Les enfants de la brume

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La brume se levait. Elle haletait comme une bête fatiguée s’extirpant des entrailles de la planète. Elle rampait lentement, se faufilant partout. Depuis sa verrière, Éléa Varn observait la lueur laiteuse qui effaçait peu à peu les reliefs du camp scientifique. Désormais, tout semblait flotter : les antennes paraboliques, les pylônes, les toits, les ombres.

Chaque matin, la colonie se réveillait dans ce brouillard, et chaque matin, les techniciens ne voyaient rien. Du moins c’était ce qu’ils prétendaient, rassurés par les chiffres des capteurs et leurs splendides programmes. La vie se poursuivait donc sur Myriade-3, selon l’ordre voulu par le Comité. Mais Éléa Varn savait.

Elle avait vu les premières anomalies, les infimes variations dans la composition de l’air, cette signature qu’aucun calculateur n’avait encore détectée. La Brume grandissait, patiemment. Comme si elle cherchait quelque chose. Un frisson parcourut le verre sous sa paume. Les parois vibraient tandis que la brume respirait doucement. De minuscules gouttes vibrantes s’y rassemblaient, comme si la matière cherchait à se souvenir.

Quelque part, les générateurs ronflaient. Une voix grésilla dans les haut-parleurs : “Protocole Zéro, secteur C, mise en observation immédiate.”

Éléa ferma les yeux. Secteur C, ils ne tarderaient donc pas. Sous ses paupières, la lumière douce de la brume persistait, presque maternelle. Elle pensa à ces femmes qu’on avait transférées la veille, leurs ventres pleins d’un mal que plus aucun médecin ne savait nommer — des ventres qu’on croyait à jamais endormis, depuis la Grande Stérilité. Qu’allaient-elles devenir ? Le Comité ne disait rien à ce sujet. Jamais.

Le jour s’étirait sur Myriade-3 et Éléa frissonna. La biologiste sentit l’étrange battement qui vibrait dans sa poitrine depuis quelques cycles — un rythme double, lent, régulier, comme deux respirations croisées sous sa peau. Elle aussi.

La veille, la jeune femme n’avait pas dormi. Une fois encore. Quand l’obscurité avait envahi le camp sans bruit, elle était restée à son poste de travail, les yeux rivés sur les lignes de données défilant sans fin. Elle avait analysé les résultats de ses prélèvements cellulaires qui s’affichaient sur l’écran : taux de protéines anormaux, séquences d’ARN inconnues, oscillations bioélectriques non modélisables. Plus loin, dans des tubes de verre, les cellules se divisaient à une vitesse anormale. Elles dessinaient des structures spiralées, élégantes, mais trop harmonieuses.

Ce flot d’indications confirmait ses intuitions. Ce n’était pas une infection. C’était une intention. Le produit d’une conscience.

Éléa gagna le lavabo au fond de son alvéole-labo. Elle croisa son reflet dans le grand miroir mural. Sous la lumière crue, sa peau paraissait plus pâle qu’à l’accoutumée, opalescente. Elle eut la sensation, brève mais violente, que quelque chose l’observait de l’intérieur — un visage endormi sous ses côtes. Dans sa poitrine, le double battement persistait. Elle posa la main sur son ventre. A travers la combinaison, la chaleur qui montait n’était pas la sienne.

Un cliquetis déclencha l’ouverture de la porte d’entrée. Le commandant Taren Sol entra, visage fermé, uniforme impeccable. Il déposa un dossier scellé sur la paillasse.

— Les analyses centrales le confirment, dit-il. Contamination d’origine biologique.

— Evidemment. Et donc ?

— Le Comité exige ta mise en quarantaine, reprit-il en s’approchant d’elle.

— Et après ?

— Comme pour les autres sans doute.

Il l’enlaça et se pencha, ses lèvres effleurant le creux de son cou. Elles étaient froides. Éléa frissonna de peur. Il la fixait à travers le miroir. Elle soutint son regard.

— Tu sais ce que cela veut dire ?

— Oui. Mais le Comité souhaite te garder en vie.

— Quelle générosité ! Alors, il sait pour nous.

— Le Comité sait tout.

— Et tu le crois ?

— Je travaille pour lui.

— Moi aussi. Justement !

Elle se blottit dans ses bras.

— Et si ce n’était pas une contamination Taren ?

— Alors ce serait quoi ?

Elle hésita, puis murmura :

— Une naissance.

Il la fixa, muet.

Un instant, leurs respirations se synchronisèrent.

— Tu veux dire que…

— Oui.

— Mais… tu sais bien que c’est impossible voyons.

— Pourquoi ?

— Tu le sais très bien Éléa. Le Comité l’interdit et fait en conséquence.

— Il semblerait pourtant qu’il y ait un couac.

— Tu en es sûre ?

— Mes analyses de cette nuit le confirment. C’est elle, la brume. Je n’ai pas encore tout compris. Mais c’est elle la clé. Combien de temps avons-nous ?

— Un cycle, pas plus.

— C’est court. Et si demain tu ne me ramènes pas ?

— Les Régulateurs s’en chargeront.

Dehors, la brume se frottait aux vitres en gémissant. La pénombre déclencha l’allumage automatique des lampes. Elles vacillèrent un instant, comme agitées par un souffle invisible.

— Alors fuyons, Taren. Sans tarder. Fuyons !

— Tu sais bien que c’est impossible. Le Comité nous en empêchera.

Il se retourna pour échapper à son regard. Il redoutait ses prochains mots.

L’Eugénisme est loi, conclut-il.

Taren s’éloigna d’un pas, le regard trouble. Il ne vit pas, sur le bord du bureau, un tube de prélèvement qui s’était mis à vibrer. A l’intérieur, une cellule venait de se diviser, en dessinant le motif parfait d’une empreinte digitale.

---

La sirène se déclencha au milieu de la nuit. Un hurlement long et animal qui déchirait les alvéoles endormies du camp. Des lumières rouges balayaient les couloirs pressurisés. Éléa avançait vite, tête basse. Son cœur battait la chamade. Elle sentait l’autre cœur dans son ventre répondre en écho à son rythme cardiaque.

Taren l’attendait près du sas nord. Son uniforme maculé de graisse avait perdu de sa superbe ; ses yeux aux pupilles très dilatées semblaient plus noirs que jamais.

— Dépêche-toi, ils arrivent, dit-il. On peut sortir par là, j’ai désactivé les détecteurs. C’est notre seule chance.

Elle voulut parler, mais il lui fit signe de se taire. Derrière eux, les pas lourds et nerveux des Régulateurs résonnaient.

La porte du sas s’ouvrit dans un souffle. Le dehors les frappa comme un coup. L’air saturé d’humidité était plein de parfums inconnus.

— Tu as raison, on peut respirer, cria-t-il.

Ils plongèrent dans la brume.

Ce n’était pas seulement un brouillard : cela bougeait, se resserrait, se déployait comme une peau vivante. Chaque goutte vibrait d’une force invisible. Sous leurs pas, la terre paraissait respirer. Se tenant par la main, ils s’enfoncèrent dans la ouate opaque et collante. Loin derrière, dans les couloirs, la cavalcade des Régulateurs devint murmure.

Ils marchèrent longtemps sans parler. Leurs lampes frontales diffusaient un halo laiteux qui se perdait aussitôt dans la poix laiteuse. À mesure qu’ils s’enfonçaient leurs repères sensoriels s’estompaient. Les couleurs, les formes, les sons, les odeurs se dissolvaient en une réalité altérée.

Chacun de leur pas produisait un écho lumineux : de brefs éclats orange, verts et mauves qui pulsaient sous leurs pieds en libérant des halos sonores graves et mélodieux. L’air avait pris une saveur de rouille sucrée. Leur peau fourmillait de mille sensations alors que la brume s’enroulait à leurs poignets, leurs épaules et se glissait entre leurs doigts.

Plus loin, ils trouvèrent un ancien module de recherche renversé et recouvert de mousse, un vestige de la première terraformation. Un temps oublié. Ils s’y réfugièrent. Peu à peu, leurs sens revinrent. Ils entendirent leurs cœurs battre à l’unisson et une rumeur profonde et organique qui montait du sol.

Les nerfs à vifs, Taren s’effondra sur le sol spongieux recouvert de champignons multicolores.

— Ça ne va pas ? demanda Éléa.

Il grimaçait, comme en proie à une vive douleur.

— Ce n’est rien, ne t’en fais pas, reprit-il avec un sourire forcé et les yeux en proie à une lutte intérieure.

Dehors, la brume s’agglutinait contre les vitres moussues pour mieux à voir à l’intérieur. Elle libérait des filaments lumineux qui s’étiraient comme des bras fragiles. Des images jaillirent : des visages, des paysages disparus sculptés par d’antiques machines de terraformation et une mer scintillante sous deux soleils cramoisis.

— Ces images, on dirait… Par l’Ancienne Terre, Éléa. Est-ce que cette brume est vivante ?

La biologiste ne répondit pas. Elle restait immobile, les yeux rivés sur les visions qui s’enchaînaient. L’un des bras de lumière se faufila à l’intérieur du module pour venir caresser le ventre d'Eléa.

Taren recula, terrifié.

— Éléa, attention !

— Ne t’inquiète pas Taren. Elle ne nous veut aucun mal, au contraire, elle veut nous aider.

— Tout ça n’est pas naturel. Ce n’est pas humain.

— Tu as raison. C’est bien plus que ça.

Un grésillement s’insinua dans le silence et le filament-bras se rétracta.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Éléa.

Taren fixait le sol, la tête penchée.

— Les Régulateurs… j’entends leurs signaux dans mon implant.

— Ils nous ont retrouvés ? Ils approchent ?

Le commandant Taren Sol dressa un index réprobateur pour lui intimer de se taire.

— Non ce n’est pas ça ! Ils ont perdu notre trace.

— Tout va bien alors.

— Non Éléa. Ils demandent l’autorisation d’une purge orbitale.

— Que veulent-ils bombarder ?

Taren redressa la tête et Éléa vit dans ses yeux une angoisse indicible.

— Ils veulent détruire le cratère d’Ombra, murmura-t-il.

---

Ils ne savaient plus trop depuis combien de temps ils marchaient. Impossible non plus de savoir s’il faisait jour ou bien nuit. La brume était devenue ciel, terre et temps. Mais à mesure qu’ils approchaient du cratère, la lumière changeait, s’épaississait, se matérialisait. Ils s’y enfonçaient comme dans un rêve trop dense.

Taren chancela encore et posa un genou au sol. Son corps tout entier semblait traversé de convulsions légères mais douloureuses.

Son implant vibrait sans relâche, saturé d’impulsions et d’ordres superposés. Depuis leur départ du refuge aux champignons, les voix des Régulateurs ondoyaient telle une houle électrique, un grondement de fer et de peur. Un grondement de haine. Prélude à la destruction.

Éléa s’agenouilla à ses côtés et lui caressa le visage.

— Ils se connectent à moi mon amour. Je ne suis pas sûr de tenir, balbutia-t-il. Il faut que tu m’aides retirer l’implant.

— Qu’est-ce qu’ils te disent ?

— Rien… ce ne sont pas des mots. Des injonctions électromagnétiques pour me détourner de toi.

— Taren, mon adoré, écoute-moi. Ne lutte pas.

— Tu veux que je me laisse pirater ? Tu souhaites que je te livre ?

— Non. Je veux que tu entendes ce qu’ils n’entendent pas. Je veux que tu lui fasses confiance. Écoute ce que la brume te dit.

Elle lui enserra le visage avec délicatesse et l’embrassa longuement.

Autour d’eux la brume se mit à vibrer au même rythme que leurs cœurs, tandis qu’une multitude de filaments luminescents les enveloppaient.

Taren ferma les yeux pour mieux se concentrer. Loin du vacarme dans son implant, il commença à percevoir d’autres sons, plus profonds, plus doux, plus chauds — comme une respiration, la respiration de la planète.

Éléa Varn aida le commandant Taren Sol à se relever.

— Nous devons continuer. C’est là-bas qu’il faut aller. Elle nous attend.

Ils se remirent en route.

La brume s’ouvrait désormais devant eux, docile mais protectrice.

Leurs silhouettes se perdirent dans la lumière mouvante.

Au-dessus de la nappe infinie, le ciel s’illuminait doucement. L’aube d’un nouveau cycle.

---

— Taren, nous sommes arrivés.

Devant eux, en contrebas, une vaste vallée s’étendait à perte de vue. A cette hauteur, la brume plus mince semblait retenue par une main invisible. Sous leurs pas le sol était plus sec et caillouteux, poli par un vent qu’ils ne sentaient pas à travers leurs combinaisons. La pente s’ouvrait sur un amphithéâtre vertigineux aux contours démesurés.

Le cratère d’Ombra.

Ils restèrent immobiles.

Taren serra la main d’Éléa.

— Par l’Ancienne Terre… c’est donc ici.

— Oui, répondit-elle doucement. Le premier point de contact. Là où les Premiers se sont posés. Là où la brume a commencé à penser.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Éléa regarda Taren et lui sourit.

— Tu n’as toujours pas compris alors ? La brume n’est pas une menace. Elle se souvient. Elle garde tout ce que nous laissons ici. Elle apprend de nous.

Elle porta ses mains sur son ventre et reprit.

— Sans nous elle s’éteint. Sans elle nous sommes condamnés. Elle rêve à travers nous Taren.

Il l’enlaça. Il comprenait enfin.

En dessous d’eux, la brume se contracta comme un animal apeuré. Tout devint plus visible.

— Qu’est-ce qui lui prend ? murmura Taren.

— Elle se prépare.

— A quoi ?

— A l’attaque du Comité.

Ils levèrent les yeux.

Au-dessus de la vallée, le ciel dégagé se stria de lignes rouges avant que de petites ombres apparaissent. Elles glissaient comme des parasites métalliques affamés. Les drones orbitaux approchaient.

— Le Protocole de Purge a été validé, déclara Taren. Ils vont la détruire.

Éléa ne répondit pas. Debout au bord du précipice elle se contenta de regarder l’essaim mener son attaque. Les premières torpilles infrasoniques zébrèrent le ciel en direction du cratère. Elles explosèrent sans lumière, à l’intérieur du cratère, produisant une mélodie obscène de notes graves interminables qui firent frémir le ciel.

Taren attrapa Éléa pour la protéger de l’effet de souffle mais rien ne se produisit. Le bombardement cessa et tout se figea.

Les ondes se tordirent, absorbées par une force sans limite — la planète répondait.

La brume se mit à battre, comme un million de cœurs synchronisés. Le sol vibra, les pierres se soulevèrent, l’air se chargea d’humidité et d’eau. La lumière brilla davantage puis devint arc-en-ciel.

Dans le ciel, les parasites métalliques commencèrent à se dissoudre. Le métal en fusion tomba en pluie fine sur le tapis cotonneux qui s’épaississait en recouvrant la vallée. Tout fut absorbé. Les drones bombardiers disparurent un à un tandis que des bulles de lumière montaient du sol pour gagner l’atmosphère.

— Qu’est-ce qu’elle fait ? demanda Taren qui ne grimaçait plus.

— On dirait qu’elle part à la conquête des étoiles.

---

Les cycles ont passé.

Le Comité s’est tu, englouti dans son propre silence.

La brume, elle, s’est répandue, bien au-delà des vallées, jusqu’aux mers vitrifiées et aux déserts glacés des pôles, colonisant les Myriades. Puis, après les naissances, elle disparut.

D’autres ventres se sont remplis depuis.

Éléa et Taren se sont installés dans une nouvelle alvéole, sur les contreforts du cratère d’Ombra. Chaque jour, dans la lumière mouvante qui baigne le camp, ils regardent leur petite fille courir dans les hautes herbes avec les autres enfants.

Tous ont la peau diaphane et le regard brillant. Dans leurs yeux, la lumière ondule — épaisse et profonde. Parfois, quand ils rient, une buée se lève et recouvre la vallée. La brume respire à travers eux.

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