Chapitre XXVII - La nuit où je lui ai dit

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Le matin était encore sombre quand je me suis réveillé dans la chambre d’hôtel. Pendant quelques secondes, je ne savais plus exactement où j’étais. Puis tout m’est revenu d’un seul bloc : le déplacement, le match, l’équipe, la chambre inconnue… et surtout elle. Mon téléphone vibrait déjà. Je lus son message encore à moitié pris dans cette zone trouble entre le sommeil et le réel. Rolina me souhaitait bonne chance pour la journée. Elle espérait que j’avais pu me reposer, voulait me faire sourire avant mon départ, et me disait qu’elle avait passé une bonne nuit, une nuit chaude, paisible, comme si quelque chose de nous avait réellement traversé la distance. Elle ajoutait qu’elle serait avec moi aujourd’hui pour me soutenir. Je restai un instant à fixer l’écran. Cette manière qu’elle avait de me parler, ce mélange de douceur, de présence et de retenue, agissait sur moi plus profondément que n’importe quelle déclaration directe.

Je lui répondis que j’avais bien dormi, que j’avais senti sa chaleur avec moi toute la nuit, comme si elle avait réellement été allongée contre moi. Je lui écrivis que cette intimité partagée ne s’effacerait pas, qu’elle m’était restée sur la peau jusqu’au réveil, et que je l’emmenais avec moi dans ce voyage. C’était vrai. Depuis plusieurs semaines déjà, Rolina n’était plus seulement une femme à qui j’écrivais le soir. Elle était devenue une présence constante, calme et brûlante à la fois, une chaleur de fond qui ne me quittait plus, même lorsque je me trouvais à des centaines de kilomètres d’elle.

Le vol passa vite. Trop vite. À un moment, en regardant les nuages par le hublot, je pensai à son pull blanc, celui qui adoucissait encore sa lumière au bureau et lui donnait cet air presque irréel que je n’arrivais jamais à expliquer correctement. Je pris une photo du ciel et, en arrivant à l’hôtel, je la lui envoyai avec quelques mots. Je lui dis que tous ces nuages m’avaient fait penser à son pull blanc. Elle me répondit presque aussitôt que c’était magnifique, puis me demanda comment j’allais. Je lui expliquai que tout allait bien, que j’étais simplement en train de défaire mon sac avant le petit entraînement de l’après-midi. Elle me dit qu’elle se trouvait chez sa grand-mère et qu’un autre rassemblement familial l’attendait encore le lendemain. Novembre, chez elle, était un mois chargé : des anniversaires, des traditions, des proches à voir, des rendez-vous familiaux qui ne se discutaient pas. Et c’était exactement ce que j’aimais chez elle. Cette fidélité aux siens, cette manière d’être présente pour les gens qu’elle aimait, cette force douce mais indiscutable. Je lui écrivis que c’était précisément ça qui me rendait fou d’elle : cette lionne capable de protéger sa famille sans perdre sa grâce.

La journée fila ensuite dans son rythme de déplacement sportif : briefing, préparation, entraînement, attente, concentration, match. Je jouai bien ce soir-là. Mieux même que je ne l’aurais pensé. Quand je regagnai ma chambre, fatigué mais encore chargé d’adrénaline, son message m’attendait déjà. Elle me souhaitait une bonne nuit, espérait que la journée s’était bien passée, me rappelait de respirer, de me reposer, et glissait dans ses mots cette chaleur discrète qui me tenait debout plus sûrement que n’importe quelle routine de récupération. Je lui répondis que son message m’avait trouvé exactement comme elle l’avait imaginé : vidé par la journée, mais traversé par cette chaleur étrange que seule elle savait provoquer. Je lui annonçai aussi la victoire, puis je plaisantai en lui disant que tous les spécialistes du sport se trompaient sur la récupération après match. Pour moi, la meilleure récupération ne s’appelait ni hydratation, ni repos, ni étirements. Elle s’appelait Rolina.

La conversation glissa alors vers quelque chose de plus intime, comme cela arrivait de plus en plus souvent avec nous. Je lui avouai que le moment que j’avais le plus attendu de toute la journée n’avait pas été le match. Ce n’était pas non plus le déplacement, ni même la perspective de gagner. Le seul moment que j’avais véritablement attendu, c’était celui où je pourrais enfin me retrouver avec elle, le soir, à distance, dans cet espace qui n’appartenait qu’à nous. Elle se moqua doucement de moi, puis je lui dis ce que je ressentais vraiment : cette présence qu’elle avait sur moi ressemblait à une addiction. Pas à une petite dépendance romantique ou poétique. À quelque chose de plus radical. Je lui expliquai, en riant, que j’étais comme un junkie qui n’avait eu qu’une petite dose le matin et qui attendait la suivante avec une impatience presque ridicule. Elle me répondit en plaisantant qu’il faudrait peut-être envisager une cure. Je lui dis alors que, dans mon cas, il faudrait directement m’enfermer à Arkham avec le Joker. Mais derrière la blague, il y avait une vérité simple : le problème n’était pas le manque de sommeil, ni la fatigue, ni l’excès d’émotion. Le problème, c’était le manque d’elle.

Puis la conversation revint vers quelque chose de plus léger, de plus étrange aussi. Elle me parla de Kaunas et de cette vieille idée lituanienne selon laquelle les plus belles femmes du pays viendraient de là-bas. Je refusai immédiatement cette théorie. Je lui répondis que la plus belle femme pour moi se trouvait à Vilnius actuellement, et certainement pas ailleurs. Elle voulut protester, comme toujours, mais je précisai que le mot « jolie » ne signifiait rien pour moi s’il se contentait de désigner une apparence qu’on pouvait poser dans un salon comme un objet de décoration. Rolina, elle, n’avait rien d’un simple objet. C’était une œuvre d’art. Quelque chose qui obligeait à penser. Quelque chose qui déplaçait. Quelque chose d’utile et de rare, presque impossible à réduire à une simple catégorie.

Et puis, presque sans prévenir, quelque chose en moi céda. Je lui écrivis en lituanien : « Aš tave myliu. » Je t’aime. Les mots sortirent sans calcul, comme s’ils étaient enfin arrivés au point de rupture après des semaines à tourner en moi. Elle me demanda immédiatement si j’étais sûr. Je lui répondis que oui, sans hésiter. Je n’avais jamais été aussi clair avec moi-même. Ce n’était pas une impulsion, ni un emballement du moment. C’était l’expérience entière qui me parlait, cette voix intérieure qui, parfois, ne laisse plus aucune place au doute et dit simplement : c’est maintenant, et c’est elle. Je lui expliquai que ce n’était pas une folie, ou alors la plus belle folie de ma vie, et que je ne reculerais pas. Je lui promis que si un jour elle décidait de traverser ce pont avec moi, elle ne serait jamais seule ; que je marcherais à ses côtés, que je prendrais les coups avec elle, que je tiendrais la ligne, que je ne changerais pas de route, que je ne l’abandonnerais jamais au milieu du pont. Le monde pouvait bien trembler, les murs s’effondrer : je resterais. Et avec elle, je ne voulais pas seulement survivre. Je voulais vivre plus fort que jamais.

Elle ne répondit pas par une grande phrase théâtrale. Ce n’était pas son style. Elle me dit qu’elle garderait tout cela dans son cœur, que c’était immense pour elle, que tout allait très vite et qu’elle avait besoin de temps pour suivre. Mais elle ajouta qu’elle recevait chaque morceau de ce que je lui avais donné avec soin, avec amour, avec une vraie attention. Et je compris que c’était déjà énorme. Rolina n’était pas une femme qui se jetait dans les choses. Elle observait, elle ressentait, elle pesait, elle accueillait. Son oui n’était jamais impulsif. Mais ce soir-là, derrière sa prudence, je sentais qu’elle savait déjà ce qui se passait.

La nuit avançait encore, et notre conversation devint plus douce, plus grave aussi. Je lui expliquai ce qui me bouleversait le plus chez elle : sa douceur, sa sensualité, sa manière de jouer avec moi, mais surtout sa façon de me protéger, de me valoriser, de prendre soin de moi sans jamais m’humilier. Personne ne m’avait jamais donné tout cela en même temps, encore moins avec une telle justesse, encore moins en si peu de temps. Elle plaisanta en disant que tout cela ressemblait à un dossier classé X-Files. Je répondis que oui, que même les phénomènes paranormaux auraient refusé de s’approcher tellement ce qui se passait entre nous dépassait la logique ordinaire.

Il était tard, très tard. Elle devait se lever tôt. Moi aussi. Nous décidâmes d’aller dormir. Je lui souhaitai une bonne nuit, je lui dis que je l’embrassais tendrement, que nous nous retrouverions dans notre royaume chaud, celui que nous inventions chaque soir à défaut de pouvoir encore le vivre. Elle me répondit qu’elle m’y attendait déjà. Et cette nuit-là, dans une chambre d’hôtel étrangère, après la fatigue, la victoire, les kilomètres, les blagues, les aveux, les promesses et cette phrase enfin dite sans détour, je me suis endormi avec une sensation que je n’avais pas connue depuis des années : le soulagement d’avoir enfin cessé de mentir à mon cœur.

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