REQUIEM POUR UNE BONNE

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Soulagé.

C’est bien moi, ça, me laisser ainsi dominer par les événements, sans recul ni détachement. J’ai toujours été trop poreux et influençable... On croit bien faire en écoutant ses émotions, mais on a tort. Les derniers jours avant le rendez-vous, j’avais même fini par m’imaginer que mon sentiment de culpabilité était sain, qu’il était le signe que j’étais bien humain; du bon côté en quelque sorte. Et voilà comme on en vient à se donner mauvaise conscience justement pour avoir bonne conscience ! Si on s’en veut vraiment au moins quelques semaines, on a suffisamment expié, non ? Et ça doit suffire pour pouvoir se regarder dans la glace, le coeur pur et sans tache, tout le reste de son existence. Une sorte de marché où la comédie du repenti doit nous rassurer, et surtout nous blanchir. L’âme est un sacré labyrinthe pour tordus.

Mais tout ça est terminé, enfin, car je sais maintenant que je n’ai rien à me reprocher. Cette unique séance m’a incroyablement réconforté et le docteur a été parfait. C’est un très bon psychologue, à l’écoute, plein de bon sens ; substituant au jugement moral une analyse rationnelle et limpide. En fin de séance, il m’a recommandé de coucher par écrit mon récit ainsi que toutes les émotions qui m’ont traversé durant ces quelques semaines, sans filtre ni coupe, afin a-t-il dit, d’achever le « processus cathartique de verbalisation ». Il est vraiment très fort. Car en une seule phrase, il a tout dédramatisé, crevé l’ignoble abcès qui menaçait d’empoisonner tout mon organisme de son pus moralisateur et toxique. Cette simple phrase a suffi: « Mais vous ne connaissez pas, au fond, les origines réelles de son acte. ». Il a dit cela avec un léger sourire. Et c’était vrai. Qui peut savoir ? Au nom de quoi endosserais-je cette responsabilité ?

Maliha, je ne la connaissais même pas il y a huit mois. Je l’avais louée par une agence pour décharger ma femme du fardeau des tâches ménagères et pour s’occuper du petit et de ma mère. Enfin j’ai fait comme l’immense majorité des gens qui vivent dans mon quartier, et comme l’immense majorité des gens qui peuvent financièrement se le permettre, j’ai pris une bonne. Rien que de très banal. Elle venait d’Afrique, comme la plupart d’entre elles, du Sénégal ou du Mali, je ne sais plus exactement et comme elle était sans papier - là aussi, situation tout à fait normale : elles sont toutes dans ce cas-là, je m’étais engagé auprès de l’agence à lui obtenir des papiers en règle, outre un petit salaire mensuel mais qui, entre nous, devait représenter une fortune pour cette femme cherchant à échapper à la misère. Je devais donc prendre en charge les démarches à sa place, en clair. Et j’avais commencé d’ailleurs, j’étais déterminé à respecter le contrat. Probablement qu’elle nous aurait plantés là si je les lui avais obtenus ; comment imaginer en effet qu’une personne aussi pauvre puisse ne pas utiliser des riches disposés à prendre soin d’elle ? Difficile de la juger. Mais je n’en ai pas eu le temps, de toute façon.

Tout a commencé le lendemain de sa disparition. Ma femme était partie en voyage d’agrément depuis une dizaine de jours. Moi, j’étais sous le choc et rentrai harassé par une semaine de travail pénible et stérile. Rien n’était prêt à la maison : le frigidaire était vide, l’évier gras, le petit geignait. Seule ma mère se taisait, l’air hagard. C’est d’abord par ces premiers symptômes de désordre que son absence s’est manifestée. Avant, tout se rangeait tout seul, le linge sale s’évanouissait chaque matin pour réapparaître régénéré, plié et fleurant bon l’assouplissant, bien rangé sur les étagères ; le lit offrait aux regards l’image d’un ordre immuable, draps tirés et coussins bien en place, et des fruits trônaient en permanence sur la table de la salle à manger. Une régularité magique semblait régner dans notre intérieur. Ce premier soir, je dus ressortir pour faire quelques courses. En revenant avec deux sacs dans chaque main (poser les sacs, les maintenir en équilibre, chercher les clés, entendre à travers la porte ma mère crier ses propos incohérents), je réalisai à quel point j’avais toujours méconnu les affres de la vie ménagère – par exemple, la queue à la caisse du magasin m’avait paru insupportablement longue.

Je mis un temps effarant à ranger la nourriture, et j’étais toujours sur le point d’appeler Maliha pour qu’elle fasse le travail à ma place. Je m’attelai à la vaisselle, triste et découragé, après avoir ramassé les divers déchets qui traînaient sur la table. Ma mère continuait à ânonner des sons étranglés dans le fond de l’appartement. Un an qu’elle sombrait, atteinte d’une maladie neurodégénérative incurable ; c’était aussi une des raisons pour lesquelles nous avions recruté Maliha. Je m’affalai sur le canapé et la réalité crue, sordide, s’abattit sur moi : jamais je n’avais senti aussi fortement la présence de Maliha depuis qu’elle n’était plus là. Son absence la faisait soudain exister avec une force hallucinante.

Avant, c’est-à-dire il y a deux jours, je ne la regardais pour ainsi dire pas quand elle me servait mon café, le matin et le soir, avachi sur ce même canapé où je ruminais maintenant. Je marmonnais un remerciement distrait et voilà tout, ou même rien. Quand on vous sert en permanence, vous ne pouvez pas remercier en permanence. Cette soudaine sensation de gouffre, je crois, avait déclenché chez moi une violente crise de larmes qui sur le coup, avait achevé de me démoraliser. J’étais désemparé devant le week end solitaire qui se profilait : toutes les tâches et les corvées à accomplir, les deux êtres dont j’avais la charge, ma mère et le petit. J’observai avec effroi le vide béant qui s’insinuait progressivement dans tout l’appartement. Car malgré les grondements des voitures, les rumeurs des passants, les gargouillis du bébé et par intermittence les sons inarticulés ou les cris sauvages de ma mère, un silence âpre et hostile pesait de tout son poids dans toutes les pièces que je traversai, mais plus encore à l’intérieur de moi.

Le premier soir, je n’osai pas même aller dans ma chambre, ce qui m’aurait obligé à passer devant la, non soyons honnête, disons le réduit qui servait de chambre à Maliha. Je n’y pouvais rien, les plans de l’appartement avaient été dessinés comme ça : la chambre de la bonne est déjà prévue dans la majorité des habitations, ici. J’avoue que ce premier soir, j’ai préféré dormir dans le salon.

Le réveil fut pire ; j’avais oublié ce qui s’était passé, mais je savais qu’un malheur planait au-dessus de ma tête. Je n’avais plus aucune image de l’événement, mais là encore, c’est le vide inhabituel des lieux qui me rappela à elle. Pas de suave odeur de café dans la cuisine, pas de toasts prêts et beurrés, pas de chuintement silencieux des chaussons de la bonne sur le parquet. La bonne. Je viens de m’apercevoir que jusqu’ici, je l’ai plutôt désignée par son prénom. Mais quand elle était à notre service, j’en parlais le plus souvent en la désignant par ces mots : la bonne. Pourquoi écrire ici Maliha ? C’est curieux, le mot « bonne » sonne comme une injure, une humiliation sans appel, un verdict de nullité. De soumission. « Ce n’est qu’une bonne. » Pourtant, le mot bonne renvoie à la bonté. Ce devrait être plutôt flatteur, de dire « bonne » au lieu de « servante ». Voilà qui en dit long sans doute sur la place qu’on réserve à la bonté dans le monde – au dernier échelon de l’échelle sociale et des valeurs.

Si je m’examine bien, je ne crois pas que je méprisais Maliha. Je l’ignorais, simplement. Ce matin-là, j’essayai de me souvenir de son visage : elle était plutôt café au lait avec les cheveux tressés en arrière, mais pour le reste, rien à faire, ses traits restaient indistincts, perdus dans un brouillard. Impossible également de me rappeler le son de sa voix. Il faut dire qu’elle parlait très peu. Il me semble qu’elle était plutôt renfrognée. Ou impénétrable. Je n’ai pas le souvenir d’échange avec elle, d’émotions qu’elle aurait exprimées à un moment ou à un autre en face de moi. Elle se tenait à sa place ; impersonnelle, à la limite de la froideur. Il est possible que nous ayons tellement peu prêté attention à elle, qu’elle s’était rencognée sans un mot. Elle parlait à peine notre langue en arrivant, mais cela ne suffit pas à expliquer la pauvreté de nos relations.

Elle n’était pas très jolie, cela je le savais car ma femme avait pris soin, à l’agence, de spécifier qu’elle souhaitait une bonne pas trop jeune ni trop bien de sa personne, et le responsable avait esquissé un sourire entendu. Cette méfiance m’avait blessé de la part de mon épouse. On avait dû choisir sur un catalogue où toutes ces femmes figuraient en photos, avec de vagues indications (âge, pays d’origine, compétences particulières éventuelles). Durant ce week end solitaire, j’en étais venu à me dire que nous avions choisi Maliha un peu comme on choisit un aspirateur. Il fallait vraiment aller très mal pour en arriver à penser ça.

Quelle avait été sa vie avant d’être bonne ? Là aussi, néant. Jusqu’ici, jamais je n’avais cherché à imaginer ce que pouvait être l’existence de Maliha en dehors du service qu’elle accomplissait chez nous. L’étendue de mon désintérêt m’avait effaré. Avait-elle des enfants laissés en Afrique ? J’avais entendu dire que certaines femmes quittaient leur village ou même leur pays, comme Maliha, pour subvenir à elles seules au besoin de toute leur famille. Avait-elle jamais demandé à joindre par téléphone quelqu’un ? Un mari ? Une mère ? Impossible de m’en souvenir. Elle avait un jour de congé par quinzaine, mais je n’avais jamais eu la curiosité de chercher à savoir ce qu’elle en faisait. Avais-je eu une seule fois, au cours de ces huit mois où nous avions vécu côte à côte mais sans nous voir - mais peut-être qu’elle, Maliha, m’avait regardé ; nous avait tous regardés ?, avais-je eu une seule fois une conversation autre que professionnelle? Franchement je ne crois pas. Gêne, peur de l’inconvenance. Egoïsme ? Mais je ne vais pas recommencer à me flageller. Maladresse, certainement. Je dois quand même reconnaître que son existence à la maison s’apparentait assez à celle de la femme invisible.

A la fin de la semaine suivante, quand mon épouse rentra, j’étais dans un état à faire peur. L’appartement était chaotique, tous les lits défaits, les poubelles débordaient. Je n’étais pas allé au travail depuis trois jours, et je ne dormais pratiquement plus. C’est mon épouse qui m’envoya chez le psychologue. Je me laissai faire ; de toute façon, tout m’était égal.

Le docteur m’écouta patiemment, l’air bienveillant, sans m’interrompre une seule fois. Quand j’eus terminé, il haussa légèrement les épaules, et prononça la fameuse phrase : « Mais vous ne connaissez pas, au fond, les origines réelles de son acte. ». Je restai coi, un peu perplexe. Il poursuivit : « Ces femmes ont traversé de multiples tragédies avant d’aboutir chez nous : elles ont quitté des pays en feu et à sang, en proie à la misère et à la corruption. Elles ont souvent payé une fortune à des passeurs, la plupart du temps trafiquants sans scrupules, qui les abandonnent parfois n’importe où après leur avoir pris tout leur argent. Elles ont pu voir des membres de leur famille, parfois leur propre enfant, mourir noyé, ou exécuté sous leurs yeux, parce qu’au dernier moment, le passeur, malgré ses promesses, refuse de s’embarrasser d’un enfant – s’il faut marcher longtemps par exemple. Toutes se font violer durant cet interminable périple, c’est une épreuve inévitable. Comment en serait-il autrement ? Il n’y a plus de lois, plus personne pour veiller à un semblant d’ordre parmi ces hommes aux abois. Rien d’étonnant à ce que les rescapées, on pourrait même dire les survivantes qui échouent dans ces agences de domestiques, soient vulnérables, déprimées, déjà détruites. »

Un silence se fit, puis il reprit : « Savez-vous combien de bonnes disparaissent comme la vôtre au Liban ? – je ne connais pas les chiffres des autres pays. Une par semaine. Rendez-vous compte ! Ont-elles toutes des maîtres inhumains ? Je pense que vous avez le droit de vous apaiser à ce sujet, monsieur. Vous n’êtes en rien responsable de son geste.»

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