Chapitre 5 - L'exposition

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Midi. Le soleil était à son zénith.

Nora avait laissé la seule fenêtre de son studio ouverte pour entendre l’arrivée de Milena. Elle s’affairait à ranger ses vêtements dans son sac quand elle entendit deux coups de klaxon. Nora referma doucement la porte derrière elle et rejoignit son amie dans la voiture. Milena se tourna vers elle :

— T’as l’air changée!

— Tu trouves?

— Oui, en tout cas t’as meilleure mine.

Elles prirent la route en direction d’Avignon, dans l’ambiance des trajets que l’on fait entre amies, musique, discussions légères, théories du complot. Le petit coffre de Milena était déjà rempli de tableaux, de sacs customisés et d’autres objets qu’elle avait l’intention de vendre. Trois heures de route plus tard, elles arrivèrent à destination. Elles installèrent leur stand dans la chaleur déjà écrasante du centre-ville. L’exposition avait lieu dans la rue. Les visiteurs étaient nombreux. Certains s’arrêtèrent, d’autres passèrent leur chemin. Milena aimait le contact, mais elle était parfois maladroite dans ses échanges. Cela amusait et agaçait à la fois Nora, habituée au sens de la diplomatie que lui imposait son travail à l’auberge.

Assises sur leurs chaises de camping pliantes, elles profitèrent d’un moment de pause autour d’un café arménien. Nora lui fit remarquer :

— Tu sais, Milena, vendre c’est aussi un art.

— Je sais, mais les clients dénigrent mes œuvres, à vouloir négocier en dessous de ce que ça vaut. Je vends pas des tapis!

— Je pense qu’ils savent que tu y as passé du temps, mais chacun doit y trouver son compte. Il ne s’agit pas de dévaloriser ton travail mais de t’adapter un peu.

Milena haussa les épaules.

— Pourquoi ne pas commencer par les mettre à l’aise? Je sais pas, propose-leur un café traditionnel ? Instaure un dialogue. Cela va attirer leur curiosité et ils voudront comprendre d’où vient ton inspiration. C’est un conseil d’amie, je ne voudrais pas que tu te gâches.

Elles échangèrent un regard complice.

Au fil de l’après-midi et des visites, Milena réussit à vendre quelques tableaux. Elle n’était pas entièrement satisfaite, mais elle savait qu’elle reviendrait le lendemain avec un peu plus de détermination.

Nora demanda :

— Bon, Milena, tu nous as réservé un hôtel?

— Oui, celui à la sortie, au rond-point juste avant l’autoroute.

Après un dîner en ville, allongées chacune dans leur lit au confort rudimentaire elles passèrent une bonne partie de la nuit à discuter, comme deux adolescentes à refaire le monde, rire, se confier… En fond sonore le ballet incessant des voitures, Milena demanda :

— Nora, est-ce que tu crois que j’y arriverai?

— À faire quoi?

— À vivre de mon art.

Nora répondit avec sincérité :

— J’en suis convaincue. T’as vraiment du talent et du cœur. Puis tu commences à faire des efforts… Et toi, Milena, est-ce que tu crois qu’on va finir vieilles filles toutes les deux?

Un silence s’installa avant que Milena ne réponde :

— Je te propose un marché. Si dans deux ans on est encore dans la même situation, toi et moi, on se marie.

Un bref silence, puis deux éclats de rire.

— Tu nous vois mariées toutes les deux ? T’es trop bordélique Milena. On s’entre-tuerait au bout d’une semaine !

Leur discussion ne s’étira pas longtemps dans la nuit avant qu’elles ne s’endorment.

Nora se voyait dans une galerie d’art étrange aux couloirs interminables. Des œuvres de Milena côtoyaient des photos de Nora enfant. Elle crut apercevoir une sortie, mais un autre couloir surgit, sombre, froid, comme vidé de ses tableaux. Une silhouette masculine familière au loin. Elle marchait vers lui sans jamais pouvoir l’atteindre.

Puis une sonnerie. Celle du réveil de Milena.

Il était huit heures.

— Alors, bien dormi?

— Mouais.

— Encore ce cauchemar?

— Oui… Bon, j’ai faim. Et si on allait se prendre un bon petit déj?

Milena se traîna péniblement hors du lit :

— Oui, on a encore une longue journée qui nous attend.

Cette nouvelle journée aura été plus fructueuse que la veille. Milena s’exclama :

— Eh, regarde, Nora!

Elle montra son portefeuille bien fourni.

— Génial, Milena, en même temps t’as fait un sacré boulot! Je suis contente pour toi, et ce n’est que le début.

— Faut qu’on fête ça ce soir!

— T’es pas épuisée par cette journée?

— On est toutes les deux fatiguées, mais je veux fêter même les petites victoires comme celle-là.

Nora répondit :

— Moi, je rentre à l’hôtel.

— Non, Nora, tu te défileras pas ce soir! J’ai les clés, de toute façon.

Nora leva les yeux au ciel.

- Faut sortir un peu… Sauf si tu veux qu’on finisse ensemble?! Dit-elle d’un air taquin.

- OK. Tu m’as eue...

Elles passèrent leur nuit dans un bar-restaurant du centre-ville. L’ambiance était bonne. La musique pas mauvaise non plus. Mais Nora assise au bar coudes posés sur la table n’avait pas le cœur à danser. Son cauchemar la hantait encore.

- Vous pensez à qui ?

Nora leva les yeux. Interpellée par l’accent. Un homme se tenait près d’elle.

- Personne… Répondit-elle maladroitement.

- Je vous crois pas. On regarde pas le fond de son verre vide comme ça. Moi c’est Léo.

Nora esquissa un sourire fatigué

- Enchantée Léo… Moi c’est Nora.

Elle remarqua aussitôt la chaîne en or, le pendentif attira son attention :

- Votre chaîne…

- Ah ça ? Il saisit la croix qui dépassait de sa chemise légèrement entrouverte. C’est un cadeau. En Italie…

Léo n’eut pas le temps de finir sa phrase que Milena, la voix cassée par la fatigue et l’alcool s’imposa à eux :

- On y va ?

Nora descendit de son tabouret. Sans pouvoir quitter des yeux le pendentif.

- Vous partez déjà? On aurait pu passer une bonne soirée… dit-il prenant une fausse mine apitoyée.

- On doit y aller. Ravi d’avoir fait votre connaissance Léo. Répondit-elle en s’éloignant.

Sur le chemin du retour, Nora ne prêtait plus attention à ce que Milena lui racontait et qui s’accrochait à son bras. Un peu trop fort.

Cette croix. Ce pendentif.

IL avait la même.

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