m’interroge :

― Tout va bien ?

Je dois réellement avoir l’air d’une idiote !

― Heu oui.

― Bien, nous partons. Et si cela vous rassure, vous êtes très jolie !

― Merci, murmuré-je.

Il me montre le gros 4X4 noir, haut sur roues, que j’avais pu voir ce matin, puis il passe devant moi pour m’ouvrir la porte passagère, m’offrant sa main pour m’aider à monter.

― Bien, montez, et ensuite je vous remmènerai directement chez vous après le repas.

― Non, enfin…

― J’insiste.

Il ferme la porte sur ces mots. Somme toute, son côté autoritaire n’est jamais très loin. Ensuite, il gagne le côté conducteur, et malgré l’obscurité naissante, il sait exactement où se diriger.

Je sens le souffle de l’air frais passer par les vitres ouvertes, si agréable après la touffeur de la journée. Puis je me résous à lui poser une question :

― Vous conduisez souvent dans le désert ?

― Je préfère m’y promener à cheval.

― Ah !

― Ma famille possède plusieurs écuries. Nous avons même des reproducteurs reconnus, en plus d’autres choses. Nous investissons dans différents domaines.

― Le pétrole ? m’enquiers-je, désirant en savoir davantage.

― Nous possédons quelques puits par l’intermédiaire de la seconde épouse de mon oncle. Mais sinon nos entreprises sont plus traditionnelles : dattes, chevaux, hôtels… Nous avons choisi de nous diversifier depuis très longtemps par sécurité. Nous nous tournons également vers les nouvelles économies pour dynamiser notre pays. Nous sommes ouverts à beaucoup d’éventualité. Nous le devons si nous voulons continuer à avancer.

― Je vois ! Et vous vous orientez aussi vers les chantiers archéologiques ?

― Nous avons toujours pratiqué le mécénat. En ce qui concerne Al Kharga, c’est différent puisque nous sommes propriétaires des terres sur lesquelles se déroulent les fouilles, alors nous préférons avoir notre part dans la gestion.

― Je peux vous dire que je ne le savais pas. Décidément, le professeur Rosemond a oublié de me dire beaucoup de choses ! Mais il est vrai qu’elle a eu peu de temps, car tout cela s’est passé très rapidement.

Pendant cette discussion, nous sommes arrivés en ville, et Djalil se gare devant un petit restaurant effectivement sans aucune prétention. Cependant, je comprends très vite que mon compagnon est ici connu, car non seulement nous bénéficions d’une table à l’écart, mais nous sommes aussi accueillis par le propriétaire, qui appelle Djalil « Monseigneur » avec une note respectueuse dans l’intonation, même si cela se fait à voix basse, certainement afin de conserver une certaine discrétion.

Lorsque nous nous asseyons à la petite table recouverte d’une nappe chamarrée, on nous apporte immédiatement le menu, et je laisse mon compagnon commander à ma place. Néanmoins, celui-ci prend le temps de m’expliquer chaque plat pour mieux me guider dans mon choix, levant le voile sur une nouvelle facette de sa personnalité. Il laisse parfois son côté hautain de côté, et être très prévenant, et donc encore plus séduisant, ce qui se révèle assez dangereux si je laisse toujours mes pensées s’attarder sur cela.

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