Ultra Moderne Solitude... dans le RER
Jamais je n’ai aimé prendre le RER pour me rendre au travail, cet endroit synonyme d'angoisse.
Et pour cause.
Les wagons bondés, mon corps coincé contre d’autres, soumis aux mains baladeuses sans pouvoir me défendre, les grèves avec les pousseurs hystériques qui vous propulsaient sur le quai, vous faisant manquer de vous fracasser le crâne en tombant, les quarante degrés en été à l'intérieur de rames non climatisées, la sueur, les odeurs corporelles, les mauvaises haleines du matin, la station debout qui vous fait rentrer les jambes dans le corps, et parfois l’étouffement, lorsque j’étais pressée contre la barre centrale.
Puis, les longs couloirs délabrés, les escalators parcourus par des courants d’air qui vous glacent en hiver et ne vous rafraichissent pas en été, les odeurs d’œuf pourri, la solitude dans la multitude, les mendiants qui commençaient déjà à proliférer…
C’était pendant les années 1980 et 1990. Pour moi, la ligne A, c'était l'enfer. Je le vivais du terminus jusqu'à destination et vice versa. Depuis la fin des années 2010, ça allait mieux. Mais j'avais subi cela pendant quarante longues années. Trois heures de transport par jour.
Mais, ce soir de 1991… Je m’en souviendrai encore longtemps. On avait atteint un certain paroxysme.
Dix-huit heures, RER A, Station Auber, direction Boissy-Saint-Léger/Marne la Vallée. Le quai est bondé. Comme de coutume, mon train tarde. Des rames dans ma destination, je n’en avais pas souvent à cette époque. Une toutes les vingt minutes quand cela allait bien. Quand il n’y a pas de suicide, de frein de secours tiré, de coupure de courant... j’en passe et des meilleures.
Assise sur l’inconfortable siège en plastique dont je ne me rappelle plus la couleur, j’attendais. Cette fois-ci, j’avais la chance de n’être pas debout. D’habitude, les fauteuils, rares et dispersés se retrouvaient pris d’assaut.
J’étais aux premières loges, pour assister, impuissante… à une agression. En pleine heure de pointe.
Un type, bâti comme une armoire à glace, arriva, titubant, juste devant, à deux mètres de moi. Je voyais bien qu’il zigzaguait, qu’il avait une conduite bizarre. Mais, des gens bizarres, ils sont légion dans les RER ou le métro. On s’y habitue. Ça devient presque une norme. Alors, on n’y prête pas attention, ou bien, on fait semblant de ne pas les voir. On baisse la tête. On évite leur regard pour ne pas avoir d’ennuis.
Ce gars-là tenait une bouteille d’alcool dans sa main. A moitié vide, ou à moitié pleine, c’est selon. Son attitude chancelante laissait croire qu’il avait dû y goûter peu de temps auparavant. Peut-être aussi que ce n'était pas la première.
Pour une raison inconnue, voire incompréhensible, voilà qu’il se met à taper avec, sur une femme qui attendait son train, juste à côté de lui, se servant de la bouteille comme d’une matraque. Ayant attrapé sa victime par un bras, il la secouait dans tous les sens et il frappait, et frappait encore sur son crâne. Bien qu'elle ne lui avait peut-être rien dit, ni rien fait, elle devait avoir une tête qui ne lui revenait pas.
Elle poussait des cris, appelait au secours. Atterrée, je jetai un œil autour de moi. Curieusement, les gens ne regardaient pas dans notre direction, malgré les appels de la femme, maintenant tombée à terre. Il la frappait maintenant à coup de pieds. Personne ne réagissait, ni levait le petit doigt. Et le type continuait à taper, taper…
Je me sentais impuissante, dans cette solitude moderne. Mes un mètre cinquante et quelque et mes quarante-cinq kilos à l’époque m’empêchaient d’intervenir. Je savais que si je tentais quelque chose, je me ferais agresser à mon tour. Cependant, je décidai d’agir.
Quittant mon siège, montant les escaliers quatre à quatre, j’arrivai, essoufflée au poste de surveillance. Je cognai à la vitre. On m’ouvrit.
— Il y a une femme qui est en train de se faire agresser, avais-je dit. Venez vite !
— Oui, on l’avait bien vu dans nos caméras.
— Alors, qu’attendiez-vous pour lui porter secours ? Qu’elle soit morte ?
Soudain, trois vigiles bien baraqués sortirent aussitôt. Je leur indiquai l’escalier le plus proche. Je les suivis aussi vite que je pouvais et redévalai les marches derrière eux.
Arrivant sur le quai, je vis les gardes ceinturer l’agresseur qui se débattait comme un diable et l’emmener manu militari je ne sais où. Peu m'importait.
J’aurais voulu savoir si la femme allait bien, mais la foule compacte, s'agglutinant autour, m’empêchait de la voir.
Soudain, miracle, mon RER surgit, enfin !
Alors, sans demander mon reste, bousculant la foule, je me précipitai à l’intérieur. Il fallait que je quitte cet endroit à tout prix. Et pour une fois que mon train était là...
Le lendemain matin, lorsque je descendis du wagon, posant mon pied sur le quai, je fus subitement prise de tournis et je m’écroulai. Je voyais, impuissante, les gens m'enjamber et je restai, étalée sur le quai, sans pouvoir faire un mouvement.
Et puis, des voyageurs avaient réagi. Les pompiers m’emmenèrent à l’hôpital.
Le jour suivant, les malaises recommencèrent. Encore et encore. Chaque fois dans le RER. Comme des crises de tétanie, moi qui n'en avait jamais fait.
"Un stress post-traumatique", m’avait dit le médecin, ce qui m’avait valu trois mois d’arrêt, pour dépression.

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