Chapitre 24 — Les dates qui comptent
La convocation m’attendait déjà lorsque j’arrivai à la bibliothèque.
Un simple pli, posé bien en évidence sur mon bureau. Pas de sceau ostentatoire.
Une écriture ferme, reconnaissable entre toutes.
Je compris immédiatement que ce n’était pas une demande, mais une suite logique.
La Reine me recevrait.
Je pris le temps de relire la traduction une dernière fois. Non pour la corriger — elle ne l’exigeait plus — mais pour m’assurer que rien n’y avait été ajouté par excès d’interprétation.
Le journal de Guillaume n’avait jamais cherché à convaincre. Je ne devais pas trahir cette retenue.
Je rassemblai les feuillets, les annotations, les renvois aux archives consultées.
Tout ce qui permettait de comprendre le texte sans le déformer.
Puis je quittai la bibliothèque.
Le palais m’absorba comme toujours avec cette indifférence feutrée qui lui était propre. Les couloirs semblaient plus silencieux que d’ordinaire, ou peut-être étais-je simplement devenu plus attentif à ce silence-là.
On me conduisit sans formalités inutiles. Cette fois, il n’y eut ni antichambre, ni regards curieux.
La Reine était seule.
Elle se tenait près d’une table basse, dépourvue de tout apparat. Rien ne signalait son rang, si ce n’est la façon dont l’espace semblait s’organiser autour d’elle.
Elle me fit signe d’approcher.
Je lui remis la traduction.
Elle la parcourut sans hâte, s’attardant parfois sur une phrase, une note en marge.
Je commentai ce qui devait l’être : la nature du texte, son caractère méthodique, les limites de ce que Guillaume pouvait affirmer. Je n’insistai pas sur ce qu’il suggérait. Elle le lirait d’elle-même.
Lorsqu’elle releva les yeux, son expression n’avait pas changé.
Je n’avais jamais demandé de faveur auparavant. Ni au palais, ni ailleurs. Mais cette fois, l’idée s’était imposée à moi avec une clarté presque inconfortable.
Je pris une inspiration et lui expliquai ce que je cherchais.
Les dates.
Les invocations passées. Leurs occurrences exactes. Les périodes de silence. Les interruptions.
Je lui parlai de la fin abrupte du journal de Guillaume, de l’absence d’explication quant à sa mort ou sa disparition. Lui confiais mes doutes : coïncidence ou synchronisation.
Elle m’écouta sans m’interrompre.
Puis elle me demanda pourquoi cela importait tant.
Je répondis sans détour.
Parce que ce journal refaisait surface aujourd’hui. Pas plus tôt. Pas plus tard.
Et que, si quelqu’un avait jugé bon de le conserver hors de portée pendant des siècles, ce n’était sans doute pas par négligence.
Elle resta silencieuse un long moment.
Je sentis alors, plus que je ne le compris, que ce que je demandais dépassait la simple curiosité érudite.
Les archives royales sur les invocations n’étaient pas seulement des registres. Elles étaient une mémoire que l’on consultait rarement sans raison grave.
Finalement, elle acquiesça.
L’accès me serait accordé. De manière encadrée. Limitée. Je ne consulterais que ce qui concernait les invocations et leurs conséquences immédiates. Rien de plus.
Je m’inclinai, soulagé sans l’être vraiment.
Avant de me congédier, elle ajouta une remarque, presque en passant.
Si les dates coïncidaient, si un lien apparaissait, je ne devais pas m’attendre à une réponse simple. Certains savoirs, dit-elle, n’apportaient pas de solution. Ils ne faisaient que déplacer le problème.
Je quittai le palais avec la sensation étrange d’avoir franchi un seuil invisible.
La ville, dehors, poursuivait son cours ordinaire. Les marchands interpellaient les passants. Les cloches rythmaient l’heure. Rien n’avait changé.
Et pourtant, je savais désormais que la question n’était plus de savoir comment le journal de Guillaume s’était arrêté.
Mais pourquoi, aujourd’hui, quelqu’un avait jugé nécessaire que je le reprenne.
Xoxo,
Isekai Gazette

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