Chapitre 3 – La Belledona

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Aujourd’hui, on me demanda d’apporter des documents au palais. Rien d’anormal : ce n’était pas la première fois que je jouais les coursiers, et je commençais à bien connaître le chemin dans le dédale des couloirs.

J’étais censé remettre une liasse d’archives aux services compétents. Des correspondances anciennes, des registres de comptes, rien qui justifie une convocation inhabituelle. Pourtant, avant même d’atteindre le bureau prévu, on m’indiqua un changement de destination. Le Grand Chambellan souhaitait me voir.

L’homme était à l’image du palais : sobre, droit, ancien. On sentait chez lui l’habitude des crises silencieuses et des décisions prises loin des regards. L’entretien fut bref, courtois, et parfaitement maîtrisé. Il me rappela ce que le royaume savait déjà de moi — mes fonctions à la bibliothèque, mes compétences linguistiques, ma discrétion — avant d’évoquer, avec une neutralité presque clinique, mon emploi secondaire.

Il ne s’agissait ni d’un reproche, ni d’une menace.

Simplement d’un constat.

Le royaume était informé de l’existence de certains établissements mondains de Methysta, réputés pour leur raffinement et leur clientèle choisie. Des lieux où l’on venait pour se divertir, converser, oublier. Rien d’illégal, tant que les apparences étaient respectées. Mais ces lieux avaient un défaut majeur : on y parlait beaucoup.

C’est ainsi que fut évoquée la Marquise de Welgrimard.

Son nom circulait depuis quelque temps dans les cercles administratifs, associé à des soupçons de trafic de nectar de Belledona. Une plante médicinale couramment utilisée pour ses propriétés calmantes et antalgiques, mais dont l’abus transformait les vertus en poison. À forte dose, le nectar devenait un narcotique puissant, interdit à la vente hors des circuits médicaux autorisés. Une sorte d’opium local.

La Marquise disposait des moyens, des réseaux et de la respectabilité nécessaires pour masquer ce genre d’activités. Trop respectée pour être inquiétée sans preuve, trop prudente pour commettre une erreur visible.

Mais elle fréquentait les cercles où je travaillais.

On ne me demanda pas d’espionner qui que ce soit. Le mot ne fut jamais prononcé. Il s’agissait simplement d’être attentif, de relever les incohérences, de signaler ce qui me semblerait anormal. Les confidences, les demi-aveux, les excès de langage. Rien de plus.

Ce fut présenté comme un service rendu au royaume. Une extension naturelle de mon rôle de scribe : observer, consigner, transmettre.

Je quittai le palais avec mes documents sous le bras et la désagréable impression que mon quotidien venait de changer de nature. Jusqu’alors, j’avais cru évoluer en marge des enjeux du pouvoir. Je découvrais que cette marge était précisément l’endroit où l’on plaçait ceux que l’on ne souhaitait pas voir remarquer.

Les gens parlent trop, surtout lorsqu’ils pensent être en sécurité. Ils parlent lorsqu’ils boivent, lorsqu’ils se croient admirés, lorsqu’ils se sentent importants. Et parfois, il suffit d’être là, silencieux, pour entendre ce qui ne devrait pas être dit.

Je compris ce jour-là que, dans ce royaume en apparence paisible, le crime et le trafic existaient aussi.

Ils se livraient simplement sans armes visibles.

Xoxo,
Isekai Gazette

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