Chapitre 7

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Au moins deux heures se sont écoulées, et je suis toujours dans l’expectative. La chaleur est vraiment intense.

Quelle idée d’être partie toute seule !

Et ce portable qui ne capte toujours rien !

Après avoir été de nouveau regarder si je ne voyais rien venir, je me rassois du côté où il se trouve plus d’ombre. Somme toute relative ! Ma gourde maintenant gît abandonnée sur le siège, ne servant plus à rien, vide.

Je ne sais plus quoi faire !

Je prends ma tête entre mes mains, maudissant ma décision. Et songeant à ma puce. Je lui avais dit que je rentrerais tôt ce soir afin que nous ayons une vraie soirée ensemble pour visionner sur mon ordinateur un ou deux épisodes de sa série préférée. Et Fatima, que va-t-elle imaginer ?

Je n’ai aucune idée d’où je me trouve. Une voiture ensablée, des dunes partout à l’horizon, et moi au milieu de tout cela. Autour tressaute cet air flou qui parfois me trouble. Je pense aux mirages. Dire qu’il n’y a pas si longtemps, j’étais à côté d’un puits ! Mais pourquoi n’en ai-je pas profité pour au moins me rafraîchir à ce moment-là ?

Et le soir qui ne va pas tarder ! Je n’ai que ma veste pour me protéger de la fraîcheur qui va advenir, et elle est assez légère.

Quelqu’un est-il parti à ma recherche ? Au campement, ils doivent penser que je suis rentrée chez moi. Soit, Fatima ne laissera pas ma fille seule tant que je ne serai pas revenue, mais à quel moment s’inquiétera-t-elle ?

Je bloque un morceau de tissu entre le siège et le coin de la portière, après m’être passée un peu de crème solaire sur les bras et le visage. Sous l’ombre limitée, je commence à me sentir mal.

Il me semble que je m’endors. Dangereusement. Il devient difficile de résister.

Au bout d’environ une heure, c’est un bruit inattendu qui me sort de ma somnolence.

Cela ressemble à une galopade !

Mettant cela sur le compte d’un mirage auditif, je préfère me tasser encore plus dans ce coin d’ombre.

Un bruit de renâclement vient alors à moi.

Un cheval ?

Ce n’est pas possible !

Je jaillis de sous mon abri pour regarder ce qu’il se passe. Je lève la tête pour distinguer un homme habillé d’une ample dish-dasha blanche, la tête entourée d’un burnous, s’approcher sur un grand cheval brun. Deux autres hommes vêtus de marron le suivent. Comme je vois qu’ils se dirigent vers moi, je tente de me mettre debout, mais la faiblesse est là. Et je n’ai que le temps de m’accrocher à la voiture pour ne pas tomber. À proximité de moi, l’homme descend aussitôt et passe son bras autour de mes aisselles pour me soutenir.

― Décidément, tu ne sais pas obéir ! ironise-t-il.

Cette voix.

― Djalil ?

Pour un secours, c’est une belle surprise !

― Qui d’autre ? Allez, je t’amène à mon campement, déclare-t-il en dégageant de son visage un pan de son burnous.

Le tutoiement me vient avec une grande facilité pour m’enquérir :

― Mais comment as-tu appris que j’étais là ?

Il hausse les épaules :

― Ta fille.

Alors là, je ne comprends plus rien :

― Quoi ?

― C’est une petite rusée ! Elle m’a avoué avoir remarqué ma carte et relevé mon numéro, et comme elle ne te voyait toujours pas revenir, elle m’a appelé sur le téléphone de Fatima pour savoir si tu pouvais être avec moi et, face à mes dénégations, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. J’ai donc joint Toufik et il m’a appris ce que tu étais allée faire. Je me suis dit qu’il devait t’être arrivé un problème. J’ai envoyé mes hommes un peu partout, et de mon côté je me suis rendu directement là où tu devais aller. Par chance, le vent n’a pas trop effacé les traces de ton passage. Et je suis heureux de t’avoir trouvée !

Je ferme les yeux, bouleversée de devoir ce secours à ma fille, puis je le réouvre.

― Oh ma puce ! m’exclamé-je.

Un sourire éclaire son visage :

— Bon, tout va bien maintenant. Récupère tes affaires. Nous partons.

Je me baisse pour prendre mon sac et ma sacoche sur le siège passager, ainsi que ma veste. Pendant ce temps-là, je le vois se diriger vers la voiture, regarder le pneu en secouant la tête, puis il s’assoit à la place conducteur et tente de faire démarrer le moteur, qui n’émet même pas un hoquet. Il râle en arabe, puis il revient vers moi. Ensuite il m’accompagne jusqu’à son cheval, puis me soutenant toujours d’une main, il décroche à sa selle une gourde qu’il me tend :

― Bois un peu !

Je déguste avec plaisir quelques gorgées d’une eau encore assez fraîche. Mais il ne me laisse pas en boire davantage :

― Je t’en redonnerai plus tout à l’heure.

Puis il me tend un burnous qu’il m’aide à passer autour de ma tête, beaucoup plus ample que mon chapeau.

— Bien, ainsi, tu risqueras moins sous le soleil.

Ensuite, il me désigne la monture de la main :

— Allez, monte !

J’ai un mouvement de recul, et j’avoue :

― Je ne sais pas monter à cheval.

Il hausse les épaules :

― Ah ! Alors, laisse-toi faire.

Il me soulève sous les genoux pour me déposer devant la selle, puis il monte lestement derrière moi, passant un de ses bras autour de ma taille. Il donne un ordre à voix haute en arabe et les deux autres hommes partent devant nous. Je place ma main sur son bras pour qu’il porte son attention vers moi :

― Attends ! Nous n’allons pas au chantier ? m’enquiers-je.

― Nous en sommes loin, tu as fait pas mal de kilomètres, et pas dans le bon sens. Donc, nous risquerions arriver assez tard dans la nuit. Je ne tiens pas à fatiguer plus que cela mon cheval. Par conséquent, nous nous rendons chez moi, dans mon campement. Une fois là, tu pourras prévenir ta fille.

― Et pour la voiture ?

― On ne risque pas de la voler pendant la nuit ! Elle est ensablée, et visiblement elle a souffert de la chaleur. J’enverrai des hommes s’en occuper à l’aube, et ils la ramèneront au chantier.

Et nous nous mettons en route.

Nous cheminons dans le silence du désert un moment. Je me surprends à apprécier cela. Percevoir le souffle du vent est agréable après avoir autant subi la touffeur ambiante. Les dunes blondes défilent. Et sa présence derrière moi me sécurise. Sa chaleur. Son parfum. Son bras autour de moi. Il fait corps avec sa monture. Je suis bien, cependant je me sens m’endormir progressivement au rythme de la chevauchée qui est assez soutenu. Djalil doit s’en rendre compte, car il murmure :

― Nous arrivons bientôt. Regarde au loin.

Je vois une lueur mouvante surgir, en même temps que des silhouettes de palmiers. Puis cela devient plus net, et un campement apparaît. Plusieurs tentes sont réunies autour d’une plus spacieuse, vers laquelle nous nous dirigeons. Devant elle se trouve un tapis bariolé.

Djalil s’arrête face à l’entrée, qui consiste en un pan de toile dont les extrémités reposent sur deux piliers en bois, puis il m’aide à descendre avec beaucoup de prévenance. Mais il ne se contente pas de cela : il me prend aussitôt dans ses bras pour me déposer à l’intérieur, sur une banquette très moelleuse, au milieu des coussins chamarrés, et comme mes jambes sont flageolantes, je suis enchantée de cette initiative. Et sans doute pour une raison plus personnelle que dans l’immédiat je préfère laisser derrière moi.

― Ça va ? s’enquiert-il, alors que je me cale avec soulagement au dossier confortable, ôtant le burnous et le mettant à côté de moi, puis il se rend à la porte pour poser ses bottes.

― Oui, merci d’avoir été là, j’ai indubitablement été bête de penser que je pourrai faire le trajet seule, sans GPS et sans être informée des lieux !

Il sourit :

― Le contraire m’aurait étonné venant de ta part ! Mais bon, tu en auras au moins tiré une leçon : le désert, ce n’est pas une route de France. C’est un vrai piège, et il faut bien le connaître pour s’y repérer.

Il me tend alors son portable argenté, un modèle très récent :

― Tiens, je te laisse téléphoner à ta fille. Dis-lui que tu rentreras demain matin.

― C’est sûr que je ne peux pas ce soir ?

― Tu te trouves en fait à l’opposé du camp, et nous sommes assez éloignés de la ville. Tu as pris la mauvaise direction dès le début, et ici nous sommes plus proches du lieu où tu t’es ensablée. C’est la meilleure solution. La nuit, je préfère rester dans ce lieu, tranquille, sur les terres familiales. Sinon, je vais devoir demander à plusieurs de mes hommes de nous suivre si tu veux vraiment revenir chez toi cette nuit. Toutefois, tu es en sécurité chez moi. Si c’est cela qui te gêne, je sais aussi très bien me tenir !

Je dois me mettre à rougir, car il éclate de rire. Puis entre un homme qui dépose sur la petite table ouvragée en cuivre placée devant la banquette un plateau sur lequel se trouve une théière avec deux verres à thé et un pichet contenant un liquide opalescent.

― Pour te rafraîchir, tu préfères du thé ou de la citronnade ? Et ne t’inquiète pas, elle est faite avec de l’eau minérale.

― De la citronnade, merci. J’ai envie de quelque chose de frais.

Il se penche pour me verser un verre, puis commence à échanger quelques mots avec l’homme.

Pendant ce temps, j’appelle Fatima qui répond tout de suite.

― Fatima, c’est Laura.

― Je ne reconnaissais pas ce numéro. Tout va bien ? Vous devriez rentrer plus tôt, et Liz est inquiète. Elle a même appelé Monseigneur !

― Vous lui direz qu’elle a bien fait, car ma voiture s’était ensablée, et heureusement Djalil m’a retrouvée. Je me trouve actuellement chez lui. Enfin, dans son campement dans le désert.

― Oh ! Et vous revenez quand ?

― Demain matin. Ce serait trop dangereux en pleine nuit d’après lui de rentrer à la maison.

― En effet !

― Vous pouvez me passer Liz ?

― Elle s’est endormie devant le dessin animé. Je lui dirais tout cela. Et ne vous faites pas de souci, elle reste chez moi pour cette nuit.

― Oh, merci !

― Allez, ne vous faites pas un sang d’encre. Monseigneur veillera sur vous. Les Ben Khamsin sont une famille de confiance. De mon côté, je vais prévenir Toufik qui était plutôt inquiet. À demain.

― À demain.

J’éteins et je rends le portable à Djalil qui a achevé sa conversation avec l’homme, puis je me penche pour saisir le verre et me désaltérer avec plaisir de la boisson : elle est juste assez sucrée, sans être écœurante ni trop acide, et surtout fraîche. Mon palais asséché en est ravi.

― J’ai demandé à Hafik de nous apporter à manger quelque chose de rapide. Car je pense que tu dois avoir faim aussi. Mais en attendant, peut-être souhaites-tu te rafraîchir ?

― C’est une bonne idée. Le sable, c’est loin d’être très agréable pour la peau !

Il émet un petit rire, puis il se met debout :

― Viens, je te montre la salle de bains.

― Une salle de bains !

― Tu vas voir !

Il se dirige dans le fond de la tente pour repousser le rideau épais écru. J’aperçois alors une chambre au lit vraiment immense recouvert d’un dessus de lit en coton du même coloris que le rideau. Une table de chevet très simple supporte un réveil doré (ou en or) et une lampe de cuivre, mais je n’ai pas le temps d’en distinguer davantage, parce qu’il entre dans la pièce, puis comme j’y pénètre à mon tour, il écarte un autre rideau qui dissimule une baignoire et un lavabo. Je reste coite, complètement médusée face à un tel confort. Il pivote vers moi et doit remarquer mon expression sidérée, car il me dit :

― J’habite assez souvent dans le désert. Par conséquent, j’apprécie le confort. Mais je ne prends pas de bain… En revanche, si tu en désires un, le réservoir est plein. L’eau s’est réchauffée toute la journée au soleil. C’est pour cela qu’il vaut mieux le faire le soir !

― Non, une douche suffira.

― Il y a tout ce qu’il faut : serviette et savon biodégradable. L’eau peut ainsi être filtrée et resservir entre autres pour l’arrosage. Il y a un système de réception dessous. Mon cousin, Kassem, a installé cela dans nos campements, après l’avoir expérimenté dans le sien. Il est ingénieur dans le domaine de l’hydraulique.

― Je vois…

Il ouvre un coffre en bois ancien qui se trouve devant le lit, dont il tire une tunique blanche en coton et une ceinture en cuir qu’il me tend :

― Tiens, cela va te permettre de te changer. Sarafina lavera tes vêtements.

― Sarafina ?

― C’est l’épouse d’un de mes hommes, et aussi la cuisinière. Un vrai cordon bleu. Ce n’est pas elle qui fait la lessive d’habitude, néanmoins je pense que tu préfères qu’une femme s’occupe de tes affaires ?

Mon regard le confirma dans ses allégations.

― Bien, je te laisse. Tu n’auras qu’à revenir me rejoindre après. Le repas sera là.

Il retourne dans la salle principale après avoir refermé la cloison de toile. Dans la salle de bains, je me déshabille et pose mes affaires sur un tabouret à l’extérieur, situé à côté du rideau que je clos derrière moi, puis je m’installe dans la baignoire. L’eau tiède de la douche me fait du bien et je tâche au mieux d’ôter le sable qui s’est caché partout, notamment dans mes cheveux. Le savon est parfumé au santal, un peu masculin, mais cela reste agréable. Je m’éponge avec une serviette d’un bleu outremer très douce. Puis je passe la tunique blanche faite dans un coton très aérien qui me descend jusqu’aux genoux. Je laisse ma chevelure sécher à l’air libre. Je reviens dans la grande salle, non sans avoir remarqué que le tabouret est vide.

Djalil est assis sur le sofa et sur la table de cuivre le repas est installé. À mon arrivée, mon hôte se lève. Dans son regard, il me semble noter la présence d’étincelles, cependant il se rattrape vite, après avoir émis un léger soupir, et me pose cette question :

― Tu te sens mieux ?

― Oui, merci.

― Bien. C’est un repas simple : une salade à base de lentilles et de l’agneau grillé avec des légumes, puis une salade de fruits.

― Ce sera parfait !

― J’ai aussi demandé des couverts, car tu m’as dit que tu ne savais pas manger à l’orientale lors de notre dernière sortie au restaurant.

― Merci d’y avoir pensé. Liz y arrive à merveille, car elle a appris avec les petits fils de Djamila. Moi, c’est loin d’être le cas !

Le dîner est plaisant et nous discutons surtout de cette oasis, de son aménagement et du désert qui manifestement occupe une grande place pour Djalil. Toutefois, je m’interroge sur le lieu où je vais dormir, car je n’ai pas vu d’autre chambre. Lorsque nous avons fini, Djalil se dirige vers la porte qui est restée ouverte tout le long du repas et qui laisse passer un courant d’air frais nocturne très agréable. Un ordre bref en arabe est donné. Un homme arrive et prend le plateau. Une fois qu’il est parti, Djalil referme le rideau épais qui constitue la porte.

Il se tourne alors vers moi :

― Je vais te laisser aller te coucher dans la chambre. S’il y a quoi que ce soit, je serai sur le canapé. À moins, bien sûr que tu préfères aller dans une des tentes pour célibataires du campement. Elle sert pour les hommes seuls. Pour la bienséance, cela serait mieux, mais je pense que te retrouver seule ne serait pas évident.

Je comprends qu’ainsi, il me demande aussi de lui faire confiance, et en mon for intérieur, je sais que je peux le faire.

― Je préfère ici…

― Alors, bonne nuit, et demain matin je te ramène auprès de ta fille.

Il s’approche de moi, et dépose un baiser sur mes lèvres. Très léger.

Puis il se recule, et sur une inclination de la tête, rejoint le seuil de la tente, relève le pan de la porte en tissu pour sortir.

Je reste quelques secondes immobile, décontenancée.

Puis je comprends.

Cela doit être difficile pour lui que nous nous retrouvions seuls. Ici. En plein désert.

Il y a tant de choses qui passent entre nous, plus particulièrement depuis notre dernière rencontre. Et cette étincelle dans les yeux lorsque je suis entrée dans la pièce, je ne peux la laisser de côté. Elle révélait tellement sur son état d’esprit à ce moment.

Je soupire discrètement, puis je me rends dans la chambre pour soulever les draps et me coucher, après n’avoir ôté que la ceinture. Le coton est doux, frais.

Je sens que je vais bien dormir. Tout est si calme autour de nous. Sa présence ne va pas me perturber, même si je sais qu’il est à côté, parce qu’à un moment il y a des froissements de feuilles et un bruit de frappe sur un ordinateur qui me montre qu’il est revenu dans la tente. Le large bureau noir qui se trouve dans un coin, malgré son allure ministérielle et ses dorures, doit lui servir très souvent.

Je suis bien et j’ai confiance. Djalil m’a offert l’hospitalité et il s’y tiendra. Il ne profitera pas de la situation. J’en ai la certitude.

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