Le vieux photographe

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Il disait que la lumière avait une mémoire. Celle des choses.

Je l’accompagnais souvent, le samedi, quand il partait avec son appareil. Un vieux boîtier argentique — un truc démodé — qu’il maniait comme un instrument de chirurgie. Chaque déclenchement me semblait si compliqué, tellement hors de portée. Il choisissait son instant comme on choisit ses mots — avant de dire son premier je t'aime.

Nous errions, parfois sans parler, aux aguets, dans mille lieux. Les autres nous regardaient passer avec un sourire distrait, quand ils nous remarquaient. Moi, je portais la sacoche avec les pellicules, et j’attendais le moment où il dirait :
— Là. C’est là que la lumière s’attarde.

Je ne voyais rien de particulier, juste une femme qui riait, un homme assis sur un banc, un enfant qui tirait sur la manche de sa mère. Pourtant, quand les photos revenaient du labo, il y avait toujours autre chose.

Une forme, une trace. Une silhouette plus pâle, presque transparente, derrière les gens.

Au début, j’ai cru à des reflets, à des erreurs de développement. Mais non : il y avait bien des ombres. Pas comme les vraies, pas comme celles qu’on projette. Elles semblaient attendre quelque chose, derrière leurs doubles de chair.

Je n’osais pas en parler. Puis un jour, il a compris.
Il m’a regardé longuement avant de dire :
— Tu les vois aussi.

Je n'ai pas eu besoin d'expliquer. Il savait.

Alors il m’a parlé d’eux — des “anciens soi-mêmes”.
Les visages qu’on abandonne sans s’en rendre compte, les promesses qu’on oublie, les gestes qu’on n’accomplit pas, les occasions qu'on laisse passer. Les ombres des vies qu’on aurait pu mener et qu'on traîne avec nous — lambeaux de rêves déchus.

Il m’a dit que, parfois, elles s’approchaient trop près, et qu’il fallait savoir détourner le regard.
— C’est pour ça que je photographie, ajouta-t-il. Pour les tenir à distance.

J’ai gardé le silence. J’étais trop jeune pour comprendre tout ce que cela signifiait.

Le temps a passé. Je sentais que la lumière autour de lui se faisait plus lourde, plus lente.

Le dernier jour, nous sommes allés jusqu’à la mer. Il voulait “fixer le vent”, disait-il en plaisantant. Il riait encore.

Il m'a tendu l'appareil. Je l'ai attrapé comme un père s'empare de son nouveau-né : avec une fierté mêlée de crainte.
Quand j'ai levé l’appareil vers lui, j’ai vu, dans l’objectif, quelque chose bouger. Une silhouette floue, pas derrière lui, non. Devant. Ce n'était pas comme d'habitude. Je la voyais en vrai.

J'ai pris la photo. Puis j'ai baissé l’appareil.
Son regard s’est perdu quelque part entre le sable et le ciel.
Je n’ai pas osé parler.

Des mois plus tard, j’ai développé la pellicule moi-même dans son labo. Un remède à mon chagrin.
Sur la photo, il n'y avait que lui, son regard et son sourire. 

J'ai compris puis j'ai pleuré.

J'ai pleuré puis j'ai souri.

Il avait eu la vie qu'il désirait. La lumière ne ment pas.

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