En voyage (partie 1)

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Je m'assois dans le compartiment qui m'est assigné, sur la banquette de bois, vide de tout passager.

C'est étrange... Je pensais qu'il y aurait plus de voyageurs, je suis en troisième classe après tout, mais l'absence de voisinage m'arrange.

  • Votre ticket, s'il vous plaît, m'apostrophe une voix curieusement féminine.

Je lève la tête, surprise, pour rencontrer le visage rond d'une femme brune dans la trentaine, en uniforme de contrôleuse. Elle évite soigneusement le regard intéressé d'un Boche blond vêtu de vert-de-gris la talonnant, sans doute pour vérifier qu'elle ne commet pas d'impair.

  • Oh, bien sûr, excusez-moi ! Le voici, dis-je en le lui tendant, un sourire crispé aux lèvres.

Mes yeux ne peuvent pas s'empêcher de glisser vers l'arme de l'Allemand. Dieu, on tue vraiment avec ça ? Et si je commettais une erreur, est-ce qu'il...

La femme vérifie les horaires, le numéro du train, la place occupée avant de hocher la tête et de le poinçonner.

  • Bon voyage, mademoiselle, me souhaite-t-elle avant de tourner les talons.
  • Merci beaucoup !

Je regarde l'étrange duo disparaître au détour d'un autre compartiment, et il me faut une minute de plus pour reprendre mon calme.

Je déteste, non, j'exècre ces soldats en uniformes, qui s'invitent ici tels des corbeaux semant le malheur sur leur passage depuis la fin de la guerre.

De vrais parasites !

Mais j'ai mieux à faire que de penser à ces salauds.

« Caen-Paris... départ dix heures et quart, arrivée à treize heures vingt. »

Je regarde tour à tour mon ticket, puis la malle de cuir posée à mes pieds, qui tient compagnie à mon panier-repas. Je vais devoir manger dans le train, celui pour Marseille ne partira qu'une demi-heure après mon arrivée à Paris.

J'espère juste ne pas arriver en retard... Au moins, je pourrai toujours dormir dans le prochain, j'en aurai pour plus de six heures de trajet.

Un soupir m'échappe.

Maintenant que je suis installée et seule, j'ouvre ma veste pour fouiller dans une de ses poches intérieures et en sortir un papier fin soigneusement plié en deux : la lettre de maman.

Un dernier regard aux alentours, et je le déplie.

Il date...

Je sens mes yeux s'écarquiller.

... de dix jours à peine !

Ma petite libellule,

Je ne sais pas si tu liras mes mots, mais je préfère essayer de te contacter. Au cas où.
Avant de t'écrire quoi que ce soit d'autre, Apolline, je tiens à m'excuser. Je sais, encore une fois ! Tu dois penser que c'est tout ce que je sais faire, désormais. Et pourtant...

Je sais que j'ai failli à mon devoir de mère en partant, mais plus encore en vous trahissant tous.

Je suppose que tu connais déjà ma situation, si cette lettre a su t'atteindre, c'est sans doute le cas des précédentes.

Je ne m'attends pas à ce que tu me pardonnes...

Cependant, je veux que tu saches que pas une seule fois, je n'ai cessé de penser à toi.

Si seulement je pouvais te voir grandir ! Tellement de regrets me poursuivent, pourtant je les mérite.

Pour l'amour de Dieu, rappelle-toi une chose, Apolline : réfléchis toujours à deux fois avant d'entreprendre des choix importants, parce qu'on ne peut pas défaire nos actions lorsqu'elles sont commises.

Je devais te protéger, et c'était le seul moyen que j'ai su trouver pour que les Nazis t'épargnent.

Si c'était à refaire... Eh bien, c'est horrible à dire, mais je recommencerais.

Je t'aime, ma chérie.

Ne l'oublie jamais.

Les choses s'enveniment ici, je ne peux rien détailler à cause de la censure. Il n'est pas sûr qu'on se revoie un jour...

Tout ce que je peux te demander, c'est de parvenir à devenir une meilleure personne que moi.

Je prie pour que tu puisses grandir dans un monde plus tendre que le mien, un monde exempt de guerre.

Avec amour et mille baisers,

Ta Maman.

Le doute qui commençait à bourdonner en moi ne fait que se renforcer à la suite de ma lecture. Maman... Est-ce que je fais vraiment le bon choix en décidant de rejoindre son passé, là-bas à Marseille ?

Je soupire, m'accroche au rebord de la fenêtre du compartiment de chêne. Les arbres feuillus et la campagne estivale défilent à une allure étourdissante, plus rapidement encore que lorsque je galopais sur Marquis, le poney d'Adélie, quand tous les animaux de la petite ferme n'étaient pas encore confisqués par ces sales Boches.

Vert, jaune, doré, azur, marron et vert à nouveau... Ce kaléidoscope normand finit par m'étourdir et me pousse à détourner mes yeux de la vitre.

De toute façon, maintenant, il est trop tard pour hésiter. Je suppose qu'il ne me reste plus qu'à attendre mon arrivée à la gare Saint-Lazare...

Je n'oserai pas dormir, pas encore, même si le fracas répétitif du wagon m'invite à me reposer.

Je risquerais de rater mon arrêt...

En attendant, je peux toujours déjeuner.

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