Lucie ne ferme jamais les yeux
de
Amelia Everbrook
Je crois que j’ai toujours su que Lucie ne savait pas dormir.
Pas vraiment.
Elle disait qu’elle fermait les paupières, qu’elle comptait jusqu’à cent, et qu’ensuite… le noir restait vide, comme un écran éteint. Pas de rêve, pas de flottement, pas même la sensation de tomber qu’on a parfois juste avant de s’endormir. Rien. Et le matin, elle se levait avec les yeux rouges, comme si la nuit avait eu la cruauté de la fixer toute entière.
La première fois que je l’ai vue, elle portait un manteau trop grand pour elle, vert foncé, avec les manches roulées trois fois. Elle était appuyée contre le mur d’un café de quartier, une cigarette éteinte entre les doigts, comme si elle attendait un signal pour allumer sa vie.
Elle m’a regardé arriver, et j’ai eu l’impression que ses yeux ne clignaient pas. Pas une fois.
On s’est mis à se voir souvent. Toujours en fin de journée, jamais le matin. Elle disait que les matins lui donnaient la nausée.
Avec Lucie, les heures ne passaient pas comme avec les autres gens. On pouvait rester trois heures à marcher dans la ville sans rien dire, juste écouter nos pas. Parfois, elle s’arrêtait net, posait une main sur mon bras et me montrait un détail auquel je n’aurais jamais fait attention : un chat assis au bord d’un toit, le clignotement irrégulier d’une enseigne cassée, un reflet dans une flaque qui ressemblait à une peinture.
Lucie ne racontait presque rien d’elle. Elle n’évoquait jamais ses parents, ni ses amours, ni son passé. Mais parfois, dans un geste ou une phrase, il y avait comme une fissure. Une fois, je lui ai demandé si elle avait déjà été amoureuse. Elle a souri, puis elle a dit :
— Amoureuse ? Non… mais j’ai déjà attendu quelqu’un.
Elle vivait dans un petit appartement au quatrième étage, avec une grande fenêtre qui donnait sur une cour intérieure. Le soir, elle laissait toujours cette fenêtre ouverte, même en hiver. Elle disait qu’elle aimait « laisser entrer le bruit des autres ».
Quand j’allais chez elle, il y avait toujours une odeur de café froid et de poussière. Les murs étaient presque nus, sauf une photo encadrée : une plage vide au ciel gris, sans personne. Quand je lui ai demandé où c’était, elle a dit :
— Ce n’est pas un endroit. C’est un moment.
Lucie riait rarement, mais quand c’était le cas, c’était comme si sa voix avait enfin trouvé un corps. Un rire grave, presque rauque, qui vous tenait un peu plus longtemps que prévu.
Elle pouvait disparaître plusieurs jours sans prévenir. Pas de réponse aux messages, pas d’appel. Puis elle réapparaissait, comme si de rien n’était, avec un sac plastique contenant deux pains au chocolat et une bouteille de jus d’orange.
— C’est pour fêter quelque chose, disait-elle.
— Quoi donc ?
— Que je suis encore là.
Je me suis souvent demandé si Lucie avait peur de quelque chose. Peut-être de la lumière du matin. Peut-être du silence. Peut-être d’elle-même.
Mais elle, elle ne demandait jamais rien sur moi. Pas par indifférence — plutôt comme si ma vie n’était pas ce qu’elle cherchait à voir. Comme si elle regardait toujours ailleurs, au-dessus de mon épaule, vers un point que je ne pouvais pas atteindre.
La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a donné un petit carnet noir. Les pages étaient blanches, sauf une, au milieu, où elle avait écrit d’une écriture fine et irrégulière :
“Quand je ferme les yeux, j’ai peur qu’ils ne se rouvrent pas. Alors je regarde.”
Elle n’a pas dit au revoir. Elle est partie dans la nuit, le manteau vert flottant derrière elle.
Et depuis, parfois, dans la rue, je croise un regard qui ne cligne pas, et je me demande si Lucie dort enfin, quelque part, ou si elle me regarde toujours.
Table des matières
En réponse au défi
Histoire d'une relation
Écris une nouvelle inspirée d’une relation réelle : une amitié, une histoire d’amour, un lien familial ou même une rencontre brève, mais marquante.
La personne dont tu parles est le protagoniste du récit : c’est elle que tu racontes, à travers ton propre regard.
Le récit est à la première personne, mais ce n’est pas toi qu’on suit en apparence. C’est l’autre, vu(e) à travers toi.
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Lucie ne ferme jamais les yeux | Chapitre | 5 messages | 2 semaines |
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