Chapitre 45 – La même phrase
La mission était revenue une cinquième fois.
Même zone, même classification, même motif.
Une forêt secondaire, sans intérêt stratégique.
Aucun site ancien répertorié.
Pas de ressources particulières.
Juste une plainte récurrente de convoyeurs parlant d’une présence indistincte.
Rien de concret.
La première fois, j’avais traité le rapport comme les autres.
La deuxième, j’avais levé un sourcil.
La troisième, j’avais ouvert un dossier dédié.
La quatrième, j’avais commencé à comparer.
La cinquième, je cessai de respirer pendant quelques secondes.
Les rapports étaient identiques.
Même formulation, même ponctuation, même retour à la ligne maladroit au milieu du paragraphe. Jusqu’à la petite faute de syntaxe que personne n’avait pris la peine de corriger.
Aucune trace de l’entité décrite dans l’ordre de mission n’a été trouvée.
Nous recommandons toutefois aux populations locales d’éviter de s’aventurer dans la zone.
Cinq équipes différentes. Et toujours le même résultat.
Je vérifiai les signatures. Les noms ne se recoupaient pas. Les écritures non plus.
Certains rapports avaient été rédigés à la hâte, d’autres avec application.
Mais la phrase, elle, était restée intacte.
Mot pour mot.
Je relus les ordres de mission initiaux. Ils variaient légèrement.
Tantôt on parlait d’une créature. Tantôt d’un phénomène. Tantôt d’un simple danger potentiel.
Rien qui justifie une conclusion aussi uniforme.
Je me surpris à chercher un modèle de formulaire.
Il n’y en avait pas.
Je fis ce que je faisais toujours : j’analysai.
Statistiquement, c’était absurde. Les aventuriers copiaient parfois. Souvent même.
Mais jamais à ce point.
Et surtout pas sur des missions sans lien direct entre les équipes.
Je fis glisser les cinq rapports côte à côte sur mon bureau.
Ils disaient tous la même chose.
Éviter la zone.
Comme si quelque chose avait tenu à ce que le message passe.
Je me levai et allai voir Dame Wynfred.
— Cette mission revient souvent, dis-je simplement.
Elle parcourut les documents rapidement. Trop rapidement.
— Rien d’alarmant, conclut-elle.
— Cinq fois, insistai-je.
— Alors c’est que l’endroit n’a rien d’intéressant, répondit-elle. Les lieux vraiment dangereux finissent toujours par produire des cadavres.
Elle me rendit les rapports.
— Classe ça en zone déconseillée. Et on n’en parle plus.
Je hochai la tête.
De retour à mon bureau, je rangeai le dossier. J’ajoutai une mention officielle.
Une ligne. Propre. Claire. Définitive.
Zone déconseillée aux aventuriers de rang inférieur à C.
C’était rationnel. Responsable. Conforme.
Et pourtant, en refermant le registre, une pensée me traversa l’esprit — une pensée que je n’écrivis nulle part.
Ce n’était pas que quelque chose vivait là-bas.
C’était que quelque chose tenait à rester tranquille.
Xoxo,
Isekai Gazette

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