Limande (2026)
Lana. Rentrée 2002. Quatorze ans.
La feuille sur laquelle étaient inscrits les noms des élèves de ma classe, cette année encore, comportait les deux fautes habituelles sur mon patronyme. Les mêmes depuis la sixième. C'est bien la peine que je sois dans une école, haut lieu de culture et d'enseignement, pour que ces crétins de l'administration scolaire soient encore autant à la ramasse et infoutus de recopier lettre à lettre le nom de famille que mon père avait pourtant pris soin de faire traduire du cyrillique au français à notre arrivée sur le territoire.
La grille d'entrée, ouverte en grand, nous invitait à pénétrer dans la cour gardée par deux pions, un ancien et un nouveau, armés de stylos et d'un talkie-walkie rouge et jaune façon Fisher-Price, et à peine plus âgés que des terminales. À première vue, rien n'avait vraiment changé durant les deux mois d'été ; le même collège, les mêmes stores bleus tordus impossibles à descendre ou à remonter, des pions à l'entrée, le CPE qui regardait par la fenêtre de son bureau et les mêmes pelouses, non tondues depuis juin, qui avaient pris des proportions de champs de blé clandestins. Cela m'amusait et me faisait plaisir de me dire que j'irai ramasser sept brins en sortant à la fin de l'après-midi pour les apporter à mes parents. La tradition dans mon pays étant d'en avoir sept chez soi, liés en bouquet les uns aux autres par un huitième, afin d'apporter une protection, du pain, et par extension de quoi manger et vivre, toute l'année à venir.
— Hé, salut limande два [prononcez - d'va - qui signifie "deux" en ukrainien], tinta à mon oreille, quand ma copine Ieva m'attrapa par les épaules avant de me sauter au cou.
— Tu vas pas t'y mettre toi aussi ?! répondis-je à la volée tout en esquissant un sourire.
— Ouais, désolée. C'est vrai qu'il y a déjà tous ces débiles qui se foutent de nous, rajouta-t-elle avec un coup de menton dans la direction de la bande des garçons vautrés sur les deux seuls bancs de la plus grande des deux cours.
— Vas-y, on s'en fout. Ça a été tes vacances ?
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Nos petites discussions anodines m'avaient manqué. Parler des devoirs, parler des meufs, des mecs qu'on aimait pas et puis les autres ; ceux qu'on aimait. Enfin,... ceux qu'aimaient mes copines, car moi, je n'aimais personne chez les garçons. Je les trouvais moches, avec des boutons plein leurs figures, des poils naissants au dessus de la bouche qui leur donnaient un style nul à chier de faux durs, sans compter les voix éraillées qui signifiaient qu'il n'y avait pas qu'au dessus de leur bouche qu'il commencait à y avoir un duvet indélicat. Si en plus, les mecs crapotaient les cigarettes volées dans les paquets de leurs parents, alors le tableau d'horreur me sautait aux yeux, et j'en aurais presque vomi.
— Hé ho ?! Les pucelles ?! Les limandes, ça va ? Ça vous dérange pas de vous sauter dessus comme ça, sales gouines ?
Deux ans. Ouais, deux déjà que ce groupe de petites frappes avaient décidé de nous emmerder, ma copine et moi. Deux ans qu'on se prenait des remarques désobligeantes.
Je n'étais absolument pas amoureuse d'elle. Vraiment pas. Nous étions juste amies depuis le primaire mais, systématiquement, on avait des phrases hors contexte qui surgissaient de nulle part comme ça. Gratuitement. Les connards du collège quoi.
Un jour, par défi, Ieva m'avait embrassée sur la bouche, devant eux, sans prévenir, juste pour les faire chier. Était-ce une excuse pour me prouver quelque chose d'autre ? Peut-être. Je me souviendrai néanmoins toute ma vie de ce jour-là. Cela m'avait faire rire sur le coup, et j'avais compris à cet instant précis qu'elle était sans nul doute éprise de moi. L'excuse était bien trouvée pour me faire passer un message sous ce prétexte provocateur.
Sentir ses lèvres se poser sur les miennes, sentir son haleine mentholée, ressentir cette petite humidité s'accoler à la mienne alors que je venais de passer ma langue quelques instants plus tôt sur ma lèvre inférieure, m'avait immensément troublée. Quand elle se recula, me regardant dans les yeux, un fin filet de salive qui nous liait encore se scinda en deux en plein milieu pour venir les faire s'écraser sur nos lèvres respectives. À vrai dire, cela m'avait presque plu. Non pas parce que c'était sa bouche, que c'était ma Ieva, que nous allions goûter chacune à l'ADN de l'autre, mais parce que c'était la première fois de ma vie que je sentais les lèvres de quelqu'un contre les miennes.
Ieva était un peu comme moi ; menue, petite, et plate comme une limande. Limande один [prononcez - odine - qui signifie "un" en ukrainien] qu'elle s'était autoproclamée. один et два, deux ukrainiennes débarquées dans la Bretagne catholique profonde. Autant c'était drôle de nous surnommer ainsi entre nous, basé sur le sobriquet que nous avaient donné les garçons l'an passé, mais dès que c'était eux qui le prononçaient alors l'histoire n'était pas la même et cela nous vexait. C'était d'ailleurs étonnant ; Ieva pouvait se faire appeler gouine, goudou, ou tout ce qu'elle voulait, elle s'en moquait, et pour cause, mais qu'on lui dise que sa poitrine était proche du néant absolu, elle n'aimait pas cela. Et pourtant.
Être à deux pour supporter cela est toujours plus facile. Moins pénible. J'avais alors accepté d'être sa numéro deux, sa compagne de galère et d'insultes, car je m'en moquais un peu. Tout me passait au-dessus de la tête, déjà parce que c'est ma nature mais aussi parce que la plupart des gars avaient peur de moi quand j'étais seule. C'est pas que j'étais impressionnante de taille. Non, la raison véritable : mon père. Le crâne rasé, tatouages cabalistiques sur la tête. Avec son regard d'ancien du SBU, il passait pour un tueur sanguinaire du contre-espionnage Ukrainien. J'avais les mêmes yeux bleus, perçants et assassins et cet accent identique encore bien présent en 2002 qui leur faisait peur, ou les fascinait. Je ne le saurai jamais.
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Je l'étais moins qu'elle. Plate, je veux dire. J'avais des espèces de trucs qui commencaient à sortir de mon torse, mais il était vrai, je suis bien obligée de le reconnaître, qu'à quatorze ans, je ressemblais bien plus à une cinquième qu'à une troisième. Qui pouvait s'imaginer que j'allais entrer l'année suivante au lycée ? Nous n'intéressions donc pas du tout les gars de notre âge qui préféraient les filles du coin aux gros nénés, les "puputes" comme nous les appelions, et qui ne manquaient pas elles aussi de rallier les garçons pour nous insulter en douce. Je ne savais pas ce qui était le plus pénible pour nous ; ces moqueries pour le physique ou celles qui concernaient notre accent et notre origine.
Plusieurs fois de suite, durant l'année, j'avais retrouvé Ieva pleurant dans les toilettes. Elle n'osait rien dire, ne voulant pas me montrer ses faiblesses, mais pleurer était déjà me montrer quelque chose qui n'allait pas et qu'elle voulait me partager pour que je fasse quelque chose. C'était trop. Son cœur slave meurtri atteignait le mien. Je pleurais avec elle. Pas devant, je devais me montrer forte. Mes pleurs étaient à l'intérieur, secondaires, en support. Nous sommes censées être des femmes, des filles fortes, dans notre pays. Alors, après un interrogatoire très sérieux : sa tête dans mon épaule, mes bras l'entourant pour la lover au plus près de moi, collée contre celle qu'elle aimait secrètement, elle s'était calmée, avait repris ses esprits et m'avait avoué enfin que plusieurs jours de suite, elle avait été attendue à la sortie des toilettes par des filles qui l'avaient alors molestée ; pinçage du torse, tirage de cheveux, gifles dans la tête qui ne laissent aucune trace, insultes sur ses origines et sur ses préférences sensuelles. C'était invraisemblable que pour si peu, il y ait autant de haine. À vrai dire, je peux bien l'avouer maintenant, je crois surtout qu'elles étaient vexées de ne pas être aussi jolies que l'était Ieva.
La petite bretonne de base, dans ce petit collège de la côte nord-ouest, qu'elle soit fille de marin-pêcheur, d'agriculteur, ou d'ostréiculteur, ne supportait pas bien que les filles de l'Est ait un IMC inférieur et des QI supérieurs aux leurs. Nourris aux bonnes galettes de maman, aux bonnes patates de papa, à la crème fraîche épaisse de mamie et aux gâteaux de papy, tout cela les avait épaissies dans des proportions qui évidemment les faisaient jalouser les créatures slaves que nous étions.
Je décidai de ne pas laisser ma copine dans cet état-là. Nous étions allées dans le bureau de l'administration du collège. Moi la première, hargneuse, tenant la main de Ieva en mode Упир'Upyr d'Odessa. Je le rappelle : un mètre cinquante ; une Belzébuth aux yeux bleus et cheveux clairs, qui n'avait pas attendu l'autorisation d'abaisser la poignée de la porte pour entrer et débouler dans le bureau du Conseiller Principal d'Éducation. J'avais pris ma voix la plus gutturale possible, le visage écarlate d'une colère sombre, et avais pointé d'un index, menaçant et tremblant, le celte ébahi susnommé.
— Чортів син, ти швидко підніми свій товстий зад з цього крісла і прибереш у всіх цих мудаків і їхніх шлюх, які не перестають нам знущатися, мене і мою дівчину. У тебе є двадцять чотири години з цього моменту, інакше я повідомлю свого батька, який прилетить, щоб зруйнувати тебе, твою ганьбу сім'ї та спалити твій поганий коледж. Ти мене зрозумів ? hurlai-je, les pupilles dilatées, en postillonnant dans sa direction, tel un Chihuahua sous amphétamine.
— Euh,... Lana, tu te doutes bien que je n'ai rien compris... Je sens bien que tu es énervée et que tu as des choses à me dire, mais explique-moi en français, s'il te plait, avait-il dit, les yeux écarquillés et du ton naturellement calme et bienveillant qu'il avait toujours avec nous deux. Il nous invita à nous asseoir devant lui.
— Bah, Monsieur Leed, y'a des gars et des filles qu'arrêtent pas de nous harceler Ieva et moi. Ils l'ont même attendue à la sortie des toilettes pour la taper, la tripoter et l'insulter.
En réalité, ma réponse en français avait beaucoup moins de punch que ce que j'avais balancé vingt secondes avant en mode ukrainienne démoniaque vénère.
Je vous livre la vraie traduction de mes menaces mais que j'avais considérablement allégées, voire carrément supprimées, tellement je m'étais dégonflée après qu'il m'eut parlé avec douceur : — Putain d'enculé ! Tu vas vite fait bouger ton gros cul de ce siège et faire le ménage dans tous ces connards et leurs putes qui n'arrêtent pas de nous emmerder ma copine et moi ! T'as vingt-quatre heures à partir de maintenant sinon je préviens mon père qui va débouler pour te détruire ta gueule, ta famille de merde et brûler ton collège pourri ! T'as bien compris ?
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Le lendemain, grille du collège, Ieva et moi étions fières. Heureuses d'avoir eu le courage de nous défendre, et surtout d'avoir eu le cran d'en parler à un adulte, celui qui s'occupe entre autre du bon fonctionnement et de l'ordre de l'établissement. Toute ma vie, je me souviendrais du prénom et du nom de ce CPE : Monsieur Guy-Olivier Leed.
Ce matin-là, les garçons étaient toujours assis avec leurs copines sur le banc. Ils nous regardèrent passer sans rien nous dire. Je sus plus tard que tout ce petit monde avait été convoqué dans l'après-midi de la veille par le CPE et le proviseur. Des menaces d'expulsion avaient, parait-il, été prononcées. Des journées d'exclusion distribuées. Les filles baissaient la tête. Je n'avais qu'une seule envie ; leur cracher dessus et les maudire à l'infini pour qu'elles pourrissent dans leurs excréments. Bon, vous vous doutez évidemment que j'en rajoute un peu, que c'est un peu démesuré, mais par défi, je les regardais tout de même en souriant, puis invitai Ieva à me suivre en direction du banc.
— Bougez de là ! Банда мудаків.
C'était évident qu'ils n'avaient pas compris l'insulte, mais cela fit sourire ma copine et rien que ça, c'était du bonheur et j'en étais fière encore une fois. Le groupe se releva instantanément du banc. Il n'était pas certain que je sois l'initiatrice de leur déplacement si rapide. La sonnerie avait retenti au même moment, mais j'avoue que ça tombait plutôt bien. Ça avait de la gueule. On aurait pu dire qu'il s'agissait d'une belle synchronicité en trois points ; ordre, insulte, et gong. À retenter à la prochaine récré.
La moralité de cette histoire vécue est que vous, jeunes filles ou jeunes garçons qui lisez ces mots. Oui, vous, qui êtes embêtés, harcelés par des idiots, ou encore des stupides phénomènes de foire, ne restez jamais seuls. Les CPE, les profs, les adultes en général sont là pour intervenir, modérer. Ils ne peuvent pas tout voir, tout savoir, même si dans un collège ou un lycée l'information circule encore plus vite que sur l'internet. Il faut les prévenir néanmoins, oser leur parler.
Il y a aussi deux numéros gratuits que vous devez avoir impérativement dans votre smartphone :
3020 (pour signaler une situation de harcèlement)
3018 (pour signaler une situation de cyber-harcèlement)
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— Dis, Lana, ça t'a fait quoi quand je t'ai embrassée, l'autre jour ?
— ...
La question soudaine m'avait surprise au moment même où j'étais en train de rêvasser devant des garçons dont les classes n'avaient pas encore accès à notre cour.
— Je ne sais pas quoi te répondre, Кожу не знаю, Єва. ...
— Tu n'as pas aimé ?
Je ne sus pas trop quoi lui répondre. Oui, j'avais trouvé ça adorable, plein de tendresse et de sensualité au moment même où nos lèvres s'étaient touchées, puis séparées en un petit smack discret, mais avais-je ressenti de l'amour comme elle avait pu en éprouver elle-même pour moi ? Je ne crois pas.
J'aimais indubitablement les garçons. Pas ceux-là. Pas les monstres à duvet naissant. J'étais déjà dans un ailleurs, une alternative qui ouvrait vers un autre champ des possibles, mais je l'aimais profondément elle aussi, d'une autre manière. Comme une sœur. Une de celles qu'on embrasse sur les lèvres.
Il n'y avait plus de limande entre nous, aucune ambiguité non plus sur notre amitié, mais on se tenait la main quand même, comme des copines, des amies, des vraies. Liées par les origines et par un secret tenace, me concernant, dont elle garderait la clé jusqu'à aujourd'hui encore.
Nous étions assises sur notre banc fétiche, celui de notre victoire écrasante contre l'adversité et le harcèlement, partageant un paquet de Twix, quand un ballon de foot arriva en roulant lentement jusqu'à mes pieds après avoir franchi la petite séparation des deux cours. Je levais la tête. Son propriétaire, les cheveux hirsutes et blonds, tout sourire, en bermuda, hoodie jaune, Vans vertes, derrière le grillage, à trois mètres sur mon côté gauche, les doigts agrippés dans les interstices et croisements de fils métalliques, semblait me supplier de lui renvoyer.
Le secret venait d'entrer dans notre vie. Elle le comprit immédiatement en regardant mes yeux pétillants. Elle souriait discrètement. Elle venait de comprendre mon trouble, la raison pour laquelle elle ne serait jamais jalouse de moi.
Ce jour-là, nous avions ramassé ensemble les épis de blé pour nos familles. Ensemble, nous les avions accrochés à nos sacs à dos. Ieva avait perdu une amoureuse, mais j'avais gagné une amie fidèle, la seule que je continuerais à embrasser sur les lèvres à chaque rencontre, juste parce que c'est elle, pour qu'on se remémore toujours qu'on a été la première l'une pour l'autre. Oui, je continuerai jusqu'à la fin de mon existence, car elle est aussi la seule qui me soutient, la seule que je protège.
Ieva, tu es et resteras mon âme-sœur.

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