Chapitre 4 : Le déjeuner
La navette s'approcha d'une structure titanesque. C'était un immense pylône blanc s'élevant depuis une plaine luxuriante jusqu’au ciel azur. À son sommet, trônant au milieu des nuages, une gigantesque coupole translucide semblait flotter comme une île céleste suspendue dans les airs.
Un peu plus loin, en contrebas, on pouvait admirer la grande mégalopole humaine et son dôme de confinement irisé, invisible pour les spécimens situés à l’intérieur de la réserve. Ce restaurant gastronomique était aussi réputé pour son panorama que pour la qualité de ses mets. Vaisseaux Grukôn, mono-planeurs Arkaïens et montures volantes en tous genres venaient se poser sur la large plateforme d’atterrissage circulaire supérieure, guidés par les balises lumineuses de la coupole.
À l’intérieur, sous la verrière cristalline, des convives issus de galaxies lointaines savouraient des plats exotiques servis par des créatures aux morphologies diverses.
La petite famille s’extirpa du vaisseau et pénétra dans l’établissement. Une table leur fut rapidement indiquée, près de la verrière. Ils s’y installèrent, les yeux émerveillés par l’opulence du décor, visiblement peu habitués à tant de déférence.
— Qu'est-ce que tu prends, chéri ? demanda Glùna en feuilletant le menu flottant d’une tentacule distraite.
— Je ne sais pas trop, marmonna K'forr en plissant les yeux. J'hésite entre le foie de buveur maturé à l'alcool ou les poumons fumés aux feuilles de tabac. Tiens ! Ils ont du foie gras, aussi.
— Ah non, pas ça ! Pas le foie gras, s'il te plaît... protesta Glùna en grimaçant. Tu sais bien que je déteste ça ! Tu as vu comment ils gavent les humains ? C'est totalement barbare ! Il paraît qu’ils les entassent sur des canapés, les collent devant des écrans allumés jour et nuit et leur font ingurgiter de la nourriture et des liquides colorés enrichis en sucre. Les pauvres, ça les fait gonfler comme des vessies de Pachimörg !
— Oui, je sais bien ma douce, mais rappelle-toi qu'ils sont volontaires. Et puis, ils faisaient déjà ce genre de chose dans leur milieu naturel.
— Tu gobes vraiment toute la propagande des producteurs de viande terrienne, toi ! s'agaça Glùna.
— Calme-toi, s'il te plaît. D'accord, je vais prendre autre chose, concéda K'forr, résigné. Et pour ces petits monstres alors, on prend quoi ?
— Il y a un menu enfant. Glùna parcourut la carte, l'air concentré. On n'a qu'à prendre ça, tiens : du jambon de végane. Si je me souviens bien, ce sont des humains qui se nourrissent exclusivement de végétaux. Leur viande est très douce, paraît-il, légèrement herbacée. Ils servent ça avec des frites, une spécialité humaine à base de pomme de terre. C'est très bien, non ?
— Vendu ! clôtura K'forr avec un claquement de mandibule satisfait.
Un serveur Lokssien approcha de la tablée. Glùna, préoccupée, l'interpella immédiatement :
— Vous me confirmez que vos viandes sont toutes issues de sites d'abattage éthiques agréés ?
— Bien sûr, Madame. Nos humains sont endormis par impulsions neurosoniques avant la mise à mort.
— Et vos foies gras sont bien conçus avec le consentement d'humains volontaires ?
— Évidemment, tout est fait dans les règles de l'art, ils acceptent de suivre un programme d’engraissement intensif en échange d'une immense somme d'argent. Chez « l'humain garni », on ne sert que des plats éthiques et de qualité. On n'est pas des bêtes tout de même !
Une fois le repas terminé, la petite famille Klorgon regagna son vaisseau, les ventouses encore poisseuses de sauces et de graisse humaine.
Les petits, surexcités, se chamaillaient pour feuilleter le prospectus holographique de la boutique souvenir qu'ils avaient récupéré sur un présentoir près de la sortie du restaurant.
— Papa, s’il te plaît, on pourra commander un globe à humain ? Ou un kit d’élevage ? supplièrent Fr'aken et Grôk en chœur.
— On verra ça… grogna K'forr en s'arrimant au siège de pilotage. Si vous êtes sages pendant le chemin du retour.
Après une rapide visite de la ferme d’élevage, qui n'emballa pas franchement les enfants, le vaisseau reprit son cap vers le portail orbital situé en bordure du secteur de production. À travers les hublots défilaient les derniers paysages : des champs bien délimités, des lotissements parfaitement agencés, de petits humains accomplissant leurs tâches respectives. Glùna, curieuse, tourna trois de ses yeux en contrebas, vers un chemin de service que les travailleurs humains empruntaient pour rentrer dans leurs habitations une fois leur journée de travail terminée.
C'est là qu'elle vit un jeune humain, vêtu d'une combinaison salie par une journée de travail harassante. Il était debout au bord de la route, immobile, l'air un peu égaré. Il avait le visage levé, les yeux braqués directement sur le vaisseau. Son crâne chauve brillait au soleil.
Il tendit lentement la main vers eux. Pas pour insulter. Pas pour saluer. Juste... une main ouverte vers le ciel, comme un appel à l'aide muet, comme le geste fugace d'un espoir mort-né.
Glùna se figea.
Personne d’autre ne le remarqua.
À ce moment précis, l’audioguide du vaisseau, aux grognements toujours guillerets, égrena ses dernières consignes :
« Merci de respecter la distanciation émotionnelle obligatoire jusqu'à votre sortie de l'atmosphère. Toute interaction avec les spécimens humains des secteurs de production est interdite, dans l’intérêt de la stabilité psychique des habitants. »
K'forr activa le mode hyperpropulsion d'une pression distraite.
Le paysage disparut dans un vortex de lumière.
Glùna, sans quitter l’endroit du regard, ne put s’empêcher de laisser échapper une pensée à voix haute :
— Ils savent qu'ils ne sont pas libres...
K’forr ricana doucement :
— Chérie, s'il te plaît... Ce sont juste des humains ! Ils se battent pour des croyances, des cailloux ou des lignes imaginaires sur des cartes. Ils ont renoncé à leur liberté depuis bien longtemps.
Il adressa à Glùna un regard tendre, plein de sollicitude.
— Crois-moi mon amour, tant qu'ils ont des écrans, de l'argent et de la nourriture, ils sont très heureux !

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