Habitant du purgatoire

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Ça y est, je comprends maintenant. Tout ceci ne peut qu’être une machination du Diable lui-même. Ce train traverse les limbes à toute vitesse en destination des abîmes infernaux. Je sens que mon esprit arrive à rester attaché au monde des vivants seulement parce que je m’efforce de continuer à écrire ces pages. Je ne sais pas combien de temps je tiendrai, mais si je mets toute ma concentration sur le rapport, j’arriverai au moins à garder la raison. Je reprends à ma dernière note, car c’est bien quelque chose d’épouvantable ou plutôt de démoniaque qui s’est produit.

La sensation de danger ne me quittait pas. J’ai déposé mon crayon et je me suis levé. Incapable d’apercevoir la moindre menace, je tournais la tête de tous les côtés, devant, derrière, guettant chaque fenêtre. Je me suis baissé pour vérifier sous les sièges et c’est à ce moment qu’un bruit sourd m’a fait sursauter. Quelque chose avait cogné sous le plancher. Aux aguets, j’ai retenu mon souffle et je me suis penché plus près du sol. À chaque Tic-Tac que j’entendais, un son étranger devenait de plus en plus distinct. Mon cœur s’est arrêté quand j’ai reconnu les sanglots d’un enfant. Je n’arrivais pas à y croire, il devrait être impossible que quelqu’un se trouve en dessous alors que le train est en marche. Pourtant, mes doutes ont aussitôt disparu quand les sanglots se sont transformés en hurlements paniqués. La voiture s’est mise à trembler brutalement et je suis tombé par terre, désemparé. Je me suis couvert les oreilles avec les mains dans l’absurde perspective que l’horreur s’arrêterait. Dans ce chaos, je me suis également mis à crier, doublant ainsi la cacophonie affolante.

Terrifié et en sueur, j’ai commencé à retrouver mon calme quand les hurlements se sont dissipés et que le train s’est mis à ralentir. Quelque chose d’anormal avait forcément alerté le conducteur. Je tenais ma chance de définitivement quitter ce cauchemar. Dehors, le défilement du paysage ralentissait progressivement. Quelques secondes encore et nous serions à l’arrêt. Avant même que le véhicule ne se soit immobilisé, j’ai ouvert la porte en grand pour réaliser que nous n’avions pas ralenti du tout. Le train fonçait toujours à une vitesse phénoménale. Dans mon empressement, j’avais failli sauter vers une mort certaine. J’avais pourtant bien vu par les fenêtres un instant auparavant que nous étions presque à l’arrêt !

Démoralisé, je suis resté debout devant ma seule échappatoire, supportant les fortes bourrasques qui pénétraient par l’ouverture. J’ai sincèrement envisagé de tenter ma chance en sautant malgré tout, mais j’ai refermé la porte en secouant la tête.

De retour sur mon siège, je me suis mis à réfléchir fébrilement. La voiture était de nouveau paisible, mais je savais que cela n’allait pas durer. Je ne pouvais plus me convaincre que les événements passés étaient naturels. Je n’avais jamais cru au paranormal, mais à cet instant, les histoires de fantômes commençaient à me paraître plausibles.

Les sanglots macabres sous mes pieds avaient repris de plus belle. Ma respiration était saccadée et j’étais tétanisé sur mon siège. Je ne savais plus quoi faire et j’espérais simplement pouvoir endurer cette hantise.

En essuyant la sueur de mon front, j’ai remarqué qu’une trace rouge se révélait le long de ma main. Craignant de m’être blessé, j’ai rapidement examiné mes mains et ma tête à la recherche d’une coupure quelconque. Puis j’ai senti une goutte d’un épais liquide chaud me tomber sur la joue et dégouliner dans mon cou. J’ai immédiatement levé la tête pour réaliser que le fluide écarlate suintait lentement du panneau au-dessus de moi. Alors qu’une autre goutte s'apprêtait à tomber, je me suis écarté pour l'éviter. À ce moment, j’ai décidé de faire face aux événements. J’ai mis le pied sur le siège et je suis monté dessus. En allongeant mes bras jusqu’au panneau, j’ai touché la substance qui s’écoulait pour deviner que ce n’était pas du sang. Bien que ça y ressemblait beaucoup, c’était bien plus épais et ça dégageait une odeur de soufre distincte.

Déterminé à en apprendre plus, j’ai longuement observé le petit trou d’où s’échappait le liquide. Chaque panneau au plafond est composé de plusieurs orifices d’un ou deux centimètres de diamètre. Il est difficile de discerner quoi que ce soit de l’autre côté, mais j’avais la conviction que la section au-dessus de moi était plus sombre que les autres. En m’approchant, j’ai cru apercevoir du mouvement à l’intérieur. Comme un battement de paupière. Quelque chose m’observait par ce trou, je ne pouvais qu’imaginer le genre de créature grotesque qui pouvait se déplacer dans un espace aussi étroit. D’un mouvement rapide, j’ai attrapé mon crayon et je l’ai enfoncé dans l'œil de mon épieur.

Aussitôt, un terrifiant rugissement m’a fait tomber par terre, comme si les sifflets d’une centaine de trains s’étaient actionnés en même temps. De féroces coups résonnaient au plafond et un filet du liquide rouge coulait maintenant abondamment jusqu’au sol. Une marre du fluide odorant s’accumulait rapidement alors que chacun des orifices au plafond se mettait à déverser également un sombre flot écarlate. Lorsque j’en eus jusqu’aux chevilles, je sortis de mon état de choc en réalisant que le niveau montait à une vitesse affolante et qu’à cette allure, je n'aurais éventuellement plus d’air. Je me suis précipité vers la porte en passant à travers la cascade sanguinaire. J’ai tenté d’ouvrir sans succès, elle était coincée. Après plusieurs vaines tentatives et des coups de pied désespérés, je baignais dans le liquide jusqu’aux hanches. J’ai laissé tomber la porte pour me rendre à une fenêtre avec le même décevant résultat.

Aucunes ne voulait s’ouvrir et le verre refusait de se briser sous mes coups acharnés. Alors que l’espace respirable s’approchait dangereusement du plafond, j’ai aperçu un mouvement du coin de l'œil. Quand je me suis tourné, il était déjà trop tard. Une petite main frêle avait surgi à la surface pour attraper ma chemise et un instant plus tard, l’autre main avait attrapé mon épaule. J’ai observé avec horreur la tête d’une fillette émerger. Son regard était vide et ses cheveux englués sur son visage désespéré. Elle s'est aggripée obstinément à moi, puis elle m’a suppliée en pleurnichant, « Aide-moi ».

J’ai immédiatement reconnu cette voix. C’est celle que j'avais entendu sangloter sous mes pieds pendant une bonne partie du voyage. J’ai paniqué, j’ai repoussé la fillette en reculant péniblement. Je me suis sentie coupable au moment où elle s’engouffrait à nouveau sous le liquide poisseux, puis j’ai senti des mains m’attraper les chevilles, cette fois avec dix fois plus de force. J’ai tenté de me défaire de sa poigne, mais elle m’a brutalement tiré vers le fond sans effort apparent. Entièrement submergé, je tentais de m’accrocher à tout ce que je pouvais attraper pour remonter, mais quand j’ai senti le coussin du siège, j’ai réalisé que j’aurais déjà dû avoir atteint le sol. Non, elle m'entraînait plus profondément encore, dans les sombres entrailles mécaniques du véhicule.

Alors que je reprenais connaissance, je m’attendais à vivre les pires tortures que pouvaient imaginer les créatures démoniaques qui possédaient le train. En ouvrant les yeux, je me retrouvais de nouveau dans cette impossible pièce chimère fusionnant mon bureau de travail avec la voiture ferroviaire. Assis sur ma chaise grinçante, j’en suis venu à la conclusion que ce train était définitivement l’invention du Diable.

Étrangement, j’ai l’impression que c’est ici que je dois me trouver. Ou plutôt que c’est l’endroit où mon geôlier souhaite m’enfermer à perpétuité. Forcé à terminer mon rapport d’inspection et peut-être plus. Je n’ose pas imaginer les autres tâches qui pourraient m’être assignées ensuite. Pour l’instant j'essaie de penser à un moyen de m’échapper pendant que je suis dans cette situation plus calme. Peut-être bien que je pourrai trouver un indice dans cette pièce.

Les classeurs sont remplis de documents, mais ils sont tous écrits dans une langue étrange que je n’ai jamais vue. Pourtant, après en avoir feuilleté quelques-uns, il m’a semblé que je pouvais comprendre le contenu. Je ne peux pas l’expliquer, j’ai ouvert un nouveau dossier et c’est comme si soudainement, les caractères énigmatiques étaient automatiquement traduits dans mon esprit. En fermant le tiroir du classeur, j’ai pu lire sur l’étiquette « Plaintes ». J’en suis certain, je peux trouver quelque chose d’utile ici.

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