J’avais un ami
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il disait que l’homme le plus égoïste de l’histoire
était le premier à avoir dit :
« Ici, c’est à moi. »
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il avait toujours des billets sur lui.
Il disait qu’il avait pris l’habitude de payer comptant
en étant fâché.
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il disait que lui, au moins,
c’était un vrai procrastinateur :
il ne remettait jamais à demain
ce qu’il pouvait faire la semaine prochaine.
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il disait être le plus égoïste,
alors qu’il était le plus généreux.
Il disait qu’agir par empathie, c’était :
si j’étais à sa place, je voudrais que quelqu’un m’aide ;
si c’était moi…
si ça avait été mes proches…
Et donc, pour lui,
ça revenait à agir par égoïsme.
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il disait vouloir trouver la femme de sa vie.
Il disait souhaiter qu’elle soit plus jeune que lui.
Il disait que les statistiques démontraient
que les hommes vivaient moins longtemps
que les femmes, en moyenne,
mais il voulait se donner toutes les chances
de mourir avant sa bien-aimée.
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il disait être fasciné par les beaux parleurs,
les manipulateurs, les escrocs, les politiciens.
Il disait adorer leur capacité
à pouvoir te remplir une phrase
avec toutes les lettres de l’alphabet,
en la gardant vide de sens et de profondeur.
J’avais un ami tout con, tout bête.
C’était une personne au grand cœur,
quelqu’un de profondément humain.
J’avais un ami tout con, tout bête.
Il disait que la seule chose
que ses parents avaient bien voulu lui léguer
était une maladie génétique
(asthme sévère).
J’avais un ami qui était aimé de tous.
Il nous a quittés le 3 janvier 2021,
pas à cause de son fâcheux héritage,
mais à cause d’un virus
qui a décidé de prendre les armes
contre la planète entière.

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